LE POUVOIR SOVIÉTIQUE ET LA PAYSANNERIE DANS LES RAPPORTS DE LA POLICE POLITIQUE (1918-1929)

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Documents préparatoires sur la question de la contre-révolution koulak au 1er février 1931 (Extraits)

Pas avant le 1er février 1931

I - Formes de l'activisme contre-révolutionnaire koulak

D'après nos données pour le second semestre 1930 et pour le mois de janvier 1931, on constate qu'après l'accalmie de mai-juin 1930, consécutive aux coups portés contre les koulaks durant l'hiver et le printemps 1930, la contre-révolution koulak a relevé la tête à l'automne, à l'occasion des nouvelles campagnes politico-économiques mises en oeuvre par le pouvoir soviétique : campagne de collecte, réélections aux soviets ruraux et aux directions des kolkhozes, purge des kolkhozes de leurs éléments étrangers.

En témoigne le nombre important de groupes et d'organisations contre-révolutionnaires démantelées. Ces organisations sont, pour l'essentiel, de deux types : a) insurrectionnelles ; b) terroristes. De la fin juillet à la fin septembre, les formes d'action étaient avant tout dirigées contre les biens (incendies, sabotage de machines et de biens collectifs). À partir de la fin septembre, prédomine un terrorisme visant les personnes — activistes du Parti, du komsomol, des soviets ruraux. On assiste à des actions terroristes ouvertes (et non pas cachées, comme auparavant), visant expressément les représentants locaux du pouvoir soviétique. Il existe également : c) des organisations de caractère clérical et sectaire ainsi que d) des organisations contre-révolutionnaires spécialement orientées autour des questions ayant trait à la liquidation des kolkhozes et aux élections aux soviets ruraux. Et enfin, e) des organisations, de plus en plus nombreuses ces derniers temps, destinées à saper de l'intérieur les kolkhozes.

Organisés en groupuscules internes au sein des kolkhozes, les éléments koulaks-gardes-blancs s'emparent du pouvoir dans les kolkhozes, exploitent les paysans pauvres et les ouvriers agricoles, avant de les en chasser (« nous n'avons pas besoin de parasites »). À cause de cette pollution des kolkhozes, de nombreux paysans pauvres quittent les exploitations collectives. Les éléments étrangers, infiltrés dans les kolkhozes, mènent le combat contre la collectivisation des biens, contre la réalisation du plan de collectes d'État, tout en dilapidant les richesses des kolkhozes [...].

Durant le second semestre 1930, 587 groupes koulaks ont été liquidés, et 47 990 individus arrêtés, sans compter les koulaks isolés n'appartenant pas à un groupe. Pour l'ensemble de l'année 1929, 47 564 individus, appartenant à un groupe, avaient été arrêtés. Pour le seul mois de janvier 1931, dans le cadre de la campagne visant à éradiquer la contre-révolution koulak-garde-blanc, 36 698 individus ont été arrêtés.

L'accroissement de l'activisme koulak apparaît également clairement à travers l'évolution du nombre de manifestations de masse [...]. Au cours des 6 derniers mois de 1930 et du mois de janvier 1931, le nombre de manifestations contre-révolutionnaires koulaks a évolué de la manière suivante (données partielles recueillies auprès de nos agences en Ukraine, région centrale des Terres noires, Basse et Moyenne Volga, Caucase Nord, Biélorussie, régions de Moscou et de Léningrad) :

  Ukraine Caucase Leningrad Moy.Volga Bas.Volga Moscou Rég.Ouest Terres noires Biélorussie Total
1930 321 243 7 154 117 35 35 29 31 972
1929 62 59 0 77 63 13 13 23 11 321

On notera que non seulement le nombre de manifestations a augmenté de plus de trois fois, mais aussi que celles-ci sont beaucoup plus violentes, durent plusieurs jours, s'accompagnent de passages à tabac de représentants du pouvoir soviétique, se caractérisent par une plus grande détermination des manifestants, par ailleurs de plus en plus nombreux. Ces manifestations se caractérisent également par une organisation souvent remarquable : mise en place de « postes d'observation », de mouchards, chargés d'ameuter la populace « en cas de danger » et d'espionner les activistes soviétiques, de « signaux » (tocsin) pour prévenir les villages avoisinants [...].

