LE POUVOIR SOVIÉTIQUE ET LA PAYSANNERIE DANS LES RAPPORTS DE LA POLICE POLITIQUE (1918-1929)

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Extrait du rapport mensuel du département information de l'OGPU sur la situation politique en URSS pour le mois d'avril 1924

29 mai 1924

Campagne fiscale (impôt unique)

La levée de l'impôt qui se prolonge et prend la forme quasi-exclusive d'une répression de masse à l'encontre des contribuables demeure la question essentielle qui préoccupe les campagnes. La collecte de l'impôt dans l'ensemble des provinces ne dépassera sans doute pas 90 % des prévisions. Dans les provinces de Viatka, Smolensk, Saratov ainsi que dans la région Kouban-Mer Noire, la perte par rapport aux prévisions sera sans doute de 15%. Les provinces de Tsaritsyne, de Tcherepovetsk, de Primorie, le Turkménistan, la Géorgie occidentale sont également très en retard sur le plan prévu de l'impôt et les pertes y sont de 25 à 40 % par rapport aux prévisions (données pour la mi-avril).

La cause principale de la faible collecte des impôts est l'épuisement total des réserves de céréales chez les paysans pauvres et leur épuisement partiel chez les paysans moyens. Dans certaines provinces, la lenteur de la collecte s'explique par une répartition particulièrement injuste suivant laquelle les exploitations les plus riches sont les moins imposées alors que les plus pauvres sont extraordinairement ponctionnées (provinces de Kalouga, Novonikolaievsk, etc.).

Par endroits, sous l'influence de rumeurs provocatrices sur la baisse, voire la disparition prochaine des impôts, on a noté une tendance à ne pas les payer du tout. Ainsi par exemple, dans le district Iourievski (province de Vladimir), des communautés entières ont refusé de payer l'impôt et n'ont cédé que sous la pression de mesures répressives. Les récalcitrants endurcis ont été particulièrement nombreux dans la province de Tcherepovetsk (8 000 exploitants). La catégorie de ces mauvais payeurs systématiques est quasi exclusivement constituée de koulaks (Biélorussie) et de cosaques aisés (province de Novonikolaievsk et provinces à l'est du lac Baïkal) [...].

Mesures répressives

Dans les provinces où le taux de collecte de l'impôt est faible, les mesures répressives continuent de plus belle. Parmi les paysans pauvres qui n'ont pas d'autres biens il n'est pas rare qu'on saisisse le matériel agricole, tout le bétail jusqu'au dernier cheval et la maison d'habitation. Le nombre de mauvais payeurs arrêtés lors de la collecte de l'impôt atteint dans certaines provinces plusieurs milliers (dans la seule province de Stavropol plus de 25 000, dans la province de Simbirsk plus de 10 000, etc.).

Dans certains cas les responsables de la collecte sont allés jusqu'à battre physiquement les mauvais payeurs (province de Pskov, de Bachkirie et de Samarcande). Dans la volost de Vichin-Aksaki, province de Samarcande, une partie des paysans a été systématiquement arrêtée et le président du comité exécutif leur a fait donner le knout, puis les a enfermés dans une grange. Dans la volost de Djouma-Bazarskaia, le collecteur des impôts a arrêté 25 paysans et les expédiant à pied d'un village à l'autre, les a fait marcher au fouet. Dans la province de Pskov, on a noté beaucoup de cas de suicides dus à la répression fiscale. Dans le district Stierlitamatski (Bachkirie), on n'a pas tenu compte de la situation sociale des paysans pauvres lors de la confiscation des biens des mauvais payeurs. Dans un cas, on a même tiré le feutre sur lequel était allongé un malade, dans une autre maison, l'agent des impôts qui prenait en saisie un samovar à une paysanne l'a frappée au visage avec son revolver. Presque partout, les agents des impôts ne savent que faire des biens confisqués, notamment du bétail. Ainsi dans les provinces d'Orel, de Tsaritsyne, et dans d'autres provinces, le bétail confisqué aux paysans est souvent resté sans le moindre soin et en est mort. Dans la province de Stavropol, à l'heure qu'il est, dans de nombreux districts, les dépôts d'État regorgent de biens confisqués : charrues, herses, faucheuses que personne n'achète, même aux enchères. En l'absence, chez les contribuables, d'une quantité suffisante de produits pour payer l'impôt agricole, on saisit les granges, les maisons d'habitation et les dépendances agricoles. Il ne fait pas de doute que la confiscation massive du matériel agricole menée à une pareille échelle aura immanquablement des conséquences négatives sur la campagne de semailles de printemps.

