LE POUVOIR SOVIÉTIQUE ET LA PAYSANNERIE DANS LES RAPPORTS DE LA POLICE POLITIQUE (1918-1929)

Index   --»   Liste des documents

Extraits du rapport du Département Information de l'OGPU sur les problèmes rencontrés au cours de la campagne de collecte des céréales et sur les états d'esprit politique des masses paysannes, d'après les informations reçues de la Région centrale des Terres noires, du Caucase Nord, de l'Ukraine, de la Basse et de la Moyenne Volga, de Crimée, au 20 juillet 1930

21 juillet 1930

Les débuts de la moisson, à partir de la première quinzaine de juillet, dans les régions méridionales de l'Ukraine, du Caucase Nord et de Crimée ont révélé, d'ores et déjà toute une série de graves problèmes et d'échecs, aussi bien dans le cours de la campagne de moisson que dans le domaine du stockage des céréales. Ces problèmes menacent sérieusement l'ensemble de la campagne de moisson.

Dans de nombreux districts, le matériel agricole a été livré en retard. En plus d'un manque criant de matériel et de force de trait, les kolkhozes doivent faire face à de graves défauts dans l'organisation du travail. Les coopératives, les kolkhozes et les autres organismes d'état n'ont pas suffisamment préparé les kolkhoziens à participer, de manière organisée, à la campagne de moisson. On note un manque général de silos, d'entrepôts, de moyens de transport. À cause d'un manque criant de matériaux de construction — et par endroits, à cause d'une attitude négligente des autorités locales — la construction de nouveaux entrepôts et de silos a pris un retard considérable. Les appareils locaux n'ont pas encore reconverti leur activité vers la campagne de collecte. Aucun travail d'explication n'a été fait vis-à-vis des masses kolkhoziennes et des paysans individuels, ce qui laisse le champ libre à toutes les rumeurs diffusées par les koulaks et les éléments contre-révolutionnaires [...].

1 - Principaux problèmes rencontrés dans la préparation de la campagne de collecte

Manque de silos et d'entrepôts.

Presque partout on note un manque cruel de silos, d'entrepôts et de poids. Dans de nombreux districts, il n'existe tout simplement pas de silos [...]

Problèmes de construction et de réparation des silos et entrepôts.

Presque partout, à cause d'un manque de matériaux de construction et d'un manque d'attention de la part des organisations locales à ce problème, la réparation des silos et des entrepôts et la construction de nouveaux silos et entrepôts a pris un retard considérable [...] Ainsi, dans la Région centrale des Terres noires, la reconstruction des silos n'est presque nulle part achevée. Dans la région de Tambov, les travaux de reconstruction n'ont été accomplis qu'à 30 %, dans celle de Kozlov à 10 %, dans celle d'Orel à 20 %, etc. Les silos construits en 1928 pour le compte de Soyouzkhleb (gares de Terbuny, Rossoch, Naberejnaia, Dobrinka, etc.) nécessitent déjà une reconstruction partielle. Dans la plupart des districts, on commence à peine la construction de nouveaux entrepôts [...].

Absence de personnel dans les points de collecte d'état.

Les points de collecte manquent de personnel qualifié et de comptables [...]. En Ukraine, c'est le réseau de l'Ukrzernotsentr qui souffre le plus d'un manque de personnel compétent. Ce manque crée une atmosphère malsaine entre les différents organismes chargés de la collecte. Ceux-ci, en effet, tentent d'attirer, par des salaires plus élevés, le personnel qualifié, qui ne cesse d'aller et venir d'une organisation à une autre. Ainsi, dans le district de Melitopol, on assiste à une fuite de tous les comptables de Soyouzkhleb, attirés par les salaires (plus de 50 roubles) proposés par Zernosoyouz. Tout ceci désorganise le travail de collecte [...].

