9 mars 1933
Dans ses rapports n° 9 et 11/2 la Représentation plénipotentiaire avait déjà rapporté un certain nombre de difficultés alimentaires touchant les kolkhozes et les exploitations paysannes individuelles dans la région centrale des Terres noires. Ces difficultés n'ont cessé de s'aggraver, notamment dans les districts méridionaux (partiellement affectés, en 1932, par une mauvaise récolte). Ces difficultés se traduisent par un manque de pain, et parfois par son absence totale [...].
Les éléments contre-révolutionnaires koulaks exploitent habilement ces difficultés alimentaires. Dans les districts touchés par des difficultés, on assiste à une large diffusion de rumeurs provocatrices sur « la famine généralisée » qui affecterait l'Ukraine et le Kouban, sur les troubles paysans qui y auraient éclaté, sur l'intervention imminente des puissances capitalistes : « l'État veut faire crever les kolkhoziens de faim. Bientôt il y aura la guerre, ce sera la fin pour les communistes et les activistes. En Sibérie, tous les communistes ont été pendus ou fusillés et les kolkhozes dissous ». « Il y a la famine partout. C'est la fin du pouvoir soviétique. L'Ukraine a fait sécession. Elle est dirigée par un général. La guerre éclatera dans notre région au printemps, nous règlerons alors leur compte aux communistes ». « Au Kouban, il y a une terrible famine. On arrête tous les Cosaques, les prisons sont pleines à craquer, les gens crèvent de faim. On ne fusille pas les gens, on leur inocule du poison. On sort des dizaines de cadavres des prisons chaque jour. Le peuple souffre et geint. Dès le moment où l'on a fait entrer les paysans dans les kolkhozes, il n'y a plus eu de blé dans les champs ».
Les rumeurs de guerre et de soulèvement en Ukraine et au Kouban s'accompagnent d'appels à « boycotter les semailles », à « soutenir l'intervention étrangère et les soulèvements des paysans contre les communistes suceurs de sang ». « Nous sommes affamés, ils nous ont pris tout notre pain et maintenant ils réclament nos semences. Ce printemps, on va tous crever de faim ; il ne faut pas leur donner nos semences, inutile de semer ». « Il faut boycotter les semailles, et quand commencera la guerre, se soulever tous ensemble contre les communistes ».
On soulignera que toute une série d'organisations et de groupes contre-révolutionnaires espèrent mettre sur pied, au printemps, un mouvement insurrectionnel contre le pouvoir soviétique. Ces organisations considèrent que le printemps sera le moment le plus propice, car « la famine sera là » et « le mécontentement des paysans à son apogée ». À ce propos, l'un des membres de l'organisation contre-révolutionnaire « Les destructeurs », récemment liquidée, a déclaré : « Au printemps, à cause de la famine, c'est sûr, il y aura une insurrection. Ce sera alors l'affaire des SR [socialistes révolutionnaires] et des partisans de prendre la tête du mouvement. Le comité SR donnera le signal de l'insurrection, d'ici 2-3 mois, les armes parleront ». De même, le dirigeant d'une autre organisation contre-révolutionnaire liquidée dans le district Levo-Rossochanskii a déclaré : « Au cours d'une de nos réunions, nous avons évoqué l'éventualité d'un soulèvement. Tous étaient d'accord pour dire que le meilleur moment serait le printemps, quand les paysans seraient remontés contre les bolcheviks à cause de la famine ». L'un des participants a ajouté : « Au printemps, il y aura un soulèvement. Le pouvoir soviétique sera renversé à cause de la famine ».
Les difficultés alimentaires, dans un certain nombre d'endroits, sont à l'origine d'humeurs négatives de la part de kolkhoziens, de paysans individuels pauvres et moyens. « Les communistes crient sans cesse que les kolkhozes prospèrent, en réalité au kolkhoze c'est la mort ». « Tu travailles comme une bête, tu ne reçois rien pour ton travail, tout part pour l'État, à quoi bon les kolkhozes ? Les kolkhozes, c'est la barschina ! ». À quoi bon le kolkhoze ? Nous avons faim, les chevaux sont amaigris, il n'y a rien à espérer de ce système ! ». Parallèlement, on constate une tendance des kolkhoziens à quitter les exploitations collectives. « Le pouvoir nous a entraîné dans les kolkhozes pour nous faire crever de faim ». « Au kolkhoze, il n'y a pas de pain, pas de bétail, rien à semer. Il faut partir en masse, comme certains l'ont fait en 1932 » [...].
