LE POUVOIR SOVIÉTIQUE ET LA PAYSANNERIE DANS LES RAPPORTS DE LA POLICE POLITIQUE (1918-1929)

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Note spéciale n° 3 du Département secret-politique de l'OGPU sur l'état de la déportation des koulaks au 9 août 1931

Pas avant le 9 août 1931

Région de l'Oural

Installation

Il y a actuellement sur le territoire de la région de l'Oural jusqu'à 120 000 familles de déplacés spéciaux, ce qui représente près de 600 000 personnes. Elles sont installées essentiellement sur le territoire des anciens districts de Perm, Nijni-Taguilsk, Irbitsk, Tobolsk, Sverdlovsk, Solikamsk, Komi-Permiatsk. La construction de logements sur les lieux d'installation n'est pas, jusqu'à présent, dans un état satisfaisant. Les plans de construction ont pratiquement échoué dans une série de districts. Le trust de construction de Serebiansk n'a rempli le plan qu'à 5,7 % ; celui de Pachinski à 1,8 % seulement ; celui de de Kosinsk à 4 %, etc.

Malgré les innombrables directives envoyées par les responsables régionaux, exigeant l'accélération du rythme de construction, cette mesure de première importance est en permanence freinée (en particulier par Ouralless et Ouraleribtrest). Dans le district de Nadejdin, pas un seul organisme de construction n'a rempli le plan. Dans l'arrondissement de Tcherdin, sur 1 000 logements, 484 seulement ont été construits. Par ailleurs, le trust forestier l de Tcherdin refuse systématiquement de donner de la main-d'oeuvre pour accélérer le rythme. Dans l'arrondissement de Tavdin, le trust forestier a été mis en demeure, par le comité exécutif et l'organisation locale du Parti, de remplir au 1er juin 70 % du plan de construction. Cependant, alors que toutes les possibilités étaient réunies pour remplir le plan, non seulement le plan de construction mais même les travaux préparatoires n'ont pas été achevés. On peut faire les mêmes constatations dans une série d'autres arrondissements et districts.

Le fait que le plan de construction soit systématiquement non rempli s'explique par :

a) le désir des responsables d'utiliser la main-d'oeuvre pour des travaux autres que la construction ;

b) l'absence de travail préparatoire de la part des organismes économiques ;

c) le retard pris (à cause d'Ouralles, principalement) dans l'envoi des projets de construction ;

d) la lenteur d'affectation des crédits correspondants ;

e) le non-approvisionnement d'une série de trusts de construction en matériaux et en outils.

On remarque de la part des responsables des organisations des districts un esprit conciliant vis-à-vis du ralentissement des rythmes de construction : « Si l'on cherche des responsabilités concernant cette construction, alors, si vous voulez, il ne restera plus du tout de travailleurs, on les jugera tous et on les déportera tous, on en manque tellement » (comité du Parti de Taborin). « Notre affaire, c'est de remplir le plan de pêche, la construction ne nous concerne pas, nous n'en sommes pas responsables » (Smolin, directeur du trust Rybtrest).

En conséquence, dans toute une série de régions, les déplacés spéciaux ont été installés dans des logements tout à fait inappropriés (baraquements vétustes, entrepôts de stockage de légumes, granges désaffectées, etc.). Dans le district de Kamen, les déplacés spéciaux ont été installés dans des baraquements et des tentes. 62 familles vivent dans des entrepôts de légumes. Les trois quarts des déplacés, affectés à la mine de Logovo, sont installés dans des baraquements sans toit. Dans le district de Karagaï, les déportés spéciaux sont installés très à l'étroit dans des baraquements très exigus. Dans l'un de ces baraquements, d'une capacité de 200 personnes, s'entassent 358 personnes. Dans un autre, il y a 226 personnes pour une capacité de 150. Dans ce même district, 384 personnes sont installées dans un hangar en briques. Dans le district de Kalatin, 2 088 personnes s'entassent dans 5 baraquements, sur des châlits à deux niveaux. Il n'y a ni table ni banc et les déportés n'ont d'autre espace à vivre que leur châlit.

En ce qui concerne l'approvisionnement alimentaire, la situation est tout aussi mauvaise. Les coopératives locales et les organismes économiques n'ont pas, jusqu'à présent, fait leur travail d'approvisionnement des déportés. Aussi, dans toute une série de districts les déplacés spéciaux meurent littéralement de faim, se nourrissent d'herbe, de racines, etc.

