LE POUVOIR SOVIÉTIQUE ET LA PAYSANNERIE DANS LES RAPPORTS DE LA POLICE POLITIQUE (1918-1929)

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Extraits du rapport du chef du Guépéou de la RSS d'Ukraine V. A. Balitski à la direction de l'OGPU « Bilan de la déportation des koulaks de la RSS d'Ukraine »

12 juillet 1931

Conformément au plan opérationnel préparé et approuvé par l'OGPU, la déportation des familles koulaks d'Ukraine commencée le 1er juin 1931 a été achevée 39 jours plus tard, le 9 juillet 1931 — exactement dans les délais fixés.

Cette déportation a été précédée, en mars 1931, d'une opération de masse visant à extraire les éléments contre-révolutionnaires les plus actifs des campagnes. Nos coups ont été portés contre les groupes clandestins contre-révolutionnaires koulaks, les cercles d'activistes petliouriens et les koulaks en fuite. Cette opération a concerné tout particulièrement les districts de la Rive droite du Dniepr, les districts frontaliers (infestés par un nombre important de cellules insurrectionnelles armées) ainsi que les districts qui avaient été, par le passé, le centre de mouvements insurrectionnels contre-révolutionnaires, et où il était prévu de déporter un nombre important de familles koulaks.

Cette opération de masse a permis d'arrêter près de 19 000 individus, de démanteler de nombreux groupes contre-révolutionnaires qui préparaient des soulèvements armés pour le printemps 1931. Parmi ceux-ci, un certain nombre faisait partie de réseaux importants, regroupant des organisations ramifiées, présentes dans plusieurs districts ukrainiens (« Les proscrits », « Les insurgés », « Les fils de l'Ukraine », « Les Tsiganes », « Les enflammés », « Les Sibériens » et d'autres ).

La conjoncture politique générale, tout comme le coup décisif porté, par cette opération de masse, aux groupes insurrectionnels contre-révolutionnaires, ont assuré le bon déroulement de la déportation des éléments koulaks, qui s'est passée sans incidents notables et sans manifestations contre-révolutionnaires [...].

Conformément aux directives de l'OGPU, dans le but de prévenir toute fuite des koulaks avant l'opération de déportation, il a été procédé à l'arrestation des chefs de famille et des hommes valides. Au total, plus de 35 000 individus ont été arrêtés.

Lors de cette opération, toutes les mesures avaient été prises pour que fussent soigneusement respectées les consignes concernant une application stricte de la ligne de classe. Toutefois, on a noté un certain nombre de déviations de la part de certains fonctionnaires de base. Malgré des consignes strictes, les activistes ruraux ont, par endroits, arrêté des paysans moyens, et même, en de rares occasions, des paysans pauvres et des kolkhoziens. On a noté une assez large diffusion d'excès liés au fait que les soviets ruraux avaient fourni des informations inexactes sur l'origine sociale et la position économique d'un certain nombre d'exploitants, notamment sur la base de documents fiscaux, espérant se débarrasser de ces familles qui tombaient ainsi sous le coup d'une mesure de déportation. Souvent ces excès étaient liés à de simples règlements de comptes.

Néanmoins, le Guépéou a pris immédiatement les mesures appropriées pour mettre fin à tous les excès dont il avait eu connaissance. Des enquêtes minutieuses ont été diligentées sur place et les fonctionnaires coupables d'excès ont été immédiatement sanctionnés. Par ailleurs, le Comité central du Parti communiste d'Ukraine a envoyé une directive relative à ces problèmes.

À la suite des mesures et des campagnes préparatoires mises en oeuvre, l'opération de déportation des familles koulaks d'Ukraine s'est déroulée dans les meilleures conditions, avec un plein succès. Conformément au plan, l'opération de nettoyage des éléments koulaks d'Ukraine s'est déroulée dans l'ordre suivant : zones frontalières (territoires du ressort des détachements de gardes-frontières de Jitomir, de Vinnitsa, de Kiev et de la République autonome de Moldavie) ; zones des steppes (secteurs opérationnels d'Odessa et de Dniepropetrovsk) ; zones des régions industrielles (secteur opérationnel du Donbass) ; zones de la Rive gauche du Dniepr (secteurs opérationnels de Soumsk, Poltava et Kharkov).

