LE POUVOIR SOVIÉTIQUE ET LA PAYSANNERIE DANS LES RAPPORTS DE LA POLICE POLITIQUE (1918-1929)

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Rapport de G. E. Prokofiev, chef du département Information de l'OGPU, « L'évolution du banditisme en URSS du 1er janvier au 1er octobre 1925 »

Pas avant le 1er octobre 1925

Évolution du banditisme en 1925

L'évolution du banditisme durant les neuf premiers mois de 1925 ne marque aucune décrue, malgré le nombre important de bandits liquidés. Dans la plupart des régions, le banditisme reste un phénomène constant et stable. Dans les régions centrales, le nombre des bandes actives oscille entre 12 et 14 (à l'exception du mois de février, au cours duquel 22 bandes avaient été repérées). En Ukraine, on a recensé de 20 à 25 bandes, avec un total de 150 à 200 bandits. Dans la région Ouest, le nombre de bandes est évalué à 20-23 (en août-septembre, ce chiffre a baissé quelque peu — 17 bandes repérées en août, 14 en septembre). Nous avons un tableau identique pour les autres régions. On observe une stabilisation analogue dans l'évolution du banditisme dans le Nord-Caucase, où l'on a recensé 13-15 bandes (en juin, ce nombre était tombé à 9, mais avec 144 bandits, il dépassait le chiffre de 128 bandits recensés en mai). En Transcaucasie, en comparaison avec février-mars (10 bandes comptant 85-88 bandits), on observe une certaine croissance du phénomène (12-13 bandes, avec 129 bandits recensés en août). Dans la région de la Volga, si en février on a observé une diminution du banditisme (6 bandes au lieu de 17 repérées en janvier), par la suite on a noté une croissance continue : 14 bandes (92 personnes) en avril, 18 bandes (121 bandits) en mai, 16 bandes (128 bandits) en juin, 16 bandes (141 bandits) en août-septembre. En Asie centrale, le nombre des bandes oscille entre 70 et 76 (plus de 2 000 bandits ) et ce n'est qu'en septembre qu'on a noté une certaine diminution du phénomène (54 bandes avec 1 072 bandits). Nous avons observé une diminution notable du banditisme en Sibérie (24 bandes, 689 bandits en janvier, 6 bandes, 96 bandits repérés au 1er octobre). On notera la quasi-disparition du banditisme dans la région militaire de Leningrad (en janvier 8 bandes repérées avec 45 bandits ; au 1er octobre une seule bande avec 9 bandits).

Le nombre total de bandits liquidés au cours des neuf premiers mois de l'année 1925 (tués, blessés, fusillés, capturés, s'étant rendus) s'élève à 10 352[26] [...].

Au 1er octobre, 2 435 bandits actifs étaient repérés par nos services (194 bandes )[27] [...].

La disproportion observée entre le nombre de bandes et de bandits actifs et le nombre de bandits liquidés au cours des derniers mois s'explique par le fait que ne sont enregistrées par nos services que les bandes que l'on peut repérer. Or un grand nombre de bandits capturés (8 636 personnes) appartiennent à des bandes « non repérées ».

Type de banditisme

Banditisme de droit commun

Ce type de banditisme est caractéristique des régions centrales, de la partie occidentale de l'Ukraine, des régions de la Volga, du Nord-Caucase. Dans les régions centrales (touchées par la mauvaise récolte), les bandes sont particulièrement actives. Parmi celles-ci, on citera, par exemple, une bande (aujourd'hui liquidée) de 17 tsiganes, qui écumait la province de Riazan, une bande de criminels (25 bandits) active dans la province de Tambov (aujourd'hui liquidée). Parmi les bandes encore actives, on citera celle de Jerdov et Korytine (province d'Orel), la bande dite des « prêts-à-la mort » (province de Koursk — cette bande opère également dans le district ukrainien Soumskii), la bande dirigée par Pouguine et Lamaiev (province de Nijni-Novgorod).