District de Tavdin. Il n'y a aucun financement pour le contingent de déportés non apte au travail. À Bolshaia Pustyn', les déplacés spéciaux n'ont reçu aucun ravitaillement durant trois semaines. À Scusjé, quinze déplacés spéciaux, qui avaient pourtant travaillé durant cinq jours entiers, n'ont reçu aucun ravitaillement durant ce temps et ont souffert de la faim.

District de Nadejda. Dans quatre des principaux secteurs du peuplement spécial, l'approvisionnement en pain a été interrompu de façon systématique. Les déplacés spéciaux se sont nourris d'herbe sèche, de feuilles, de tubercules des bois et d'autres erzats.

District de Kitlim. 9 989 déplacés spéciaux non aptes au travail n'ont reçu aucun produit alimentaire normé depuis un an et ont souffert chroniquement de la faim.

District de Ivdelsk. Une série de villages n'a reçu aucun produit alimentaire. Les déplacés spéciaux se nourrissent d'orties, de mousse, etc.

District de Nijnetourinsk. Les 3 wagons de farine reçus pour les déplacés spéciaux ont été distribués, sur ordre du responsable de la direction des coopératives à la population locale. Les déplacés spéciaux n'ont rien reçu de cet envoi et ont souffert de faim.

On a noté de nombreux cas identiques ailleurs.

L'assistance médicale aux déplacés spéciaux n'est pas du tout au point, le réseau actuel de centres de soins est totalement insuffisant, la construction de nouveaux centres se fait au compte-gouttes et avance inadmissiblement lentement. On note un manque généralisé de médecins, d'aides-soignants, d'aides-médecins et une absence totale de médicaments. Les organisations locales n'accordent aucune attention à l'assistance médicale aux déplacés spéciaux, et dans certains cas, le comportement des organisations locales à l'égard des déplacés spéciaux est totalement inadmissible.

District de Tourin. Le secrétaire de la cellule locale du Parti, un certain Kossia, a donné les instructions suivantes au médecin concernant les déplacés spéciaux qui demanderaient une assistance médicale : « Envoyez-les au diable ! ». Ainsi, à cause de mauvaises conditions de vie, de difficultés d'approvisionnement et d'une assistance médicale limitée, on observe dans une série de districts un développement rapide d'épidémies et une montée de la mortalité.

District de Ivdelsk. Dans le village de Konda, on a relevé 19 cas de typhus exanthématique. On a noté une forte morbidité due à la fièvre typhoïde et au typhus exanthématique dans les districts de Nadejda, de Nijnetourinsk, de Kizeliov et dans d'autres districts.

Dans le district de Tavrin, 70 % des déplacés spéciaux sont atteints de maladies intestinales (essentiellement dysenterie).

Exploitation économique des déplacés spéciaux

Les principales organisations qui emploient comme main-d'oeuvre des déplacés spéciaux sont : Ouralles, Ouraribtrest, Tsvetmetazoloto, Ouralougol, Ouralrouda, Vostokostal. Les déplacés spéciaux sont essentiellement employés dans l'exploitation forestière, les mines de charbon et la production de matériel de construction. Les autres sont employés pour la colonisation agricole, la construction de routes, la production de tourbe, etc. On remarque toute une série de problèmes dans l'exploitation des déplacés spéciaux. Selon les données de la Direction forestière, le pourcentage global d'exploitation des déplacés spéciaux est de 83 %. Seuls quelques trusts forestiers ont atteint un pourcentage de 100 % (Tcherdin, Pachin, Serebrian). La majorité des trusts forestiers n'emploient les déplacés spéciaux qu'à 60-70 %, et certains même à 32 % seulement (Kovlin). Un grand nombre de déplacés spéciaux ne sont pas du tout mis au travail. Un grand nombre de responsables ne le savent même pas, car dans la majorité des districts il n'existe aucune liste de la main-d'oeuvre déportée. Souvent, il n'existe pas de tarification pour le travail, aucune journée de travail n'est instaurée, il n'y a pas de normes définies, la paye n'est pas versée dans les temps, etc. Dans un grand nombre de districts, les femmes et les adolescents ne sont pas mis au travail.

District d'Irbitsk. La division du travail et les normes de travail pour les hommes, les femmes et les adolescents ne sont pas clairement définies. Les adolescents (13-15 ans) travaillent à des tâches dures : ils creusent des combes, transportent des briques huit heures par jour au moins. Le compte des arriérés dus aux déplacés spéciaux n'est pas tenu, alors même que certains d'entre eux n'ont reçu aucune paye depuis trois à quatre mois.

