LE POUVOIR SOVIÉTIQUE ET LA PAYSANNERIE DANS LES RAPPORTS DE LA POLICE POLITIQUE (1918-1929)

Index   --»   Liste des documents

Extraits du rapport de la Représentation plénipotentiaire de la Région nord de l'OGPU sur « Les principales raisons de mécontentement des koulaks déportés et les conséquences en découlant »

Pas avant le 25 mai 1930

L'immense majorité des mécontentements enregistrés par nos services d'information concernent les mauvaises conditions d'installation et de logement, les difficultés d'approvisionnement, les conditions difficiles de travail, les salaires très bas. Les déportés considèrent comme injustes les mesures prises à leur encontre (dékoulakisation et déportation dans le Grand nord) par le pouvoir soviétique, ces mesures ayant, de surcroît, été accompagnées d'innombrables abus et excès. Pour la période du 15 au 25 mai, nos services ont relevé plus de 2 000 cas de plaintes et de mécontentement.

« On nous installe pire que du bétail, dans des baraquements humides et froids, ils veulent sans doute nous faire crever comme des chiens »

« Comment nous allons survivre ici, l'eau coule de partout, les petits ont froid et crèvent par dizaines » (région d'Arkhangelsk).

« Nous vivons dans des baraquements sans plancher ni toit, dans chaque baraquement on s'entasse à 200-250, la vie est très dure, elle ne peut être pire, on en devient fou ».

« Depuis qu'on est arrivés, on n'a pas ôté une seule fois nos vêtements, les baraquements sont très froids, très sales, on est serrés, on respire à peine » (région de Severo-Dvinsk).

« On crève de faim, on est obligés de vendre aux paysans du coin nos derniers vêtements — manteau, pantalon. Ce qui vaut 50-60 roubles, on doit le vendre pour 10-20 roubles, alors que pour une livre de pain on débourse 2-3 roubles » (gare de Lepcha).

Toutes ces plaintes se retrouvent dans les lettres envoyées par les koulaks à leurs proches. Elles sont en général fortement exagérées, dans le but de susciter de la compassion. Exemple : « Dans les baraquements, c'est pas mieux qu'en prison, on nous empêche de sortir, bientôt les poux nous boufferont. On reçoit 1/4 de livre de pain par jour, et encore c'est du pain bien noir. Quant à la farine que nous avions pu emporter, on nous l'a confisquée aussitôt arrivés. On cuit la kasha

« Nous autres, pauvres déportés, nous sommes enfermés derrière des barreaux, nous crevons de faim, nous sommes dévorés par les poux. Pourquoi nous fait-on tant souffrir ? »

« Ceux qui sont en état de travailler vivent dans la forêt, leurs conditions de vie sont très dures, il faut faire 4-5 km à pied pour aller travailler, on est crevés. Tout ce qu'on a pu emporter est perdu. On nous donne 300 gr de pain par jour, 6 gr de sucre et 5 gr de poisson séché. Quand on rentre du travail, après avoir marché dans la neige jusqu'au genou, on est abrutis, on mange la soupe aux choux, qui n'est que de l'eau, on se couche et le matin on recommence » (district de Niandom).

Tout en écrivant ces lettres larmoyantes, les koulaks déportés demandent souvent à leurs proches d'entreprendre des démarches auprès des autorités pour qu'on leur permettre de revenir au village [...]

« Je te prie d'entreprendre des démarches pour qu'on puisse revenir en famille à la maison. On nous a dit que nos autorités pouvaient demander au pouvoir suprême de nous laisser revenir si on avait un fils ou un frère qui faisait son service militaire. Si tu parviens à démarcher en notre faveur, envoie nous un télégramme ».

« Cher frère, viens vite, emmène je t'en prie mes petits enfants, sinon ils sont perdus. Ici, ils crèvent tous, 50 par jour, prends tes papiers. Je vous en prie, sauvez deux petits enfants. Je veux que personne ne le sache » (Vologda).

On a recensé, au cours des dix derniers jours, 82 demandes de la sorte.

Parallèlement à ces plaintes individuelles, les koulaks déportés écrivent parfois des pétitions collectives adressées à leur communauté.