Les résultats globaux de l'opération de déportation des koulaks d'Ukraine vers l'Oural se présentent ainsi. D'après le plan, il était prévu de déporter 30 000 familles. Ont été effectivement déportées : 31 655 familles (131 409 individus). Ainsi, le plan a été dépassé de 1 655 familles. En sus, 150 koulaks sans famille ont été affectés à l'accompagnement des convois, avec chevaux et matériel agricole.

Sur les 131 409 déportés, on compte 46 787 hommes, 38 764 femmes et 45 858 enfants.

La répartition par régions se présente de la manière suivante :

  Plan Nbre de familles déportées Nbre d'individus déportés
Rive gauche 12 370 13 389 58 276
Rive droite 8 840 9 343 35 709
Steppe 8 790 8 923 37 424
Total 30 000 31 655 131 409

71 convois — au lieu de 69 prévus par le plan — ont été mobilisés pour l'opération.

Les coups portés au préalable contre les éléments contre-révolutionnaires koulaks et le travail préparatoire mené sur place ont assuré le bon déroulement aussi bien des opérations d'arrestation des chefs de famille que de la déportation elle-même qui s'est déroulée sans incidents ni manifestations de masse.

Les manifestations et autres actes de terrorisme contre-révolutionnaire ont connu un net déclin à partir du début juin. Si en mai 1931 nos services avaient enregistré 185 actes terroristes, en juin, le nombre d'actes terroristes n'a pas dépassé 88 [...].

La déportation des koulaks s'est déroulée dans un environnement politique stabilisé, et a même suscité des appréciations globalement positives de la part des masses kolkhoziennes et des paysans moyens et pauvres. Voici quelques propos typiques notés par nos services : « On va nettoyer la région des koulaks, ainsi les kolkhozes vont être plus forts économiquement, on vivra mieux nous-mêmes, de même que le pays tout entier ». « C'est bien ce que fait le pouvoir soviétique —expulser les koulaks, qui ne sont que des saboteurs. De toute façon, on ne peut rien attendre de bon de leur part ». « On en a assez vu des koulaks, ils nous ont bien exploités. Le pouvoir soviétique a raison de les déporter. Ils n'ont qu'à travailler maintenant. Nous, on a bien assez travaillé pour leur compte. C'est à leur tour de trimer ! ». On a noté que dans le district de Krivoï Rog des kolkhoziens et des paysans pauvres ont mis sur leur portail des banderoles avec l'inscription suivante : « Il n'y a pas de place pour les koulaks chez moi. À bas les ennemis du pouvoir soviétique ! »

Les assemblées générales de village consacrées à la question de la déportation des koulaks se sont bien déroulées, les kolkhoziens et les activistes pauvres et moyens ayant été bien mobilisés pour l'occasion. Les intervenants exigeaient publiquement la liquidation définitive des koulaks en tant que classe et la création des conditions pour passer effectivement à la construction du socialisme et à la collectivisation totale. Souvent, le praesidium du soviet rural recevait, à l'occasion de ces assemblées générales, des déclarations collectives de paysans pauvres et moyens demandant leur admission au kolkhoze. « Il faut parvenir à faire expulser tous les koulaks du village, pas comme l'an dernier. On va demander au Guépéou de nous aider à virer tous les koulaks, pour qu'il n'en reste plus un seul ! ». « Il y va de notre intérêt de déporter tous les koulaks. Comme ça, il n'y aura plus de sabotage, plus d'incendies, plus de meurtres. Tous les paysans vont entrer au kolkhoze ». « Il faut en finir une fois pour toutes avec les koulaks. Ils n'ont de cesse de monter les paysans pauvres et les paysans moyens contre le pouvoir soviétique et de freiner la collectivisation ! ». « Puisqu'on déporte les koulaks, ça veut dire que ça ira mieux, qu'on pourra enfin travailler tranquillement. Nous demandons d'être acceptés dans le collectif kolkhozien » (pétition de 20 exploitants pauvres et moyens, reçue par le praesidium d'un soviet rural lors d'une assemblée générale de village).