Au trust forestier de Petropavlovsk, aucun compte n'est tenu. Il est impossible de calculer, même approximativement, les arriérés dus aux déplacés spéciaux. Ils ne reçoivent aucune paye.

District d'Emangelin. Les déplacés spéciaux sont affectés à la construction de voies de chemins de fer. La norme de rendement n'est pas établie, la paye n'a pas été distribuée depuis le mois d'avril, aucun compte du travail fait n'est tenu.

District de Tchoussov. La journée de travail de 8 heures n'est pas respectée, les déplacés spéciaux travaillent 12 heures par jour. Aucun vêtement de travail n'est distribué. Les normes de rendement et de salaire ne sont pas fixées. Le salaire n'est plus distribué depuis longtemps. Il n'existe aucune comptabilité du travail. On trompe systématiquement les travailleurs.

On observe une situation identique dans d'autres districts. Un grand nombre de responsables considèrent les déplacés spéciaux comme une force de travail que l'on peut exploiter sans merci. L'idée que « le koulak n'a aucun droit, personne ne le défendra de toute façon », suscite un grand nombre d'abus. Abus de toute espèce, travail au-delà de toute mesure sont devenus des faits courants dans toute une série de districts et certains responsables sont allés jusqu'à déclarer ouvertement que leur politique visait à exterminer physiquement tous les déplacés spéciaux. D'où une exploitation forcenée des déplacés spéciaux, encouragée par les responsables locaux.

« Conformément à la directive des cam. Staline et Molotov, les normes — savoir au minimum le double des normes moyennes de travail — sont fixées ainsi » (extraits du télégramme du président d'Ouralles, Sovietnikov et du président du Comité exécutif de région, Dmitrin, en date du 25 février 1931). « Ne pas laisser partir de la zone de coupe les déplacés spéciaux tant que la norme n'a pas été remplie. Prendre toute mesure pour contraindre les déplacés spéciaux à travailler » (ordre n° 303 du directeur du trust forestier de Nadejdin, Arefiev). « Les représentants d'Ouralles ont exposé ainsi la question devant moi : tant que les déplacés spéciaux ne rempliront pas la norme de 6,5 mètres cubes de bois, on ne les laissera pas sortir de la taïga. Les normes des hommes et des femmes doivent être les mêmes » (déclaration du responsable du trust forestier de Petropavlosvsk, Ioudine).

On pourrait multiplier ce genre d'exemples. On ne s'étonnera donc pas des abus suivants, parmi les plus fréquents : une charge de travail anormalement lourde, la mise au travail d'enfants, de personnes non aptes, de femmes enceintes, au même titre que les hommes en bonne santé, des outrages moraux et physiques, des passages à tabac, des meurtres, le brouillage des comptes, etc. À cet égard, la situation dans le trust forestier de Petropavlovsk est très typique. Soumis à des pressions extraordinaires, les déplacés spéciaux sont parvenus, en travaillant nuit et jour, à remplir les normes exigées. Ils n'ont pu cependant maintenir leur effort. Aussi ont-ils commencé à crever massivement. Pour une seule section et pour le seul mois de mars, 30 personnes sont mortes. À la fin de l'hiver 50 % des déplacés spéciaux n'étaient plus aptes au travail. En punition d'une norme non remplie, un déplacé spécial a été enterré dans la neige. Il est parvenu à s'enfuir. On l'a attrapé et de nouveau enterré dans la neige (Déposition du responsable de section Ioudine).

État d'esprit des déplacés spéciaux

La grande majorité des déplacés affiche son désir de travailler, mais réclame une amélioration de ses conditions de vie. Dans les districts où l'approvisionnement est plus ou moins normal, le moral est plutôt bon. Beaucoup souhaitent se monter une petite exploitation, désirent acheter des vaches, des chevaux, cultiver un potager, etc. Les jeunes du village de Bourmantov ont adopté la résolution suivante, lors de la réunion organisée par les autorités : « Les jeunes déplacés spéciaux de l'exploitation forestière de Bourmantov, après avoir travaillé 8 mois dans l'Oural parmi le prolétariat, se sont pleinement convaincus des erreurs de leurs pères, maudissent l'Ancien régime et affirment qu'ils défendront, comme un seul homme, les intérêts de l'URSS ».

Mais de tels comportements ne sont cependant pas majoritaires. Dans une série de districts, les déplacés spéciaux attendent la guerre et espèrent une intervention des Puissances étrangères. Parmi les activistes koulaks et les éléments contre-révolutionnaires, on remarque un comportement insurrectionnel et des velléités d'organisation. On a noté des appels à fuir en masse, à mettre sur pied des bandes, à préparer des soulèvements armés.