2 - Problèmes d'approvisionnement en produits manufacturés

Tous les rapports en provenance des régions font état d'un manque aigu de produits manufacturés dans les régions où ont commencé les collectes (Crimée, Ukraine méridionale). En Crimée, considérant les estimations moyennes de la récolte, il faudrait distribuer pour 6,35 millions de roubles de produits manufacturés. Or, les autorités centrales n'ont fourni que pour 3,61 millions de roubles de produits manufacturés. L'assortiment, très limité, ne saurait satisfaire les besoins des producteurs de céréales. Il n'y a aucune fourniture de fer, ni de quincaillerie ; en revanche, on a fourni pour 250 000 roubles de châles en coton, alors qu'on ne pourra guère en vendre pour plus de 100 000 roubles à la population. Quant aux produits en cuir, il n'y en a que des très légers, alors que le cuir à semelle fait totalement défaut [...]. Dans toute une série de districts de minorités nationales du Caucase Nord, le manque de produits manufacturés se fait tout particulièrement sentir du fait de la diffusion de rumeurs, selon lesquelles le rouble disparaîtrait dans un bref avenir. Les agriculteurs ayant passé contrat avec l'état pour leur production refusent d'être payés en roubles et réclament un paiement en produits manufacturés. En Crimée, à cause du déficit de produits manufacturés dans les magasins coopératifs, les paysans préfèrent livrer leur production aux commerçants privés, déclarant : « On vendra nos céréales à des prix libres et on achètera à des prix libres ce dont on a besoin ». « Les coopératives n'ont pas d'assortiment de produits, il nous faut nous adresser aux commerçants privés, on ferait mieux de vendre aux privés » (district de Melitopol) [...].

3 - Aspects négatifs des états d'esprit des paysans en liaison avec le début de la campagne de collecte

L'absence de tout travail d'explication à propos de la campagne de collecte, les grandes difficultés alimentaires dans un certain nombre de districts, l'absence de produits de première nécessité ainsi que le renforcement de l'activisme des koulaks et autres éléments contre-révolutionnaires ont pour résultat une dégradation conséquente des états d'esprit des masses de paysans moyens et pauvres, et tout particulièrement des paysans individuels.

Dans le Nord-Caucase, en Ukraine, dans la Basse-Volga et dans d'autres régions encore, une partie des paysans individuels et des paysans moyens sont fermement opposés à la livraison des surplus à l'état. Dans le Nord-Caucase et en Ukraine, un grand nombre d'assemblées paysannes qui devaient discuter de la livraison des céréales à l'état et de mise en place de commissions chargées de mettre en oeuvre la campagne de collecte ont été perturbées [...]. Dans le bourg de Tolstovo-Vasioukovskii (arrondissement Prikoumskii, district de Tersk), le 13 juillet, alors que 8 charrettes de céréales étaient sur le point de partir pour le silo d'état, les paysans pauvres et les ouvriers agricoles ont organisé une manifestation contre la livraison des céréales. À la réunion des paysans pauvres convoquée d'urgence, il a été décidé de ne livrer que 80 quintaux.

Dans toute une série de bourgs et de villages du district de Belotserkov', les paysans moyens sont remontés contre la campagne de collecte et sont prêts à y opposer une résistance active. « Nous ne donnerons pas notre pain, qu'ils essayent donc de le prendre. Nous allons nous armer de faux et de haches ! » (village de Prichivalnia). « Ne pas donner nos céréales, refuser les contrats de semailles, boycotter toutes les réunions et toutes les mesures concernant les collectes d'état ! » (bourg d'Ostrov).

