12 juin 1930
À ce jour, le nombre des koulaks de 2e catégorie déportés hors de leur région d'origine ainsi que des koulaks de 2e catégorie déplacés à l'intérieur de leur région s'établit ainsi :
a) Région Nord : 46 562 familles, 230 065 individus.
b) Oural : 31 543 familles, 151 249 individus.
c) Sibérie : 17 160 familles, 103 098 individus.
Durant le transfert, le nombre de fuyards reste insignifiant : pour 189 convois, on n'a relevé que 11 cas de fuite (10 hommes + 1 enfant).
La fuite des koulaks déportés a commencé à prendre des proportions alarmantes à partir du début du mois d'avril, tant des lieux d'installation provisoire que des lieux de travail (coupes de bois). La plupart des fuyards quittaient leur lieu d'affectation au travail pour venir, dans un premier temps, rejoindre leur famille restée dans les lieux d'installation provisoire. Le motif principal de fuite — inquiétude vis-à-vis de leur famille, absence de chaussures en cuir rendant impossible leur travail dans la forêt, déficiences du système de garde des déportés.
La fuite des koulaks a pris des proportions grandissantes à partir de l'arrivée d'un temps plus clément — fin avril, début mai. Leur fuite a été considérablement facilitée à partir du moment où il a été autorisé de renvoyer les enfants des koulaks chez eux. Ceci est confirmé par les faits suivants.
C'est en allant accompagner ses enfants au point de rassemblement que Ksenia Tchebanovskaia, 32 ans, originaire du district de Zaporojie, s'est enfuie et n'est pas revenue au camp. Pareillement, Maria et Irina Ioumakhina (20 ans et 37 ans), du district d'Ostrogojsk, se sont enfuies du camp avec leurs enfants qu'on avait relâchés. Au cours des deux derniers jours, ont été signalées les fuites de Loukeria Artemenko, 61 ans, Maria Glouchkova, 24 ans (avec son enfant Ivan, âgé de 10 mois), Anastasia Krivtsova, 63 ans. Toutes ces femmes se sont enfuies à la faveur de la visite de membres de leur famille, venus chercher les enfants pour les ramener avec eux. La venue de parents s'accompagne de nombreuses fuites de dékoulakisés [...]
Les Représentations plénipotentiaires des GPU d'Ukraine, de Biélorussie, du Caucase du nord et de la Région centrale des terres noires signalent de nombreux cas de fuite de dékoulakisés. Les fuyards, de retour chez eux, terrorisent les activistes locaux et les paysans pauvres, et parviennent souvent à récupérer les biens qui leur ont été confisqués, ainsi que leur lopin de terre. Ils menacent les activistes de représailles, diffusent des rumeurs provocatrices, organisent des manifestations de masse, empêchent activement le transfert des koulaks de 3e catégorie et, d'une manière générale, contribuent à rendre populaire parmi les paysans l'idée d'un nécessaire retour de tous les dékoulakisés [...].
Dans le district de Gomel (Biélorussie), le retour des koulaks dékoulakisés est généralement fêté fort cérémonieusement. Prévenus à l'avance, les parents et les amis des déportés se rassemblent à la gare et accompagnent en grande pompe — et en foule — les déportés jusqu'à leur village. Ainsi, le 6 mai, quatre familles qui s'étaient enfuies de déportation ont-elles été accueillies avec tout un cérémonial lors de leur retour dans l'arrondissement de Buda-Kochelev. De retour dans son village (arrondissement Loevskii, district de Gomel), la famille du koulak Kazakov, condamné à 5 ans de camp par une troïka de l'OGPU, a non seulement organisé une soirée de débauche, mais a exigé du kolkhoze qu'on lui rende sa maison et ses biens.
Dans le district d'Artemov, on a noté que les paysans pauvres, installés dans les maisons des dékoulakisés, ont quitté leur nouveau logement sous l'effet de rumeurs provocatrices faisant état du retour imminent des dékoulakisés, rumeurs attisées par le retour effectif d'un certain nombre de familles de koulaks.
Les faits suivants témoignent de l'ampleur de ce mouvement de retour de koulaks ayant réussi à s'enfuir de déportation. Des 16 personnes déportées du village de Dergatchi (district de Kharkov), toutes sont revenues. Des 59 déportés du village Veskovki (arrondissement de Dergatchev, district de Kharkov), 52 sont revenus. Dans l'arrondissement Zolotchevskii (district de Kharkov), 114 individus sont revenus.
Le retour d'enfants joue un rôle particulièrement néfaste et déstabilisateur sur l'état d'esprit des masses paysannes. Des groupes de paysans se rassemblent autour des enfants revenus de déportation, les questionnent sur la situation là-bas, dans le Grand nord, prennent pitié des déportés et commencent à mettre en avant des revendications illégales. Dans le district d'Oumansk, les nouvelles colportées par les enfants de retour de déportation ont été à l'origine de troubles fomentés par des paysannes dans l'arrondissement de Babansk. Celles-ci ont exigé des autorités le retour immédiat des dékoulakisés, le rétablissement des dékoulakisés dans leurs droits et la convocation d'une assemblée générale. 300 femmes se sont rassemblées devant le soviet rural et ont empêché les autorités d'arrêter les meneuses.
Une partie des koulaks enfuis de déportation, de retour dans leur village, passent à la clandestinité, se cachant tantôt dans les bois, tantôt chez des parents. Ces koulaks en fuite constituent un vivier pour le banditisme. Ainsi, 22 koulaks en fuite ont-ils activement pris part aux activités de la bande qui a opéré récemment dans le district Romenskii, bande dirigée par le pope Skorobogatko, échappé de déportation.