On a noté une forte recrudescence (second semestre 1930 et janvier 1931) d'actes de terrorisme koulak :

  Ukraine Caucase Leningrad Moy.Volga Bas.Volga Moscou Rég.Ouest Terres noires Biélorussie Total
1930 845 280 181 355 322 287 248 503 183 3204
1929 960 118 0 331 182 226 0 814 0 2631

Au cours des 7 mois (second semestre 1930 + janvier 1931) répertoriés ci-dessus, on a compté 1 399 actes de terrorisme dirigés contre des personnes et 1 805 actes de terrorisme dirigés contre des biens [...].

II - Frappes anti-koulaks durant l'hiver et le printemps 1930

L'analyse des données concernant le second semestre 1930 et le mois de janvier 1931 doit tenir compte du fait qu'au cours du premier semestre 1930, la contre-révolution koulak a été durement frappée tant sur le plan opérationnel que sur le plan politique. On rappelle que a) 7 184 organisations et groupes contre-révolutionnaires ont été liquidés au cours du premier semestre 1930 ; que b) 140 724 individus ont été arrêtés dans le cours de ces opérations ; que c) 113 027 familles de koulaks de 2e catégorie ont été déportées ; que d) 44 990 familles de koulaks de 3e catégorie ont été transférées ; que e) sur les 339 572 exploitations dékoulakisées (sans compter la RSS du Kazakhstan), 158 017 familles ont été déportées et 182 820 familles restent en attente de déportation. Par ailleurs, une très grande quantité de koulaks se sont auto-dékoulakisés, ont pris la fuite vers les villes et vers d'autres régions.

III - De la nécessité d'une nouvelle frappe

Le renforcement de l'activisme koulak appelle de notre part une nouvelle frappe. La planification nationale pour 1931 a prévu les indices de croissance suivants pour la collectivisation des exploitations paysannes : les principales régions productrices de céréales (Ukraine, Caucase Nord, Basse et Moyenne Volga) doivent atteindre un pourcentage de foyers collectivisés de 80%. Les autres régions productrices de céréales (région centrale des Terres noires, Sibérie, Kazakhstan, reste de l'Ukraine) de 50 % ; les régions céréalières des zones consommatrices — de 20 à 25 % ; les régions productrices de betterave et de coton (Ouzbekistan, Tadjikistan, Kazakhstan, en partie, Turkmenistan, en partie, Azerbaidjan, en partie, région centrale des Terres noires, Caucase Nord, Ukraine, en partie — jusqu'à 50 %.

Prenant en compte aussi bien les plans de collectivisation que le degré d'activisme koulak, le caractère spécifique de certaines zones-frontières, ainsi que les demandes d'un certain nombre de régions, je considère[4] indispensable et approprié de déporter, dans le courant de l'année 1931, le nombre suivant de koulaks de 2e catégorie : de la RSS d'Ukraine : 20 000 familles ; de la région centrale des Terres noires : 10 000 familles ; de la région de la Basse Volga : 15 000 familles ; du Caucase Nord : 10 000 familles ; de la région de la Moyenne Volga : 10 000 familles ; de Biélorussie : 5 000 familles ; de la région Ouest : 10 000 familles ; de la région de Moscou : 5 000 familles ; de la région de Léningrad : 7 000 familles ; du Tatarstan : 3 000 familles ; de Bachkirie : 5 000 familles. Soit au total : 100 000 familles, en incluant dans ce nombre les familles des koulaks de 1re catégorie arrêtés en 1930 [...].