À côté de ces bandes organisées et repérées, existent de nombreux groupes criminels de 2-3 personnes. Les activités criminelles des bandes se résument, pour l'essentiel, à des attaques armées contre des villages, où les cibles principales des bandits sont les institutions soviétiques — comités exécutifs, coopératives, etc. — et sur les voies de chemins de fer. Sur 268 attaques enregistrées par nos services pour la période janvier-septembre 1925, 140 étaient dirigées contre des personnes et les autres, 128 contre des institutions soviétiques [...]. On citera, au nombre des attaques les plus significatives, le vol de cartouches et de fusils effectué par une bande armée dans les entrepôts des unités d'entraînement militaire des districts Bogoroditskii et Efremovskii (province de Toula) ou l'attaque, par la bande des « prêts-à-la mort » du bourg Illek (province de Koursk), qui s'est soldée par l'assassinat du secrétaire du soviet rural. Il faut noter que les bandes criminelles ont une coloration souvent politique. Ainsi la bande des « prêts-à-la mort », connue auparavant exclusivement pour ses activités criminelles de droit commun, s'attaque maintenant aux fonctionnaires soviétiques locaux et aux membres des coopératives agricoles, en déclarant que son but est « d'exterminer les communistes ».

Banditisme politique

Le banditisme politique est particulièrement développé dans les régions frontalières, les confins occidentaux, l'Ukraine, l'Extrême-Orient soviétique. Dans la région Ouest, on note une forte et permanente activité des bandes criminelles et politiques, en contact étroit avec des bandes étrangères. Parmi les bandes les plus actives, on citera les bandes d'Ivanovitch, d'Ivanov ; celle-ci, outre ses activités de vol à main armée, coupait systématiquement les lignes télégraphiques, de même que les bandes de Plesniak et de Choumski, qui opèrent dans le district de Sloutsk (Biélorussie). En septembre, deux nouvelles bandes (dirigées par Nekrachevitch et Chatkovskii) sont apparues, venant de l'étranger. De janvier à septembre, les bandes ont fait 115 attaques dans la région Ouest (dont 7 sur des voies de chemin de fer, 5 contre des soviets ruraux, 31 contre des coopératives, 9 contre des centres postaux). On notera, parmi les attaques les plus significatives, des attaques contre des dépôts d'armes, de nombreuses tentatives d'attaque contre l'aérodrome de Vitebsk, des attaques contre des vapeurs sur la Berezina et sur la Soj (par la bande de Gorchkov-Bekoun), le mitraillage de bateaux par la bande de Kovkor (septembre). On notera aussi la tentative des koulaks vieux-croyants de la province de Briansk de piller les dépôts d'armes des unités d'entraînement des recrues de cette province (avril). On notera surtout le développement du terrorisme dirigé contre les fonctionnaires soviétiques locaux. En Ukraine, on a enregistré, durant les neuf premiers mois de 1925, 862 attaques et agressions, dont 46 attaques sur les voies de transport, 24 contre des soviets ruraux et des comités exécutifs de soviet, 19 contre des centres postaux, 300 contre des coopératives agricoles, 65 contre diverses institutions soviétiques. À côté d'activités exclusivement criminelles, les bandes s'illustrent par des actions éminemment politiques et des actes de terrorisme. Parmi les bandes les plus actives, pour l'essentiel en provenance de l'étranger, on citera celles de Vol'tchenko, Tchijik-Doubiny, Levadnyi, Kouchner, Ovtcharouk, Sapone.

Ces bandes se sont illustrées par des attaques insolentes et un véritable terrorisme politique à l'encontre des fonctionnaires soviétiques locaux et des membres du Parti. Ainsi, lors de l'attaque menée par la bande conduite par Sapone contre le bourg Berestovetz, deux membres du Parti et un membre du komsomol ont été fusillés. On mentionnera aussi la bande commandée par Galiouk, qui s'est spécialisée dans la mise à sac des coopératives agricoles et des maisons forestières, et qui laisse, sur les lieux du pillage, des tracts petliouriens. On notera enfin, en Ukraine, de nombreuses attaques de bandits contre des dépôts d'armes et des arsenaux.

En Extrême-Orient soviétique, on note une recrudescence du banditisme politique principalement dans les provinces de Primorie, d'Outre-Baïkal et de l'Amour, ainsi que dans certains districts de la République bouriato-mongole. Ceci s'explique par le passage de la frontière de bandes basées à l'étranger. Les bandes les plus actives sont celles de Vitsyn, Chagdorov, Razvozjaev, Kotchkine, Chemetov, Martychev, Litvintsev, Pinkevitch, Kalinine. Parmi les nombreuses attaques, on notera celle de la bande commandée par Pinkevitch contre la garde du tunnel au kilomètre 1 516 du chemin de fer de l'Oussouri, les attaques de la bande de Litvintsev sur l'embranchement Drozdovo, l'attaque de la même bande sur le bourg Medvedevo, au cours de laquelle ont été tués le président du soviet rural, un policier, tandis que deux autres policiers étaient capturés par les bandits. On notera aussi l'attaque de la bande de Martychev contre le village Semenovka, au cours de laquelle le soviet rural a été détruit, son président tué, et le kolkhoze brûlé. On signalera aussi que les bandes sus-nommées se réclament du « Soviet monarchique » de la ville de Kharbine[28] ; elles sont approvisionnées en armes et en explosifs par cette organisation monarchiste, dont les bandits distribuent les tracts « Au soldat de l'Armée rouge, au laboureur, à l'ouvrier ! »