Au total, se sont enfuis :
— de la région Nord : 14 123 individus (au 1er juin )
— de l'Oural : 837 individus (au 10 mai)
— de Sibérie (pour le seul district de Galki) : 225 ( données au 20 avril).
Des 14 123 individus s'étant enfuis dans la région Nord, environ 6 000 ont tenté de rentrer chez eux. Quant aux autres, ils ont quitté leur lieu de travail pour aller retrouver leur famille déportée. Parmi ceux qui tentaient de rentrer chez eux, 2 752 ont été appréhendés. Des 837 individus ayant fui l'Oural, 419 ont été rattrapés, 16 se sont rendus.
Le phénomène de fuite a pris des proportions massives ces derniers temps (et les données ci-dessus ne prennent pas en compte le phénomène dans toute son ampleur), notamment à partir du moment où l'on a commencé à transférer les familles vers leur lieu définitif d'assignation à résidence. Au cours des cinq derniers jours du mois de mai (début des transferts), 2 779 individus se sont enfuis dans la seule région Nord.
D'après les données fournies par la région Nord, le contingent principal des fuyards est constitué de familles koulaks ayant pu envoyer leurs enfants au pays. Voici les principales « ruses » utilisées par les koulaks en fuite :
a) éviter les points de contrôle de l'OGPU, donc marcher le plus souvent à pied, à travers la nature hostile de la région Nord ;
b) se faire passer pour des « parents » venus chercher les petits enfants ou venus pour une visite de famille ;
c) se faire faire de faux papiers (faux noms) ou des attestations au nom véritable, obtenues frauduleusement auprès du soviet rural du lieu de domicile. Ces attestations et ces papiers étaient transmises soit par la poste, soit, plus généralement, par des parents ou des voisins venus rendre visite aux dékoulakisés. Ainsi, les 4 et 5 juin, à Vologda, on a retrouvé, à la suite de fouilles menées sur 800 « parents de koulaks », pas moins de 154 attestations ou faux papiers qui devaient faciliter la fuite des déportés. Des modes d'emploi accompagnaient souvent ces faux papiers et ces attestations fictives. Tous les individus en possession de faux papiers ont dû descendre du train et ont été appréhendés.
d) se faire faire de faux papiers sur place, déclarer la perte de ces papiers et recevoir de « vrais » duplicatas provisoires.
On a noté également des cas où les déportés fabriquaient eux-mêmes des faux papiers. Ainsi, dans le camp de Cheleks, a été arrêté un koulak qui avait fabriqué un sceau d'un soviet rural de la région de Kiev ainsi qu'un tampon du chef du camp. Ce koulak fournissait à toute la communauté de faux papiers, facilitant ainsi leur fuite. D'après les informations fournies par le département du district de Gomel, la plupart des koulaks de 2e catégorie rentrés au pays disposent « d'attestations de libération » provenant des camps situés autour de la gare de Lousa (district de Severo-Dvinsk). Après vérification, il apparaît que ces attestations sont toutes des faux [...]
La fuite des koulaks est fortement stimulée par l'impunité dont ils bénéficient, par l'accueil enthousiaste qui leur est réservé à leur retour par la population, et parfois même par les autorités locales. Ces nouvelles ont vite fait le tour des déportés, stimulant ainsi les koulaks restés en déportation à tenter leur chance. On a noté plusieurs cas où le simple fait de recevoir une lettre disant « qu'on n'avait rien à craindre à tenter sa chance » a stimulé la fuite de tel ou tel individu.
Afin de lutter plus énergiquement contre le phénomène de fuite des koulaks déportés, les mesures suivantes ont été prises :
a) dans la région dépendant de la Représentation plénipotentiaire de l'OGPU - Oural :
1 - instauration d'une responsabilité collective, avec nomination d'un responsable pour chaque groupe de dix chefs de famille, chargé de surveiller le groupe et de faire part aux autorités de toute préparation ou tentative de fuite. Tous les koulaks et les responsables signent un engagement écrit ;
2 - instauration d'un intéressement matériel (30 roubles pour toute information ayant permis d'appréhender un fuyard) pour la population habitant dans les zones de déportation des koulaks. Par ailleurs, tout fuyard devra payer une amende de 100 roubles ;
3 - surveillance accrue des déportés.
b) dans la région dépendant de la Représentation plénipotentiaire de l'OGPU - Région Nord :
1 - surveillance accrue des déportés visant à contrecarrer toute préparation ou tentative de fuite ;
2 - participation de la milice et des activistes locaux (membres du Parti, des jeunesses communistes, ouvriers agricoles, kolkhoziens, etc.) à la chasse aux fuyards, avec promesse de récompense dans certains cas ;
3 - création de vingt « groupes volants » de tchékistes ;
4 - annulation de tout départ d'enfants de déportés au pays ;
5 - interdiction de tout contact entre les déportés et les membres de leur famille ou voisins ou amis venus leur rendre visite. Ceux-ci devront immédiatement s'en retourner chez eux. Toute personne trouvée en possession de faux-papiers, de fausse attestation ou de tout autre document pouvant être utilisé pour favoriser la fuite d'un déporté, sera immédiatement jugée par une troika ;
6 - instauration d'une responsabilité collective pour les fuites ;
7 - instauration d'un régime plus sévère dans les baraquements de déportés, afin d'empêcher toute fuite ;
8 - confiscation de tout le courrier adressé aux déportés ou envoyé par les déportés ;
9 - surveillance accrue des trains et des bateaux à vapeur [...]
Signé : le chef du groupe opérationnel, Pouzitskii
Source : TsA FSB, 2/8/330/38-42