LE POUVOIR SOVIÉTIQUE ET LA PAYSANNERIE DANS LES RAPPORTS DE LA POLICE POLITIQUE (1918-1929)

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Lettre de V. N. Tolmachev, Commissaire du peuple à l'Intérieur de la RSFSR à D.Z. Lebed, Vice-Président du Conseil des Commissaires du peuple de la RSFSR sur ses premières impressions concernant la situation des koulaks déportés dans la région Nord

16 avril 1930

Cher Dmitri Zakharovich

Je considère absolument indispensable de te faire part de mes premières impressions rassemblées lors d'un rapide voyage dans la région Nord.

1. En gros, 45 000 familles ont été transférées dans la région Nord, soit environ 158 000 personnes. Sur ce nombre, 36 000 adultes en état de travailler ont été affectés à divers travaux. Les autres, soit 122 000 personnes — femmes, enfants et autres non physiquement aptes au travail — ont été installés dans des baraquements le long des voies ferrées Vologda-Arkhangelsk et Viatka-Kotlas.

2. D'après diverses sources concordantes, 25 à 35 % des déportés l'ont été à tort (paysans moyens, paysans pauvres, etc.).

Nous avons achevé l'étape préparatoire de notre tournée de vérification. Aujourd'hui, nous commençons la vérification proprement dite, qui prendra 7-10 jours. Ensuite, je pourrai communiquer les données chiffrées exactes. D'ores et déjà, les données dont je dispose parlent d'elles-mêmes. Si la situation est telle pour les koulaks de 2e catégorie, on peut s'imaginer qu'elle est encore bien pire pour les koulaks de 3e catégorie, pour lesquels l'opération a été menée de manière encore plus incontrôlée.

3. On a vidé la ville d'Arkhangelsk même de tous les koulaks déportés, qu'on a installés dans des baraquements le long de la voie ferrée. Il en reste environ 4 000 (malades, en quarantaine).

4. Le problème le plus critique reste celui du logement. Les déportés sont entassés dans 750 baraquements. La promiscuité est effarante dans ces baraques à châlits superposés où le cubage par individu est parfois inférieur à celui d'un cercueil. Les baraquements n'ont pas de plancher, le toit est fait de perches recouvertes d'un peu de terre. La température ne dépasse pas les 4 degrés. Des poux partout. Rajoutez une nourriture infecte (voire, une absence quasi-totale de nourriture). Résultat — une morbidité effarante et une mortalité énorme parmi les enfants. Quand viendra le printemps (deuxième quinzaine d'avril, mai), le sol des braquements, dont la plupart sont édifiés sur des marécages, va fondre, les « toits » vont laisser passer l'eau et toute la population va pourrir dans cette boue nauséabonde.

Voici quelques chiffres, qui montrent la situation à ce jour.

Données sur la morbidité et la mortalité parmi les déportés :

— dans la ville d'Arkhangelsk (1er mars-10 avril) : sur 8 000 enfants, sont tombés malades 6 007. Sur ce nombre, on a recensé 199 cas de scarlatine, 1 154 cas de scarlatine, 4 238 cas de grippe ou de pneumonie, 21 cas de diphtérie. 587 enfants sont morts ;

— dans la région de Severo-Dvinsk, au 12 avril 1930, on avait enregistré 784 morts parmi les déportés, dont 634 enfants ;

— dans la région de Volodga, du 29 mars au 15 avril, sur 4 850 enfants malades, 677 sont morts (162 pour les seules journées des 12 et 13 avril).

Pourcentage de morbidité parmi les enfants : 85 %. Taux de mortalité parmi les enfants malades : de 25 % (région d'Arkhangelsk) à 45,5 % (ville d'Arkhangelsk). Ce sont, en général, les plus jeunes qui tombent malades et meurent.