Dans la mise en oeuvre de ces opérations, il est indispensable — autant que faire se peut — d'éviter un certain nombre de défauts organisationnels qui ont eu lieu l'année précédente lors de l'expulsion des koulaks. Parmi ces défauts, les plus importants, dans le cours de la déportation des koulaks de 2e catégorie et du transfert de ceux de la 3e catégorie, ont été :

a) - le fait que l'accueil des koulaks de 2e catégorie a été très mal organisé, ce qui a eu pour effet qu'un très grand nombre d'entre eux se sont tout simplement enfuis des lieux de déportation, et les restants ne sont pas exploités économiquement et crèvent de faim. L'exploitation de cette main-d'oeuvre, par exemple dans les coupes de bois ou les mines est freinée par un grand nombre de problèmes organisationnels. Quant à l'exploitation des koulaks de 2e catégorie dans l'agriculture, elle est handicapée par l'absence d'outils et de semences ;

b) - le fait que l'expropriation-transfert des koulaks de 3e catégorie a aussi été très mal organisée. Ainsi, dans la région centrale des Terres noires et dans la Basse Volga, les koulaks expropriés ont été simplement transférés à 3- 5 km de leur village. On les laissait dans la steppe ou la forêt, et ils se retrouvaient ainsi tout simplement à charge de leur parentèle [...]

Ces défauts organisationnels expliquent le fort pourcentage de fuyards. Ainsi, à la date de décembre 1930, 71 859 koulaks de 2e catégorie s'étaient enfuis, ce qui représente 16,4 % du total des déportés de cette catégorie. Il est vrai que 33 100 (soit 46 %) ont été appréhendés et de nouveau assignés à résidence. En ce qui concerne les koulaks de 3e catégorie, la situation est particulièrement déficiente : 72 % des familles transférées se sont enfuies de leur lieu d'assignation (17 288 familles). Dans la Basse-Volga, ce pourcentage atteint 85-90 % [...].

IV - Conclusions — propositions

Prenant en considération les leçons de la déportation des koulaks de l'an dernier et afin de porter un coup plus organisé envers ces ennemis avant la nouvelle vague de collectivisation, je propose :

1 - de concentrer au maximum les quelque 100 000 familles à déporter dans deux-trois régions principales, en les regroupant près des camps de concentration — dans des lieux où existent des possibilités de les exploiter économiquement. Ainsi, par exemple :

a) - dans la région des Komis, qui a un formidable potentiel encore inexploité de bois de coupe et où on peut, en outre, développer, surtout au nord, un élevage laitier ; la région peut accueillir jusqu'à 20 000 familles ;

b) - les districts isolés et peu habités de la région Nord (Konocha, Vel'sk, Niandoma, Plesetskaia), avec leurs immenses possibilités en matière d'exploitation forestière, d'élevage et de prairies artificielles et des perspectives en matière de construction de routes peuvent aisément accueillir 10 000 familles ;

c) - le district de Vichera, dans la région Oural, possède la matière première indispensable pour le grand combinat de cellulose implanté localement ; il est aussi très riche en ressources du sous-sol (minerai de fer, etc.) et a des potentialités de développement de l'élevage laitier. Il peut accueillir jusqu'à 15 000 familles ;

d) - Le Kazakhstan, à condition de forcer les plans de production du charbon de Karaganda (Kazougol'), du cuivre de Koounrad, des pêcheries du lac Balkach, peut aisément accueillir 55 000 familles [...].

2 - Les koulaks déportés en tant que déplacés spéciaux auront un statut analogue à celui des exilés, c'est-à-dire privés de tous les droits civiques. Toutefois, leur situation diffère de celle des exilés dans la mesure où il leur est interdit de chercher de manière autonome un travail. Celui-ci, de même que les conditions de travail et les salaires sont déterminés par un organisme d'État. Toute la population des « peuplements spéciaux » doit obligatoirement travailler sur la base du travail forcé.

3 - Les déplacés spéciaux sont regroupés dans des villages spéciaux, dirigés par l'administration, qui nomme les organes exécutifs et de surveillance choisis parmi les déplacés eux-mêmes. La structure, les droits et les devoirs de ces organes doivent être définis par des instructions spécifiques [...].

Source : TsA FSB, 2/9/20/111-123


Notes

[4]. Signature absente du document.