Il est remarquable de constater que dans les districts qui avaient connu, l'an dernier, de sérieux troubles, la déportation des koulaks n'a pas suscité de réactions négatives. Cette attitude globalement positive vis-à-vis des déportations est allée de pair avec un activisme remarquable des kolkhoziens, des paysans pauvres et d'une partie des paysans moyens, qui ont participé au nettoyage des villages de leurs éléments koulaks. Cette participation a assurément contribué au bon déroulement de l'opération de déportation.

En même temps, on a noté des réactions négatives parmi les masses les plus attardées des villages. Pour l'essentiel, il s'agissait de propos faisant état d'un mécontentement et plus encore, de commisération pour le sort des déportés. Il y a eu aussi quelques critiques virulentes contre la politique menée par le Parti et par le gouvernement. Ces états d'esprit et ces propos critiques se rencontraient surtout parmi la masse des paysans moyens et des femmes, notamment chez celles qui avaient des liens de parenté avec les koulaks déportés, ou qui étaient tombées sous l'influence néfaste de ceux-ci. Voici quelques propos caractéristiques de ces états d'esprit : « On déporte des innocents. Toutes les lois sont bafouées ; le pouvoir se moque des paysans » ; « Ils ne nous ont jamais rien fait de mal, ces koulaks, pourquoi les déporte-t-on, ce sont des paysans comme nous tous » ; « le pouvoir les déporte contre notre gré. Nous, nous sommes contre ! ». « Des bandits et des pilleurs — voici les gens qui sont au pouvoir, qui prennent les paysans à la gorge ! Ils déportent à nouveau des innocents et ils ruinent des familles entières ! »

Par endroits, on a noté que les femmes étaient particulièrement actives et organisaient des manifestations pour contrecarrer les déportations. Néanmoins, toutes ces tentatives ont été aussitôt liquidées grâce à un travail d'explication. Ainsi, par exemple, dans le district Berezovskii, plus de 120 femmes s'étaient rassemblées pour tenter d'empêcher la déportation de familles koulaks. Il s'agissait souvent de membres des familles des individus déportés. Les femmes criaient : « Pourquoi vous faîtes souffrir des innocents ? Où les emmenez-vous ? Pourquoi faire souffrir les enfants ? ». Grâce à un travail d'explication, il a été possible de stopper l'agitation des femmes et la déportation s'est déroulée normalement. Au village Petroverovka (district Koupianskii), on a noté également que des femmes ont tenté de s'opposer à la déportation de familles koulaks. Après un travail d'explication, les esprits se sont calmés et il a été procédé normalement à la déportation. Dans le district Ponelnianskii, alors que les familles koulaks étaient emmenées en charrettes à la gare la plus proche, une foule de paysannes du village de Khodokovo qui travaillaient aux champs ayant vu passer les charrettes, s'est précipitée sur leur passage en criant : « Laissez-les nous, où les emmenez-vous ? ». Après un travail d'explication, les paysannes se sont calmées et sont retournées au travail.

