LE POUVOIR SOVIÉTIQUE ET LA PAYSANNERIE DANS LES RAPPORTS DE LA POLICE POLITIQUE (1918-1929)

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Extraits du rapport du Guépéou de la RSS d'Ukraine sur les départs massifs de kolkhoziens des kolkhozes d'Ukraine

25 juillet 1932

Au cam. Menjinski

Les tendances au départ de kolkhoziens restent actives dans de nombreux districts d'Ukraine, et accusent même une forte croissance notamment dans les régions de Vinnitsa, de Kharkov et de Kiev.

Par ailleurs, on constate que ces départs gagnent un nombre croissant de nouveaux districts. Au cours de la première décade de juillet, nos services ont recensé des demandes de départ dans 417 kolkhozes de 73 districts, émanant de 13 743 exploitants. Sur ces 73 districts, 43 figurent pour la première fois dans nos listes.

Au cours de la première décade de juillet, le tableau de la situation se présente ainsi :

  Nombre
de demandes
Nombre
de kolkhozes
Nombre
de districts
Nombre de nouveaux
districts touchés
Rég. de Vinnitsa 7 720 242 27 13
Rég. de Kharkov 3 579 101 24 19
Rég. de Kiev 1 377 37 11 9
Rég. d'Odessa 929 33 9 9
Rép. autonome de Moldavie 138 4 2 2
Total 13 743 417 73 43

Particulièrement intéressante nous semble la dynamique des départs pour les mois de juin-juillet, qui montre une forte croissance de ce phénomène :

1re décade de juin 2 655 demandes 104 kolkhozes 31 districts
2e décade de juin 3 471 demandes 158 kolkhozes 47 districts
3e décade de juin 7 929 demandes 306 kolkhozes 81 districts
1re décade de juillet 13 743 demandes 417 kolkhozes 73 districts

Au total, on a enregistré, en 40 jours, 27 798 demandes de départ, provenant de 784 kolkhozes de 154 districts [...].

Un échantillon des demandeurs souhaitant quitter le kolkhoze montre les faits suivants :

La majorité des demandes de départ proviennent de kolkhoziens issus de la paysannerie pauvre (environ 65 % pour un échantillon prenant en compte 100 kolkhozes). Les autres demandes émanent, pour l'essentiel, de paysans moyens. Dans certains kolkhozes, la proportion des paysans pauvres est encore plus élevée. 70 % des demandeurs sont entrés au kolkhoze en 1931-1932. Une grande partie (70 à 80 %) de ceux qui souhaitent quitter le kolkhoze n'ont pas pris une part active aux activités et à la vie du kolkhoze et n'ont accompli qu'un nombre limité de journées-travail.

On notera qu'au cours du mois écoulé, environ 1 500 demandes de départ ont été adressées au président du Comité exécutif central de la RSS d'Ukraine. 70 % de ces demandes émanent de la province de Kharkov. L'immense majorité de ces demandes (80 %) émanent de kolkhoziens issus de la paysannerie pauvre. Les autres proviennent de paysans moyens. 60 % des demandeurs ont adhéré au kolkhoze en 1931.

Dans de nombreux kolkhozes, les demandeurs exigent qu'on leur rendent leur cheptel pris au cours de la collectivisation. On note également une forte tendance à la reprise sauvage et non autorisée du cheptel et des outils agricoles, ainsi que d'une partie de la production collective sur pied, la récolte étant ensuite faite par la famille sortie du kolkhoze. Dans un certain nombre de kolkhozes, et en particulier dans ceux où la direction a semblé déroutée, dépassée par les événements, où elle n'a pas pris de mesures pour empêcher le départ des kolkhoziens et la reprise du cheptel et des outils agricoles, et où les éléments koulaks ont développé une campagne en faveur de la dissolution des kolkhozes, les tendances notées ci-dessus ont pris une grande ampleur et se sont traduites par des mouvements désordonnés de reprise de bétail, d'outils et de vol de produits agricoles. On a même noté des cas où des kolkhoziens qui n'avaient pas fait part de leur intention de quitter le kolkhoze — et même des paysans individuels — ont participé à ces reprises et à ces pillages. Il est arrivé que les responsables du kolkhoze eux-mêmes participent à ces actions.