District d'Ivdelsk. Le koulak Kouprienko, lors d'une conversation, a appelé ses interlocuteurs à se tenir prêts à l'action en cas de guerre et, en conséquence, à refuser de travailler.

District de Zlatooust. Le koulak Droujinine a fait de la propagande parmi les autres exilés : « Nous n'avons rien à craindre, nous devons agir : trouver des armes et se libérer ». Le koulak Emelianov a appelé ouvertement à la création de bandes en affirmant : « Organisons une bande, je m'en charge, je trouverai des armes, nous enrôlerons de bons gars parmi les dékoulakisés et nous agirons. Autrement on ne peut pas vivre, il faut agir ».

District de Tavdin. « Notre but maintenant est de combattre le pouvoir des soviets » (koulak Borovkov). « Il faut aider de toutes nos forces la bourgeoisie et organiser la fuite » (déplacés spéciaux Bouzedal et Kouzmenko). « Il faut combattre le pouvoir des soviets et aider la bourgeoisie étrangère, il faut saboter davantage, faire de la propagande, pour qu'on ne nous mette pas dans des kolkhozes et qu'on travaille moins » (koulak Voltchenkov).

De tels comportements sont renforcés par la situation exécrable en matière de logement, d'approvisionnement, d'emploi, etc. Les éléments contre-révolutionnaires actifs reprennent de la vigueur et mènent avec force leur activité contre-révolutionnaire, organisant des évasions, des manifestations de masse, etc. Le nombre de déplacés spéciaux fuyant leur lieu d'assignation est en hausse constante. Ainsi, dans le district d'Ivdelsk, on compte (au 14 juin) 173 personnes en fuite. Dans le district de Nadejda, 783 personnes se sont enfuies en avril-mai. Seules 260 ont été rattrapées. On observe des fuites massives dans d'autres districts.

Le comportement contre-révolutionnaire des koulaks s'exprime également dans des manifestations de masse. Ces dernières se propagent dans une série de districts et se caractérisent par leur durée et leur dureté. Les plus significatives sont les suivantes :

1) District de Kitlim. Dans les villages de Lobva et de Tchernoiarsk, les 23-24 juin, les déplacés spéciaux ont à nouveau refusé d'aller travailler et une partie d'entre eux a saccagé les bâtiments publics. Le 26 juin, dans le village de Tchernoiarsk, les déplacés spéciaux ont formulé les exigences suivantes :

a) fixer la journée de travail à 8 heures, distribuer des vêtements de travail, des chaussures, de la nourriture ;

b) envoyer les gens travailler dans des usines ;

c) donner à chaque famille un lopin, puisqu'aucun approvisionnement décent n'est assuré par les autorités ;

d) augmenter les rations.

Dans le village de Lobva, les manifestants réclamaient leur retour chez eux. La manifestation a regroupé au total 750 personnes. La manifestation a été liquidée par un détachement armé.

2) District de Tcherdin. Dans les villages de Ianitasr et de Elifanovo, le 23 juin, une foule de 188 familles de déplacés spéciaux a entouré le bâtiment du soviet rural et a exprimé son refus catégorique de travailler au mandataire de l'OGPU et au commandant du village spécial. En même temps, les manifestants exigeaient qu'on les ramène chez eux et qu'on leur rende leurs biens confisqués pendant la dékoulakisation. La manifestation a duré deux jours et un détachement de 24 cavaliers a été envoyé pour la liquider. La foule a lancé des pierres sur les collaborateurs de l'OGPU, a tenté de lyncher les policiers, a désarmé une partie des cavaliers. Lors de la liquidation de la manifestation, deux manifestants ont été blessés.

3) District de Gaïn. 200 familles de déplacés spéciaux ont refusé de débarquer sur la rive, ont cassé le pont de péniches, ont jeté à l'eau les outils, ont chassé l'escorte, ont mis le feu et ont exigé d'être logés dans des maisons d'habitation et non dans des baraquements. La manifestation a été liquidée par un détachement armé.

4) District de Bereznikov. À 50 verstes de la station Iaïva, 1 818 déplacés spéciaux ont refusé d'aller travailler, exigeant la diminution des normes et leur retour chez eux. Les manifestants ont détruit un baraquement, coupé les fils téléphoniques, roué de coups un chef d'équipe et tenté de confectionner un radeau pour s'enfuir. La manifestation a été liquidée par un détachement armé.

Source : TsA FSB, 2/9/539/279-288