Dans certains districts, où aucun travail d'explication n'avait été fait, une partie des paysans moyens a émis l'opinion qu'après les koulaks viendrait leur tour d'être déportés. « Ils ont pris les koulaks, après la moisson, ce sera à notre tour, si l'on n'a pas adhéré d'ici là au kolkhoze ». « Le pouvoir a déporté les koulaks, après les communistes vont s'en prendre à tous les paysans qui ne sont pas entrés au kolkhoze ! »

Il est intéressant de noter que certains milieux koulaks n'ont pas réagi négativement à l'annonce de leur déportation prochaine dans l'Oural. Par endroits, on a noté, parmi les koulaks en instance de déportation, des considérations du genre : le Parti mène systématiquement sa ligne politique, à savoir la liquidation des koulaks en tant que classe ; donc, il n'y a rien d'autre à faire que de se soumettre, de partir en exil et de regagner là-bas la confiance du pouvoir soviétique par un travail honnête. Voici par exemple des propos tenus par un groupe de koulaks : « On doit surmonter toutes les difficultés. On nous déporte en tant qu'exploiteurs, en tant qu'ennemis de classe. Dans notre exil, nous devrons racheter nos fautes, notre passé. Alors, le pouvoir soviétique nous reprendra parmi les siens » (de tels propos ont été notés avant la publication du décret du Comité exécutif central de l'URSS[5]). On a noté également qu'un certain nombre de koulaks en fuite se sont présentés volontairement aux points de chargement des convois de déportés pour être inclus dans les listes pour l'Oural.

Parallèlement, on a noté, dans un grand nombre de districts, de nombreuses tentatives faites par les éléments contre-révolutionnaires koulaks pour perturber les opérations de déportation : propagande anti-soviétique, nombreuses rumeurs provocatrices, tracts, menaces contre les activistes, etc. Dans certains cas, les koulaks en appelaient à la solidarité villageoise pour empêcher les déportations. Toutefois, ces tentatives ont toujours été contrecarrées et n'ont pas obtenu d'appuis parmi la population locale.

Ayant échoué sur ce front, les koulaks ont tenté de s'enfuir. On a noté de nombreuses fuites de familles entières ; néanmoins, ces fuites n'ont pas eu de conséquences importantes sur le déroulement des opérations de déportation. En effet, un grand nombre de chefs de famille ont été appréhendés avant. Les koulaks les plus actifs se sont réfugiés dans les forêts, tentant de s'organiser en bandes armées et d'opposer une résistance active, les armes à la main, au pouvoir soviétique, dans l'espoir d'entraîner l'ensemble de la paysannerie à se soulever. Ainsi, dans le district Gorodnianskii (région de Kiev), à la veille de l'arrestation des chefs de famille koulaks, nos services avaient monté une opération visant à liquider les cadres de l'organisation contre-révolutionnaire « Les offensés ». Riabtchenko, le chef de cette bande, qui était parvenu à s'enfuir, a mis à profit les opérations de déportation qui se préparaient pour faire circuler des rumeurs provocatrices. Il est parvenu à rassembler un groupe de 150 personnes, prêt à déclencher une insurrection armée. Pour obtenir des chevaux et des armes, la bande a attaqué le sovkhoze, les fabriques de bois et la distillerie, et s'est procuré armes, chevaux et provisions. Le 17 juin, à la suite d'un affrontement avec nos unités, 20 bandits ont été tués, 18 blessés, les autres se sont rendus. Riabtchenko a été arrêté et la bande entièrement liquidée.

Des phénomènes semblables (banditisme) ont eu lieu dans un certain nombre de districts. Toutefois, les mesures opérationnelles prises à temps par le Guépéou, ainsi que l'activisme de classe des masses kolkhoziennes et des paysans pauvres et moyens ont permis la liquidation rapide de ces bandes [...]

Le Président du Guépéou de la RSS d'Ukraine, V. Balitskii

Source : TsA FSB, 2/9/572/311-326


[5]. Il s'agit du décret du 3 juin 1931 qui stipulait que les koulaks déportés pouvaient recouvrer leurs droits civiques dans un délai de cinq ans à condition « d'avoir démontré dans les faits qu'ils ont cessé leur lutte contre le système kolkhozien et les mesures prises par le pouvoir soviétique pour assurer le développement de l'agriculture socialiste et d'avoir montré qu'ils étaient des travailleurs consciencieux et honnêtes ».