Souvent, ces manifestations de masse et ces émeutes avaient un caractère clairement antisoviétique. Ainsi, les participants criaient des slogans antisoviétiques, appelaient à la mise à sac des kolkhozes, critiquaient violemment le Parti et le gouvernement soviétique, menaçaient les activistes, etc. Au cours de la première décade de juillet, on a enregistré 70 incidents dans 62 kolkhozes de 56 districts. Environ 2 269 personnes ont pris part à ces manifestations, parmi lesquelles une majorité avait demandé à quitter le kolkhoze. Dans certaines manifestations on a compté de 200 à 300 participants [...].

On note aussi une nette dégradation de la discipline du travail dans les kolkhozes affectés par des départs. Un grand nombre de kolkhoziens — surtout ceux qui ont déposé une demande de quitter le kolkhoze — ne vont plus au travail. La discipline souffre aussi considérablement des nombreux départs vers les villes, à la recherche d'un emploi saisonnier, ou des déplacements dans diverses localités où les kolkhoziens cherchent du pain. Sur un échantillon de 150 kolkhozes, on note que dans 20 kolkhozes, jusqu'à 70 % des kolkhoziens ne travaillent pas dans les champs collectifs, dans 43 kolkhozes 50 % ne travaillent pas ; dans 60 — jusqu'à 40 % ; dans 27 kolkhozes, jusqu'à 30 %.

Comme nous l'avons déjà souligné dans les rapports précédents, les tendances au départ sont particulièrement fortes dans les kolkhozes où la direction a négligé les questions d'organisation économique et où l'on constate a) des retards dans le paiement des journées-travail ; b) une attitude négligente, incompétente de la direction ; c) des déformations de la ligne de classe ; d) une attitude désinvolte vis-à-vis des besoins des kolkhoziens ; e) des difficultés alimentaires.

Le travail de sape des éléments koulaks et antisoviétiques, qui mènent dans certains kolkhozes une propagande acharnée contre le système kolkhozien et diffuse toute sorte de rumeurs provocatrices, joue un rôle évident dans le développement des départs massifs de kolkhoziens. Comme d'habitude, dans de nombreux districts circulent des rumeurs sur de prétendus décrets du gouvernement ordonnant la dissolution des kolkhozes et le retour de déportation des koulaks exilés, qui de surcroît, pourront se réinstaller sur leurs terres et récupérer leurs biens confisqués. En diffusant de pareilles rumeurs, les koulaks font peur aux paysans pauvres et aux activistes, qui craignent des représailles. Dans un certain nombre de villages, les activistes sont terrorisés.

On note également des retours, même s'ils ne sont pas très fréquents, de koulaks déportés en fuite, qui s'étaient jusqu'alors cachés dans d'autres régions. Ces koulaks s'emparent des biens qui leur avaient appartenu et réintègrent illégalement leur ancienne maison.

On note que les administrations et les directions des organisations locales et des kolkhozes paraissent souvent totalement impuissantes et démunies face aux départs des kolkhoziens et à la reprise des biens collectifs. Certains représentants du pouvoir soviétique réagissent par des mesures administratives brutales, multipliant les arrestations et les amendes. À côté de cela, on note que dans certains districts, là où les organisations locales ont su à temps prendre en considération la question des départs de kolkhoziens, la situation s'est stabilisée et le flot des départs n'a pas crû ; il a même parfois diminué. Ainsi, dans un certain nombre de kolkhozes, à la suite d'un travail d'explication politique de masse, les kolkhoziens ont demandé à rester et ont repris leurs demandes de départ.

Le Président du Guépéou de la RSS d'Ukraine, Redens

Source : TsA FSB, 2/10/344/1-26