31 mai 1930
Respecté cam. Olskii,
La fuite des koulaks déportés est en train de prendre une ampleur croissante. Ce phénomène encourage, à son tour, la fuite d'un nombre toujours plus grand de déportés. Il arrive souvent que les koulaks déportés revenus dans leur village, ainsi que les membres de leur famille, organisent des manifestations bruyantes, perturbant ainsi, de manière active, la déportation et la réinstallation des koulaks de 3e catégorie.
Dans le bourg de Vassilievka (district Andreievo-Ivanovskii, province d'Odessa), alors qu'on tentait d'appréhender des koulaks revenus de déportation, une manifestation de masse a éclaté. Plus de 150 femmes y participaient, qui réclamaient non seulement qu'on laissât en paix les koulaks mais qu'on leur rendît tout ce qui leur avait été confisqué. Les koulaks furent réinstallés, par la foule, dans les maisons qui leur avaient été confisquées. Les koulaks revenus d'exil terrorisent les activistes et les paysans pauvres, parvenant ainsi, en général, à récupérer leurs biens confisqués et leurs lopins. Ils menacent les activistes de représailles, ils diffusent des rumeurs provocatrices, prétendant que leur retour est parfaitement conforme à la loi. Un grand nombre de fuyards se sont procuré de fausses attestations certifiant de leur « bonne » origine sociale. La plupart, néanmoins, reviennent sans papiers et deviennent des hors-la-loi. Il est remarquable de constater que cette situation ne semble pas émouvoir les autorités, qui tout au long du chemin de retour de ces exilés, laissent faire et passer.
Quant aux membres de la famille des koulaks, femmes et enfants, revenus sans autorisation dans leur village, ils ne cessent eux aussi de harceler les autorités locales, réclamant qu'on leur donne du travail, qu'on leur rende leur maison et leurs biens. Ils rassemblent des foules de curieux, racontent les « horreurs » qu'ils auraient prétendument subies dans le Grand Nord et en Sibérie. Un nombre croissant de paysans moyens et pauvres — et même d'activistes — éprouvent de la sympathie pour ces fuyards.
Dans le district Romenskii, les épouses de koulaks déportés, Alexandra Krivobok et Anna Ilina, et d'autres encore, terrorisent les activistes et s'en prennent aux paysans pauvres. Leurs enfants jettent des pierres sur leur ancienne maison, où ont été installés des paysans pauvres. Dans le district Artemovski, on a noté de nombreux cas où les paysans pauvres ont quitté les maisons des déportés, par crainte de représailles, et par suite des bruits largement colportés, selon lesquels tous les koulaks seraient sur le point de revenir. Dans le district de Nikolaev, de nombreux koulaks revenus d'exil ont exigé du soviet rural que les membres de leur famille fussent autorisés à revenir au village. Dans le district de Kiev, on a noté que des kolkhoziens actifs non seulement intervenaient en faveur du retour des déportés, mais cachaient chez eux ceux qui s'étaient échappés de déportation [...].
Souvent ce sont des familles entières qui fuient de déportation, y compris des femmes avec des enfants en bas âge. Celles-ci sont aussi censées être arrêtées et reconduites à leur lieu d'assignation à résidence. Comme ces femmes ne savent quoi faire avec leurs enfants, ceux-ci sont aussi convoyés avec leur mère arrêtée. L'arrestation des femmes avec leurs enfants est unanimement critiquée par les paysans moyens et pauvres, qui témoignent d'une grande commisération pour les enfants tout particulièrement.
De nombreux fuyards expliquent qu'aucune surveillance n'est assurée dans les lieux de déportation, soulignant ainsi leur droit de rentrer chez eux. Ainsi, dans le district de Kharkov, les koulaks rentrés d'exil font courir le bruit, selon lequel le chef du camp leur aurait déclaré qu'ils pouvaient s'en retourner chez eux en Ukraine puisque les gens n'avaient rien à faire aux coupes de bois et que, de toute façon, on ne pouvait pas subvenir à leur nourriture. De nombreux fuyards, devenus des hors-la-loi, vivent une partie du temps dans les bois ou se cachent chez des membres de leur famille. Nous avons noté par conséquent une recrudescence du banditisme. Ainsi, 22 koulaks revenus illégalement de déportation ont pris une part active aux méfaits de la bande qui a sévi ces derniers temps dans le district Romenskii. Cette bande était dirigée par le pope Skorobogatko, ayant lui aussi fui de déportation.
Nous prenons toutes les mesures pour attraper les fuyards et les ramener sur leur lieu d'assignation à résidence. Ce problème a fait l'objet d'un télégramme envoyé par le président du Guépéou d'Ukraine, le cam. Balitski, à G. Iagoda[8]. Toutefois, nous n'avons eu aucune information récente sur les mesures prises par les autorités du Grand Nord pour empêcher la fuite massive des déportés. Nous avons eu des cas où des fuyards que nous avions rattrapés et renvoyés vers le Grand Nord revenaient sous prétexte qu'on ne les avait pas « accueillis » là-bas.
Tous ces faits m'ont amené à vous écrire personnellement cette lettre, dans l'espoir que vous prendrez les mesures qui s'imposent et que vous clarifierez certaines questions cruciales, notamment ce qu'il faut faire avec les femmes en charge d'enfants, lorsqu'on ne trouve personne à qui laisser les enfants.
Salut communiste, Dobroditskii
Source : TsA FSB, 2/8/330/24-27
Note. Sur la première page de cette lettre figure la résolution suivante : « Groupe opérationnel. Pour le cam. Vinka. Me rappeler d'urgence. Il faut demander des faits concrets sur l'arrestation et l'enquête menée au sujet des évadés. 5 juin 1930 » (signature illisible)]
Notes
[8]. Télégramme n° 79 517 du GPU d'Ukraine à la direction centrale de l'OGPU sur la fuite des koulaks déportés dans la Région Nord. V. Balitski, chef du GPU d'Ukraine y informait G. Iagoda,, chef-adjoint de l'OGPU sur la nécessité de prendre des mesures urgentes pour stopper ces fuites massives.