Le mécontentement des paysans à cause de ces répressions massives se traduit par leur lutte contre les accapareurs des biens confisqués chez les contribuables.

Dans la province de Pskov, les paysans mènent systématiquement le combat contre les accapareurs de biens confisqués (en majorité des koulaks locaux). Sous la menace, par des incendies, les paysans parviennent à évincer ces accapareurs et les biens confisqués doivent être emmenés dans la ville de Pskov pour y être vendus. Des fais semblables ont été notés dans d'autres provinces.

Campagnes de semailles

Les dangers d'un ensemencement insuffisant

Les témoignages dont on dispose évoquent les difficultés croissantes des paysans de nombreuses provinces à la fin de l'actuelle campagne de semailles, difficultés dues en partie aux effets susmentionnés de la campagne fiscale. Les difficultés majeures proviennent de l'insuffisance de semences et de matériel agricole. La situation est particulièrement difficile dans la province de Stavropol, sans doute la plus touchée par la répression fiscale. On s'attend à de gros problèmes d'ensemencement des parcelles de printemps dans cette province comme dans une série d'autres (provinces d'Orenbourg, Aktioubinsk et Vologda, régions du Kouban-Mer Noire, de Crimée, Biélorussie, soit au total 30 provinces environ). Dans la province d'Orenbourg, à cause du manque de semences on s'attend à une diminution de la surface cultivée de 26 % au moins par rapport à l'année dernière. Un mauvais ensemencement menace également dans les provinces de Tcherepovets, Koustanaï, en Géorgie, en Azerbaïdjan et dans la région de Fergana. Dans la province de Tsaritsyn, la plupart des exploitations manquent totalement d'outils et de machines agricoles. En Bachkirie, le pourcentage des exploitations sans cheval atteint par endroits 50 à 70 %.

Il y a lieu de craindre que la subvention gouvernementale de semences prévue pour aider les exploitations les plus faibles, ne parviendra pas à temps partout. De plus, les quantités prévues sont totalement insuffisantes. Ainsi, par exemple, dans la province d'Orenbourg, les demandes de subvention de semences ne sont satisfaites qu'à 25 %. Il en est de même dans la province d'Aktioubinsk. Dans la province de Vologda et dans la région des Tchouvaches, les organes responsables redistribuent ces subventions avec une telle majoration (jusqu'à 30 %) que certaines volosts refusent de les prendre.

État d'esprit des paysans

Toute une série de faits reçus en avril confirment les conclusions données dans le précédent rapport concernant la croissance de l'activisme politique des koulaks. Ceux-ci, d'une part, promeuvent les exigences de soviets paysans et la création de coopératives indépendantes et, d'autre part, défendent les processus de différenciation croissante de la société rurale.

Les unions paysannes

En plus des régions citées dans le précédent rapport (provinces de Moscou, Iaroslavl, région des Tcherkesses, province de Saratov, Sibérie), on peut noter des tendances à la création d'unions paysannes dans les provinces de Tambov, Kalouga, Simbirsk, Novonokolaievsk ainsi dans l'Oural.