On a noté des propos et des menaces analogues dans un grand nombre de villages de la région centrale des Terres noires, de la Basse et de la Moyenne Volga : « On va se révolter, mais on ne livrera pas notre récolte » (district de Koslov). « On va se battre, on va se faire tuer, mais on ne se fera pas prendre notre pain ! ». « On va bousculer les petits chefs, qui passent leur temps à nous tromper. Ils nous ont promis l'an passé de la manufacture en échange de nos céréales, et aujourd'hui on bouffe de l'herbe ! » (Moyenne Volga) [...]. À Trostianets (arrondissement de Mikhailovskoie, district Staro-Oskolskii), les paysans pauvres affamés déclarent : « Maintenant, on ne va plus se laisser avoir. On ne leur donnera pas une livre de pain pour leur état. On crève de faim et ils ne nous viennent pas en aide ». « On donne nos céréales à l'état, et nous on crève de faim. Cette année, dès le début de la campagne, on va cacher les céréales. Que le pouvoir nous fusille sur place, ça vaut encore mieux que de crever de faim à petit feu ! » [...]

De nombreux paysans pauvres et moyens, échaudés par les excès de la campagne de collecte de l'an passé, tiennent les propos du genre : « On ne va pas passer de contrat avec les autorités. On va moissonner nous-mêmes, on va garder ce qu'il nous faut pour manger et pour les semailles, et ce qui reste, on le donnera à l'état. Mais s'ils veulent tout prendre comme l'année dernière, alors on va se battre et on ne se laissera pas faire ». Toutefois, la majorité des kolkhoziens est prête à donner à l'état les surplus de céréales : « Nous récolterons à temps pour remplir d'abord nos obligations envers l'état, aussi nous recevrons les premiers les produits manufacturés dont nous avons besoin » (district de Dniepropetrovsk).

4 - Renforcement de l'activisme koulak à l'occasion des moissons et du début de la campagne de collecte

Mettant à profit la faiblesse de la campagne d'explication à propos des collectes d'état, les koulaks mènent une propagande enragée contre la livraison des céréales à l'état, appelant à une résistance active. Les koulaks et les éléments contre-révolutionnaires diffusent partout des rumeurs provocatrices sur la prétendue volonté de l'état de prendre tous les grains et d'affamer les paysans : « En automne, ils prendront tout et ils nous mettront tous sur des cartes de rationnement, comme ils l'ont déjà fait en ville » (Ukraine, Caucase Nord, Basse Volga, Crimée, région centrale des Terres noires). « L'état cette fois-ci va tout prendre aux kolkhoziens, dès que le blé aura été récolté, directement à la batteuse. Il ne nous laissera qu'une ration de famine » [...] Dans l'arrondissement d'Eisk (district du Don), des koulaks, déguisés en vagabonds, vont de maison en maison et diffusent des rumeurs sur la dissolution des kolkhozes et sur la menace imminente d'une saisie de toute la récolte. À Anastasievka (district de Taganrog), des koulaks ont découvert une « icône miraculeuse » dans une école. Quand les villageois ont commencé à affluer, ils se sont mis à diffuser des rumeurs, selon lesquelles toute la récolte était sur le point d'être confisquée par l'état. À Ouspenskoie (district d'Ostrogojsk), les koulaks diffusaient les rumeurs suivantes : « Cette année, comme il y aura une bonne récolte, les collectes seront en conséquence. En fait, tout le pain confisqué est envoyé à l'étranger, pour éviter la guerre. Les kolkhozes sont faits pour voler les paysans, il faut diviser les exploitations entre les adultes d'une même famille. Comme ça, il y aura moins d'impôts à payer, moins de céréales à livrer. Et ensuite, fuir le kolkhoze. Si on reste, on est f... » [...]. Dans le district de Balachovo, les koulaks mettent en avant le mot d'ordre : « Il faut faire crever de faim le pouvoir soviétique ! ». « Ne pas donner de pain au pouvoir soviétique ! ». On a noté, dans toute une série de régions, des appels à la résistance organisée : « S'ils viennent chercher le pain, prenez des fourches, des haches, et tuez les représentants du pouvoir ! [...]

Le Chef-adjoint du Département Information de l'OGPU, Gerassimova

Le responsable de la 1re section, Agaiants

Source : RGAE, 7486/37/132/116-134