Sources du banditisme

Les raisons principales du maintien — et, par endroits, de la croissance — du banditisme de droit commun (notamment dans les régions centrales, en Ukraine occidentale, dans la région de la Volga, dans le Nord-Caucase) sont la mauvaise récolte et le chômage. Il est remarquable de constater que dans certaines provinces centrales de la Russie, les bandits sont à 80 % des paysans pauvres, et seulement 20 % des criminels récidivistes. Dans la province de Donetzk (Ukraine), le développement de la criminalité est lié à l'exode rural, qui stimule la montée du chômage et par conséquent de la criminalité. Par ailleurs, le laxisme des juges vis-à-vis des criminels, la multiplication des libérations anticipées et le nombre important des condamnations avec sursis sont autant de facteurs favorables au développement du banditisme. En outre, la population locale, terrorisée par les bandits, n'aide guère les autorités dans leur lutte contre le banditisme et l'on ne compte plus les cas où les habitants vont jusqu'à cacher les bandits. En Ukraine, où les tensions agraires restent fortes, les bandits participent souvent à la lutte entre les paysans pauvres et les koulaks, en ayant recours à des meurtres, à des incendies et à des agressions.

Les liens étroits entre les bandits et les représentants du pouvoir local constituent un des obstacles les plus sérieux dans la lutte contre le banditisme des basmatchis. Au Kazakhstan, il n'est pas rare que les présidents des comités exécutifs de volost non seulement prennent sous leur protection les voleurs de bétail, mais soient aussi les chefs des bandes de voleurs. En Asie centrale, dans le district Djizakskii (province de Samarkand), les représentants du pouvoir soviétique au niveau du district étaient liés aux basmatchis. Dans le Nord-Caucase, à cause des liens étroits entre les fonctionnaires locaux et les bandits, les opérations de désarmement et de pacification en Tchétchénie se sont déroulées parallèlement à l'expulsion d'un grand nombre de fonctionnaires de base. Malgré tout, on a découvert ces derniers temps en Ingouchie des cas où les komsomols cachaient les armes de parents proches.

Conclusions

1- Le nombre des bandits en URSS est resté stable tout au cours de l'année 1925. Par ailleurs, le petit banditisme inorganisé de droit commun a tendance à croître, malgré le nombre important de bandits de droit commun capturés.

2- Les bandes criminelles enregistrées par nos services sont, pour partie, des bandes politiques ayant dégénéré ; leurs activités ont un caractère partiellement politique.

3- Le banditisme strictement politique est exclusivement frontalier (confins occidentaux, sud-ouest et extrême-orientaux) et lié à l'étranger. L'activité de ces bandes est dirigée principalement contre des objectifs comme des gares de chemin de fer, des aérodromes, des dépôts militaires, mais aussi les fonctionnaires soviétiques de base (ce qui n'exclut pas des attaques contre les personnes et les organes coopératifs).

4- Le développement du banditisme est favorisé par un certain nombre de conditions : mauvaises récoltes (régions centrales), chômage et exode rural, laxisme des tribunaux et notamment pratique, largement répandue, des libérations anticipées des bandits et autres criminels.

5- Dans les régions orientales du pays, on constate : 1- une quasi-liquidation du banditisme politique (à l'exception de l'Asie centrale) ; 2- une stabilité du banditisme de droit commun ; 3- une croissance du banditisme coutumier et traditionnel ; 4- une forte probabilité, sur ce terreau du banditisme traditionnel, d'une remontée saisonnière du banditisme politique.

Source : TsA FSB 2/4/54/41-47


Notes

[26]. Suit, dans le document, un tableau détaillé, région par région, d'où il ressort que sur les 10 352 bandits « liquidés », 985 ont été tués lors d'accrochages avec les troupes spéciales de l'OGPU, 133 ont été blessés, 8 636 capturés, 582 se sont rendus, 16 ont été fusillés sur-le-champ.

[27]. Suit un tableau détaillé, région par région, des bandits « actifs » au 1er octobre 1925.

[28]. Dans cette ville de Mandchourie s'était installée, après la révolution de 1917 et la guerre civile, une importante colonie d'émigrés russes.