Tout ceci nous indique que dans les deux-trois prochaines semaines nous risquons d'être confrontés à une situation encore plus grave, si l'on ne prend pas des mesures radicales. Celles-ci devraient être les suivantes : 1 - sortir les gens de leurs baraquements et les installer dans les villages avoisinants ; 2 - pour ceux qu'on n'aura pas pu installer ailleurs, améliorer un peu les conditions sanitaires dans les baraquements. D'après les responsables locaux, il serait tout à fait possible d'installer une partie des déportés dans les villages avoisinants, mais serait-ce convenable politiquement ? Il faut noter que les contacts existent d'ores et déjà entre les déportés installés dans les baraquements et la population locale ; quant au problème de la diffusion des maladies infectieuses, on peut y remédier par une mise en quarantaine et une désinfection efficace. Pour cela, il faudrait une directive de Moscou.

En ce qui concerne l'amélioration des baraquements, avec le transfert d'une partie de leurs habitants, la situation devrait un peu s'améliorer, mais il faudrait au moins installer ne serait-ce que des planchers et des toits, aussi primitifs fussent-ils. Le problème, c'est qu'il n'y a pas de planches — tout part pour l'exportation.

Jusqu'à présent, les déportés se nourrissaient grâce aux provisions qu'ils avaient pu emporter. Mais celles-ci vont se terminer dans quelques jours et si l'on ne met pas en place un système d'approvisionnement, les gens vont mourir de faim. Le Narkomtorg interdit de distribuer gratuitement de la nourriture, or les déportés n'ont pas un sou. Je rappelle qu'on compte parmi eux un nombre non négligeable de paysans moyens et pauvres. Il est indispensable de donner l'ordre au Narkomtorg d'autoriser des distributions gratuites de produits alimentaires, produits qu'il faut se dépêcher d'envoyer dans ces lieux perdus avant la fonte des neiges, car après les routes seront impraticables. Ci-joint, à ce sujet, le télégramme de Cukhrita.

La situation extrêmement difficile des familles de déportés se complique encore du fait que, selon les estimations les plus optimistes, leur transfert vers les lieux de leur installation définitive durera au moins de la fin mai à la fin septembre. Cela signifie qu'ils devront continuer à végéter dans les conditions que j'ai décrites (à moins que celles-ci ne changent radicalement) durant encore quatre à cinq mois. Aucune aide médicale ne sera d'aucun secours tant que les conditions de logement et d'approvisionnement n'auront pas été radicalement améliorées, et ceci très rapidement. Dans la mesure où les baraquements sont pleins à craquer exclusivement de femmes, d'enfants et de vieillards, leur salut ne peut venir que d'une amélioration radicale et globale de l'ensemble des baraquements.

Le projet de transfert et d'installation des déportés vers les lieux de leur installation définitive me paraît irréaliste. Ces derniers jours, j'ai participé à son élaboration. Il était prévu de recevoir, dès le début de la saison de navigation, un certain nombre de péniches et de bateaux de la région de la Volga et d'autres régions, de transférer par bateaux les déportés jusqu'aux limites de la navigabilité, après quoi, les déportés devraient finir le chemin à pied ou en convoi de charrois jusqu'à leur lieu d'affectation. En plus des gens, devaient être transférés, de la sorte, les matériaux de construction, les outils agricoles et le ravitaillement — ce qui représente des dizaines de milliers de tonnes de fret. En réalité, il apparaît que : a) un grand nombre de rivières ne sont navigables que durant une très courte période ; b) un grand nombre de petites rivières ont un courant trop rapide et des rives marécageuses (or, dans la plupart des cas envisagés, il fallait remonter le courant) ; c) là où l'on prévoyait de passer à pied ou en convois de charrois, les routes sont impraticables en été (il faut attendre l'hiver pour passer) ; d) dans la plupart des régions envisagées pour l'installation des déportés, les coupes de bois se font exclusivement en hiver ; dès le printemps, les bûcherons fuient les lieux, pour ne pas rester prisonniers, des mois durant, de marécages infranchissables. Il est impossible d'y installer des gens pour toute l'année ; e) la plupart des régions envisagées pour l'installation des déportés sont à la fois inaccessibles et très éloignées — ce qui en l'absence de moyens de transport rend l'ensemble du projet irréaliste.