« Adresse aux citoyens de notre terre natale chérie, de notre chère Stanitsa Staro-Grigorievskaia, de notre cher et respecté hameau Ozerskii. Nous, soussignés, chassés de notre nid douillet dans lequel nous et tous les gens de passage trouvaient bon accueil. Nous avons été séparés de nos chers et proches amis et nous avons été jetés dans une contrée étrangère, froide et éloignée. Nous sommes aujourd'hui coupés de notre contrée natale et confrontés à un sort si amer, qu'aucun cœur, aussi endurci fût-il, ne supporterait cette épreuve, et tout ça pour quoi ? Parce que nous sommes des koulaks, des ennemis de classe. Chers compatriotes, notre esprit, certes obscurci par les circonstances objectives qui sont les nôtres, ne parvient pas à comprendre les raisons véritables qui nous valent d'être qualifiés ainsi d'ennemis. Peut-être tout ceci est arrivé sans que nous nous en rendions compte, mais néanmoins, nous ne pouvons accepter l'idée qu'il n'y a pas eu malentendu et injustice à nous inclure dans cette "classe de koulaks". Nous n'allons pas commencer, chers compatriotes, à vous expliquer notre situation passée, nous pensons que vous savez mieux que quiconque que nous ne sommes pas issus de quelque classe aisée, mais que nous sommes, comme vous, de simples travailleurs. Un même sang coule dans vos veines et dans les nôtres. Nous avons été éduqués comme vous, nous n'avions aucun privilège, ni aucun titre. Nous osons vous demander de nous réintégrer parmi les citoyens du hameau Ozerskii, car nous y avons nos champs couverts de seigle que nous avons semé, et nous espérons pouvoir dans un proche avenir revenir au pays. Nous allons attendre dans l'espoir et la certitude qu'en examinant sans préjugés notre humble requête, vous ne trouverez aucune trace de koulaks en nous, et ainsi vous ne refuserez pas d'alléger notre sort si amer, vous nous reprendrez dans votre communauté, au sein de laquelle nous nous engageons à être des citoyens conscients et des travailleurs honnêtes ».

Tous ces mécontentements et ces humeurs se déversent souvent dans des mouvements de protestation organisés, se traduisent par des refus massifs d'aller au travail, des revendications concernant l'augmentation des normes de ravitaillement ou l'amélioration des conditions de vie, etc. Ainsi, environ 200 koulaks déportés, envoyés travailler dans l'arrondissement Vojegorodskii et installés au chantier n° 49, à 90 verstes de Tavengi ont, le 11 mai, sous prétexte qu'ils n'avaient pas eu de pain, abandonné le travail aux coupes de bois et sont partis voir le responsable du secteur, réclamant qu'il améliore le ravitaillement et les conditions de logement (Vologda) [...].

Les membres non travailleurs des familles des koulaks déportés ont aussi tendance à s'organiser et à présenter des revendications collectives. Il ne se passe pas de jour sans que les koulaks ne harcèlent les responsables locaux exigeant qu'on augmente la norme de pain, arguant du fait qu'ils ne sont pas payés et ne peuvent par conséquent pas acheter de pain au magasin coopératif.

Quant aux femmes, elles assaillent les responsables avec leurs enfants dans les bras, en disant : « Prenez-les, emmenez-les où vous voulez ! » Elles donnent 100-200 demandes écrites réclamant une augmentation des normes de ravitaillement. De nombreuses femmes fondent en larmes et refusent de partir tant que le responsable n'a pas donné de réponse. Souvent, ces mécontentements et ces pétitions massives se transforment, sous l'influence des éléments contre-révolutionnaires actifs présents sur les lieux, en menaces ouvertes — on va piller les dépôts de nourriture ! — ou en tentatives de règlement de comptes avec le personnel administratif d'encadrement, etc. [...].

Le mécontentement à propos des conditions d'existence, le travail de sape des activistes antisoviétiques déportés, les rumeurs défaitistes, selon lesquelles une guerre est sur le point d'éclater et le pouvoir soviétique est sur le point de tomber, encouragent les koulaks déportés à s'enfuir [...]. Avec l'arrivée d'un temps plus clément, la fuite des koulaks déportés a pris des proportions importantes. Au cours des trois derniers jours (12-15 mai), 33 koulaks déportés se sont enfuis du camp de Chenkoursk (arrondissement de Niandom). En route de la gare Obozerskaia vers le site de coupe de B. Ozerki, 120 déportés se sont enfuis en direction de Sheleksa-Plesetskaia (district d'Arkhangelsk). 10 fuyards ont été appréhendés à la gare de Kotlas. Cinq d'entre eux avaient déjà pu se procurer des billets de train pour Moscou [...].

D'après des données incomplètes, au 15 mai, nos services ont recensé le nombre suivant de fuyards :

  Nombre de fuyards Rattrapés En fuite
Arkhangelsk 867 127 740
Vologda 689 175 514
Severo-Dvinsk 2 194 ? ?
Niandom 44 ? ?
Komi ? ? ?

Morbidité des déportés

La morbidité et la mortalité, pour la période du 1er au 15 mai, se présente ainsi :

  Adultes Enfants Total
1) Comptabilisés au 1er mai 1930 470 782 1 252
2) Arrivés au centre de santé du 1er au 15 mai 595 568 1 163
3) Partis, dont
    Morts
    Guéris
    Évacués vers un hôpital
 
69
587
10
 
238
599
12
 
307
1 186
22
4) Comptabilisés au 16 mai 399 501 900
5) Maladies
    Typhus
    Dysenterie
    Scarlatine
    Diphtérie
    Rougeole
    Autres
    Obstétrique/maternité
    Chirurgie
    Psychiatrie
    Autres
    Total
 
20
11
18
1

438
84
41
4
56
673
 
11
18
187
17
172
283

13
1
12
714
 
31
29
205
18
172
721
84
54
5
68
1387

Le Chef-adjoint de la Représentation plénipotentiaire de l'OGPU de la Région nord, Siiron

Le Chef-adjoint du Département Information, Andreiev

Source : TsA FSB, 2/8/204/368-386