Dans la province de Saratov, lors de toutes les réunions de sans-parti, les koulaks ont fait passer des propositions concernant la création d'unions paysannes et d'une section paysanne au sein du Comité exécutif central. À la conférence des sans-parti du district Iougo-Kamskii (Oural), les koulaks ont proposé de créer une union des producteurs de céréales. Les instigateurs de cette proposition ont bien indiqué qu'il ne serait plus possible, avec une telle organisation, de « faire marcher les paysans ». La conférence a adopté cette proposition qui fut soumise à l'approbation du Comité exécutif du district. Dans la province de Tambov, dans un certain nombre de volosts, les koulaks ont tenté de saboter les conférences de sans-parti, ainsi, lors des conférences tenues dans le district Morchanski, les participants ont attiré l'attention sur le fait que la politique du pouvoir soviétique était contraire à l'intérêt des paysans et ont demandé la création d'une union paysanne. Dans une des volosts, un ex-communiste s'est révélé être l'élément agitateur de la paysannerie. Dans la province de Kalouga, une série d'interventions ont eu lieu, toujours à propos de la création d'une union paysanne, souvent sous l'influence de groupes de tendance socialiste révolutionnaire. Dans la province de Gomel, où l'on avait déjà noté plusieurs interventions proposant la création d'une union paysanne (d'ailleurs à trois reprises au moins celle-ci émanait d'ex-communistes), on a remarqué la mise en place par la jeunesse koulak de leur propre organisation (district Kalininskii). Dans le district de Syzran (province de Simbirsk), les jeunes gens de retour du service militaire ont organisé des cellules d'une « union des réformateurs ». Leur nombre atteint aujourd'hui 33. Ces organisations témoignent du désir de ces jeunes de prendre en main la vie locale.

Mouvement coopératif indépendant

On a noté en Sibérie tout particulièrement la tendance des koulaks à mettre en place des coopératives paysannes indépendantes. Toute une série de faits illustrant ce phénomène ont été notés dans les provinces de Tomsk, d'Irkoutsk et de l'Ienisseï. Ce phénomène se manifeste sur le terrain par l'entrisme des koulaks dans les directions des coopératives, voire par la création d'un réseau de coopératives « sauvages » qui n'entrent pas dans le système des coopératives agricoles de province. Souvent ce phénomène est orchestré par d'ex-socialistes révolutionnaires et par des responsables des anciennes coopératives sibériennes. On a noté également cette tendance des koulaks à s'introduire dans l'appareil coopératif dans la province de Severo-Dvinsk.

Propagande antisoviétique

L'activisme des koulaks s'exprime également dans l'agitation antisoviétique exploitant le mécontentement fiscal et diffusant toute une série de rumeurs provocatrices sur l'imminence de la chute du pouvoir soviétique (Ukraine, Biélorussie, province de Tambov, Turkestan, Extrême-Orient soviétique). On a noté un certain nombre de cas de sabotage par les koulaks du travail des comités d'entraide paysanne (Oural). On remarque également la tendance des koulaks à s'introduire dans les appareils soviétiques de base (provinces de Voronej, Pskov, Volhynie). On a noté également un sabotage par les koulaks du remembrement (province de Gomel, Crimée).

Ex-propriétaires fonciers

On note également une agitation antisoviétique de la part des ex-propriétaires fonciers qui, ces derniers temps, se sont réinstallés en nombre significatif dans leurs anciens domaines. Ces ex-propriétaires fonciers ont travaillé comme spécialistes dans diverses institutions soviétiques. Aujourd'hui, ils retournent dans les campagnes espérant retrouver leurs propriétés. À quelques très rares exceptions près, ils continuent d'exploiter les paysans et tentent par diverses intrigues d'augmenter la superficie de leurs biens.

Croissance du nombre d'ouvriers agricoles

Dans les provinces de Pskov et de Smolensk en particulier, il convient de noter la forte croissance des ouvriers agricoles. Leur asservissement est particulièrement fort dans les provinces d'Odessa, de Tambov, de Saratov et de Novonikolaievsk. Ces ouvriers agricoles ne sont presque nulle part organisés, ils sont cruellement exploités et reçoivent des salaires de misère. Toutes les tentatives d'organisation de leur part est aussitôt empêchée par les koulaks qui licencient les manoeuvres et organisent des lock-out (province de Saratov).

Source : TsA FSB 2/2/751/44-45