Avec d'autres collègues, je suis parvenu à la conclusion qu'on pourrait largement simplifier — et rendre réalisable — l'installation des déportés de la manière suivante. Les membres non travailleurs des familles de koulaks doivent être installés dans des régions facilement accessibles, parmi la population locale, en mettant à profit les habitations existantes, suffisamment grandes étant donné les particularités de l'habitat rural. Ils reçoivent un petit bout de terre, qu'ils mettent en valeur. Les adultes en état de travailler partent sur des chantiers de coupe de bois et reviennent, comme les habitants locaux, vers leur famille une fois la saison terminée. Grâce à l'argent qu'ils auront gagné par leur travail, ils organisent leur petite exploitation, ceci sans rien coûter à l'état. À mesure qu'ils défrichent leur lopin et se construisent une petite habitation, les déportés quittent leur logement provisoire et s'installent définitivement. Bien sûr, cette année agricole et sans doute les deux-trois prochaines années il est peu probable que les déportés soient en mesure d'assurer leur subsistance exclusivement grâce au travail de la terre. En effet, les habitants locaux eux-mêmes ne parviennent à survivre qu'en partant travailler en ville une partie de l'année. Néanmoins, avec ce plan, nous parvenons à fixer autant que possible les familles de déportés, nous permettons à ceux qui sont en état de travailler de gagner leur vie et nous ouvrons de réelles perspectives de développement agricole sans mettre à contribution le budget de l'état.

Quant à l'installation des déportés sur les lieux mêmes des coupes forestières, c'est une absurdité. En effet, ces lieux changent sans cesse en fonction de l'avancée des coupes. Aucune agriculture n'est possible dans ces contrées marécageuses. Or, il existe suffisamment de lieux dans la région où il est possible de cultiver la terre et de développer des exploitations sur le modèle adopté par la population locale, à savoir agriculture + activités annexes (forestières notamment) menées par des adultes en état de travailler. Il me paraît indispensable de discuter de ce plan à Moscou et d'envoyer ici des directives appropriées et de l'aide. En effet, les dirigeants locaux se posent à ce sujet encore pas mal de questions.

Jusqu'à présent, rien n'a été entrepris pour construire des habitations pour les déportés, à la fois par manque de matériaux, et parce qu'on ne sait pas qui va financer tout ceci. L'absence de tout plan d'installation des déportés (qui suppose qu'on a tous les éléments d'information concernant le transport de ceux-ci, les devis en matériaux, etc.) n'a pas peu contribué à cette situation. Comme je l'ai indiqué ci-dessus, l'état des voies de communication, notamment fluviales, est tel qu'il nous faut en un court laps de temps envoyer une énorme quantité de fret dans des régions éloignées. Si ceci n'est pas fait, il est inutile d'y envoyer les déportés.

Il est aussi indispensable de clarifier la question de la direction ultérieure des opérations. Le rôle de l'OGPU doit se limiter au transfert des déportés. Quant à leur installation, leur exploitation économique, etc. — ce sont les institutions locales qui doivent s'en charger. Jusqu'à présent, personne ne sait où s'arrêtent les compétences de l'OGPU et où commencent celles des organes ordinaires. Il est indispensable de régler cette question.