Dans un certain nombre de cas, les kolkhoziens émettent des opinions appelant ouvertement à l'émeute. « On va forcer les réserves et on va s'emparer des semences ». Les kolkhoziens parlent de prendre d'assaut les silos et les réserves stockées près des gares. « Si le pouvoir ne nous donne pas du pain, ça ira mal pour lui ». « Le pouvoir soviétique veut notre perte. Il faut forcer les cadenas sur les hangars des kolkhozes et prendre les céréales » (un kolkhozien au plenum du soviet rural de Nikolskoie, district Alexandrovskii). « Au printemps, les gens envahiront les gares comme les mouches vont au miel. Dans les hangars de Zagotzerno, il y a des milliers de pouds de céréales. Le peuple affamé ira piller les hangars et le pouvoir s'écroulera » (un paysan moyen de Nelitsa, district Valouiskii).
« On va manger les dernières miettes de pain, et puis on se rendra dans les gares et en ville. Nous sommes faibles aujourd'hui, mais quand le peuple a faim, il est tout-puissant, si le pouvoir ne nous donne pas de pain, alors gare à lui » (une kolkhozienne issue de la paysannerie moyenne, soviet rural Afanassievskii, district Izmalkovskii).
District Ivnianskii. Parmi un certain nombre de kolkhoziens on note les commentaires suivants : « À quoi bon crever de faim — on n'a qu'à prendre les semences et les réserves du kolkhoze ». Dans les districts Novo-Oskolskii et Zolotoukhinskii, on a noté des tentatives de voler les réserves de semences. Ces tentatives ont été stoppées par l'appareil de l'OGPU.
District Novo-Oskolskii. Le kolkhozien Kolesnikov (issu d'une famille de paysans moyens), du kolkhoze « La voie d'Illitch » a forcé, le 19 février, le cadenas du hangar du kolkhoze et a volé un sac et demie de farine ainsi qu'un sac de betteraves. Kolesnikov a appelé les autres kolkhoziens à imiter son exemple, en criant : « Qu'est ce que vous avez à regarder ainsi, servez-vous, eux, ils ont du pain et nous on crève de faim ! » (Kolesnikov a été arrêté par les agents de l'OGPU et condamné à dix ans de camp).
District Zolotoukhinskii. À Boievo (soviet rural Ziborovskii), une foule forte d'une centaine de kolkhoziens, accourue au son du tocsin, a tenté de s'emparer des réserves de grains du kolkhoze « Le Guépéou ». L'instruction a montré que l'ancien président du kolkhoze, Chorokhov, était l'initiateur de cette émeute. Il avait déclaré, peu avant le début de l'émeute : « Nous avons faim, il ne nous reste qu'à prendre d'assaut les réserves de pain ». Le 6 février, Kolesnikov, monté en haut du clocher, a sonné le tocsin. Une centaine de kolkhoziens ont accouru sur les lieux, avec des sacs. Grâce à l'action efficace du Guépéou local, le pillage des réserves de grain a été stoppé, huit koulaks ont été arrêtés, dont Chorokhov.
Les propos tenus par un certain nombre de kolkhoziens et de paysans individuels ont un caractère ouvertement insurrectionnel et défaitiste. « Nous n'avons que faire du pouvoir soviétique. Il nous mène à notre perte ! ». « Nous n'irons pas nous battre pour défendre les communistes ! ». Dès qu'il y aura la guerre, on prendra les armes contre les communistes et les activistes qui pillent le peuple paysan et travailleur ! ». « Vivement la guerre, ce sera la fin du pouvoir communiste, qui nous a tout pris et nous laisse affamés ». « Il y aura la guerre, c'est sûr. Si on ne donne pas de pain, au printemps, ce sera la guerre, mais pas avec des puissances étrangères, mais contre les communistes ! ». « Les communistes nous ont conduit à la famine. Mais chaque kolkhozien et chaque paysan individuel va maintenant se soulever et le pouvoir soviétique sera balayé » (un paysan moyen de Zalomnoie, district Mikhaïlovskii).
Note : La R. P. du Guépéou de la Région centrale des Terres noires procède à la liquidation des éléments contre-révolutionnaires tenant des propos à caractère insurrectionnel.
Le Chef de la R. P. du Guépéou de la Région centrale des Terres noires, Doukelskii
Le Chef du Département secret-politique de la R. P., Revinov
Source : TsA FSB, 2/11/56/228-240