LE POUVOIR SOVIÉTIQUE ET LA PAYSANNERIE DANS LES RAPPORTS DE LA POLICE POLITIQUE (1918-1929)

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Extraits d'un échantillon de lettres paysannes envoyées aux recrues de l'Armée rouge, collecté par le 3e département du contrôle politique de l'OGPU pour les mois de mars-mai 1924

2 juillet 1924

Province de Iékatérinoslavl

Village de Tritouznovo

« Les travailleurs du soviet ont tellement fait pression sur le peuple que nous n'ouvrons même plus la bouche, seuls le ressentiment et les pots-de-vin règnent et on ne peut les éradiquer. Je suis moi-même allé au département foncier demander pourquoi on n'avait pas encore donné de terres aux paysans, ils m'ont répondu qu'ils ne la donneraient pas, aussi les paysans vont bientôt engager la lutte pour la terre, ils y sont obligés. Celui qui donne 5 roubles au soviet, il obtient des terres et celui qui ne les a pas il n'en reçoit pas. Le président du soviet s'est saoulé sous mes yeux, à l'alcool à brûler en plus, l'affaire est même allée jusqu'à la rixe, le président ne bouge pas et rigole de ce que les paysans se battent et de ce que la commune paysanne ne vote plus. Ils ne convoquent même plus l'assemblée villageoise, le soviet rural fait ce qu'il veut comme en 1918, c'est même pire, les paysans en sont déjà à souhaiter la guerre. Tous grincent des dents au sujet de la religion et, cela va sans dire, tous boivent du samogon. Parce que notre soi-disant Parti communiste, comme vous le savez, aspire au socialisme, on prend deux pouds pour vous faire un certificat. Mais je vous dirais que ce n'est pas tant le soviet mais surtout le parti SR que l'on ne peut pas faire taire. Jusqu'à présent on n'a pas vraiment donné la terre aux paysans mais à quelques tenants qui sèment, en donnent une partie à l'État et s'en mettent le double dans les poches. En Ukraine, les communistes en ont fait tellement que le dernier mot d'ordre des paysans c'est : "À bas les voleurs russo-youpins !", "Vive le travailleur et le paysan ukrainien !". Camarade responsable politique, quand je suis rentré chez moi mon exploitation était sens dessus dessous et en plus ils exigent un impôt en nature, je n'ai pas de quoi le payer, ils ont confisqué tous mes biens vu que j'étais au service militaire. Ici le pouvoir local n'a pris aucune mesure pour aider ma famille, personne ne veut rien entendre — point à la ligne ! ».

[...]

Province de Poltava

Village de Porkhol

« Je t'écris de mes nouvelles : me voici emprisonnée, enfermée au poste, j'ai demandé au chef de la police du papier et je t'écris cette lettre. Ils ont déjà confisqué la vache, le veau et le cochon. Maman a dit : "Va leur demander comment payer l'impôt, en nature ou en argent ?"[24] Moi j'y suis allée, ils m'ont enfermée, arrêtée et me voici en prison ».

District de Priloutski

« Rentré à la maison, je me suis mis à observer quelle était la situation ici, dans les villages, dans les volosts. Si jamais tu as affaire pour quoi que ce soit avec les autorités, n'y va jamais sans vodka, sinon tu n'arriveras à rien, tu n'obtiendras rien du pouvoir. Chez nous on distille du samogon sans discontinuer, presque dans toutes les isbas. T'inquiète pas, le pouvoir n'engage pas de poursuite contre cela et s'il en engage c'est seulement parce qu'on n'en a pas proposé une bouteille au petit chef. Dans les villages il y a beaucoup de désordres : les déserteurs restent à la maison, le pouvoir ne s'en préoccupe pas, c'est vraiment l'anarchie. Il n'y a ni komsomol ni cellule du Parti, la seule organisation qui existe chez nous c'est celle des paysans pauvres qui ne pensent qu'à une chose : s'approprier plus de terres pour bien vivre. Dans ces comités, il y a surtout des koulaks et des déserteurs ».

Village de Kalachnik

« Ma vie est très difficile, j'ai payé mes impôts puisqu'on m'a dit que si je ne les payais pas d'ici trois jours on me prendrait mon veau. Si bien que maintenant je crève de faim moi et mes animaux. Je prends de la paille du toit pour le bétail et je ne mange que des patates ».

Village de Znamenka

« Il y a des gros désordres ici en Ukraine, je dirais même qu'il se passe un véritable pillage. Notre père est harcelé de toute part. Tu sais bien qu'on ne pouvait pas payer la deuxième partie de l'impôt en nature, d'où l'aurait-on prise ? Alors qu'est-ce qu'ils ont fait ? On avait une paire de boeufs, ils en ont pris un et ils l'ont vendu et maintenant, débrouille-toi. Comme tu le sais, on était trois propriétaires sur ces boeufs. Bientôt vont arriver les travaux des champs, alors sur quoi va-t-on monter pour aller labourer ? Je t'en prie, raconte ce qui se passe ici à tes camarades et à tes chefs. On a aussi pris à ma mère un boeuf de deux ans ; elle est veuve et elle a six bouches à nourrir. Qui aurait pu imaginer une telle chose, une telle situation dans notre Union soviétique ? »

Source : RGAE[25] 478/1/1422/194-206


Notes

[24]. À partir de la fin 1923, les paysans eurent le choix de payer l'impôt (depuis 1921 perçu en nature) soit en nature, soit en argent.

[25]. RGAE (Archives économiques d'État de Russie).