Jusqu'à présent, les déportés sont traités comme des détenus extrêmement dangereux, qui doivent être isolés du reste de la société. Cette attitude exclut toute possibilité d'exploiter les initiatives venant des déportés et nous contraint à l'effort surhumain de devoir tout prendre en charge. Or ces gens ne sont quand même pas des caisses, des colis, des objets inanimés, ce sont des êtres humains, de surcroît pleins d'initiative et rompus à la vie et à ses difficultés. Il faut leur laisser une certaine initiative, ils sont parfaitement capables de faire ce qui est nécessaire, et ceci bien mieux que ne le feraient nos appareils bureaucratiques. Il faut faire le pari de l'initiative individuelle, dirigée naturellement vers des buts fixés par nous. Je pense, par exemple, qu'un grand nombre de déportés pourraient s'installer eux-mêmes dans les régions que nous leur aurions indiquées, naturellement sous notre surveillance. Je considère cette question de l'initiative individuelle absolument centrale pour éviter que se répètent à l'avenir les choses cauchemardesques que j'ai décrites ci-dessus.

L'approvisionnement des déportés est aujourd'hui catastrophique. Dans les jours qui viennent, les gens vont commencer à crever de faim, et si on ne fait pas parvenir sur place de l'approvisionnement — pour longtemps — toute cette affaire risque de se terminer fort mal non seulement pour les déportés, mais aussi pour la population locale, qui devra supporter le fardeau de ces masses d'affamés. Il faut faire pression énergiquement sur le Narkomtorg* à Moscou.

Les responsables économiques locaux considèrent que la Commission Schmidt a annulé le point 7 de la résolution du Conseil des commissaires du peuple concernant la participation financière des autorités locales à la construction des logements et à l'accueil des déportés. Quant à moi, je pense qu'ils ont tort et je vous demande sur ce point confirmation.

Je dois souligner que même une préparation minutieuse du plan d'installation des déportés laisse un grand nombre de questions en suspens. L'échelle de l'opération est si grande, la région est si inhospitalière que tout plan ne peut donner que des orientations très générales, qu'il faudra adapter en fonction des situations locales. Par ailleurs, le manque de moyens se fait terriblement sentir. Et cependant, je dirais qu'on s'est préparés ici sans doute bien plus qu'ailleurs. Et la Sibérie, et l'Oural se sont bornés pour l'instant à demander de gros subsides. Il me semble que la situation sur le terrain doit être encore pire qu'ici. C'est pourquoi il faudrait immédiatement envoyer un haut responsable gouvernemental là-bas, afin qu'il prenne la mesure de ce qui s'y passe. Si Polian est encore disponible, je pense qu'on devrait l'envoyer là-bas. J'ai bien peur que lorsque viendra le moment d'installer les déportés dans l'Oural, on se retrouvera avec des propositions totalement irréalistes qui condamneront à l'échec toute l'affaire.

Aujourd'hui, je pars vers les lieux d'affectation des déportés, je passerai au minimum sept jours en tournée avant de revenir à Arkhangelsk, où je risque d'être retenu quelque temps encore. Ainsi, je ne serai pas de retour à Moscou avant la fin du mois.

Le défaut de cette lettre est sans doute qu'elle manque de propositions concrètes et détaillées. Mais de ce point de vue j'ai déjà donné des indications ici ; quant au reste, j'aurai des idées après ma tournée sur le terrain. Je pense néanmoins qu'aussi incomplète soit-elle, cette lettre te permettra de prendre un certain nombre de décisions, qui devraient permettre aux autorités locales de mettre un peu d'ordre. Je ne peux pas ne pas mentionner la passivité des autorités centrales (y compris du Commissariat à la Santé) vis-à-vis des questions du transport, du logement, de la santé des déportés. Ils considèrent tous que « ce n'est pas leur affaire ». Il faudrait sérieusement les secouer. Je n'envoie cette lettre qu'à toi personnellement. Fais la circuler parmi ceux que tu voudras.

Avec mes salutations communistes, Vl. Tolmachev

PS. Il est grand temps de penser à l'approvisionnement des déportés en produits manufacturés, en particulier en chaussures. Sinon, la plupart d'entre eux vont se retrouver nu-pieds et ne pourront pas travailler. Sans chaussures, ici, on ne s'en tire pas même en été.

Source : TsA FSB, 2/9/20/309-317