12 mars 1933
Cher Vsevolod Apollonovitch,
Les difficultés alimentaires dans la province de Kiev prennent chaque jour un caractère de plus en plus aigu. Déjà 28 districts sont touchés, principalement les districts betteraviers.
Les difficultés alimentaires ont aussi gagné les villes suivantes : Kiev, Jitomir, Belaia Tserkov', Ouman', Radomysl, etc. La plupart des faits avérés de mortalité par famine et de cannibalisme ont été notés dans les districts faisant administrativement partie, par le passé, des régions d'Ouman et de Belaia Tserkov'. La majorité des affamés sont des paysans individuels et des kolkhoziens qui n'ont accompli qu'un nombre limité de journées-travail. Il est vrai, cependant, que dans un certain nombre de villages, sont touchés par la famine des kolkhoziens ayant au moins 500 journées-travail.
Le nombre de morts par famine dans les régions d'Ouman et de Belaia Tserkov', même par rapport à l'an dernier, est en très forte augmentation. En majorité, meurent d'abord les enfants et les vieillards. Voici quelques données chiffrées sur le nombre d'affamés, de gens gonflés et de morts :
District Khristinovskii
Bourg de Rossochki. Au cours des premiers jours du mois de mars, 13 personnes sont mortes de faim, dont 10 kolkhoziens. Environ 120 personnes présentent des signes de gonflement. Village Sebastianovka. 7 décès par famine, 259 affamés et gonflés, dont un grand nombre d'enfants.
District Boukskii
Village de Kojentsy. 286 gonflés, dont 59 kolkhoziens. 8 décès en janvier, 32 en février. Les fonctionnaires du soviet rural trouvent chaque jour des cadavres dans les sous-sols. En deux jours, on a découvert 16 cadavres. Village de Mankovka : 400 gonflés. 30 décès par famine au cours des deux derniers mois, dont 23 kolkhoziens. Épidémie de typhus. Village de Kharkovka : 234 malades amaigris ; 109 gonflés. Village de Berianka : 47 familles présentant des signes de gonflement. Parmi elles, 3 familles ayant un fils à l'Armée rouge. Village de Pomoiki : 147 gonflés. Village de Polkovnitchi : 269 gonflés, dont 94 enfants.
District Volodarskii
D'après des données partielles au 1er mars, 7 000 personnes étaient en manque total de nourriture. Environ un millier de personnes sont déjà mortes de faim.
District de Belaia Tserkov
D'après les données fournies par nos fonctionnaires du district, 47 localités sont frappées par la famine. Dans le village de Malaia Vilchanka, 91 familles souffrent de la faim ; 55 personnes sont déjà gonflées. 24 décès au cours des deux derniers mois. Dans le village de Piliptchi : 169 familles souffrent de la faim. On y compte 132 personnes gonflées, 37 décès. Tous ces chiffres sont très en-dessous de la réalité, car bien sûr les appareils locaux du Guépéou ne tiennent pas une comptabilité des affamés, des gonflés et des morts, et même le soviet rural est le plus souvent incapable de donner le chiffre exact des morts de faim. En général, on peut dire que le nombre d'affamés, de gonflés et de malades atteint plusieurs dizaines de milliers de personnes dans la région. Dans de nombreux villages, on n'enterre plus les morts au cimetière, dans les délais prescrits. On les laisse dans des sous-sols, dans les cours. Les employés du soviet rural ramassent les cadavres et les enterrent dans des fosses communes, par fournées de dix-quinze. Souvent, les cadavres restent dans les maisons des jours durant.
Ces derniers temps, nous avons noté une recrudescence des cas de nécrophagie et de cannibalisme. Nous recevons chaque jour des informations sur une dizaine de cas, voire plus. On peut même dire que le cannibalisme « devient une habitude ». On a des cas d'individus qui, soupçonnés de cannibalisme l'an dernier déjà, récidivent et tuent des enfants, des gens de leur connaissance, voire des inconnus dans la rue.
Dans les villages affectés par le cannibalisme, chaque jour qui passe fortifie les gens dans l'idée qu'il est acceptable de consommer de la viande humaine. Cette opinion est particulièrement répandue parmi les affamés et les enfants. Du 9 janvier au 12 mars, on a relevé dans la région de Kiev : 54 cas de nécrophagie ; 69 cas de cannibalisme. Naturellement, ces chiffres sont très en-dessous de la réalité, car nos services ne peuvent recenser tous les cas.
En ce qui concerne les villes, la situation s'est particulièrement dégradée ces derniers temps dans les villes de Kiev, Jitommir, Ouman', Belaia Tserkov', Valiskovo. Voici quelques exemples.
Jitomir. On a recensé 134 ouvriers souffrant de gonflement. Près de 1 000 étudiants ont abandonné leurs études, à cause de problèmes alimentaires. Dans certaines entreprises, on a noté des états d'esprit malsains parmi les ouvriers. La mortalité est particulièrement élevée parmi les éléments déclassés.
Ouman. 120 décès par famine enregistrés. On remarque qu'un certain nombre de travailleurs de choc présentent des signes de gonflement. Au cimetière, on ramasse chaque jour des cadavres non enterrés. On compte au moins 100 familles de soldats de l'Armée rouge dans le plus extrême dénuement. Dans les rues, il arrive souvent que les passants tombent d'inanition. Par ailleurs, on note une recrudescence de la criminalité : les passants sont souvent attaqués par des gens qui leur arrachent leur sac, espérant y trouver quelques provisions. La milice débordée n'est plus en état de lutter contre ce phénomène.
Au cours des premiers jours du mois de mars, on a noté trois incidents au cours desquels, en pleine ville, des gens affamés se sont jetés sur des chevaux, les ont tués sur place, puis les ont dépecés (les chevaux appartenaient à l'usine Pilovetskii, au kolkhoze et à la coopérative Kotcherjanskii). Les soldats de la garnison sont assaillis, la nuit, par des bandes d'affamés qui réclament du pain, menaçant de « casser toutes les vitres » et proférant d'autres menaces du même genre.
Le vagabondage d'enfants abandonnés prend chaque jour une ampleur croissante, aussi bien dans les villes que dans les campagnes. Dans leur fuite, les parents abandonnent souvent leurs enfants. La criminalité (vols, attaques à main armée) a considérablement augmenté aussi. Dans le seul district de Skvirsk, on vient de liquider six bandes armées.
Je veux attirer votre attention sur la dégradation de la situation alimentaire dans la ville de Kiev. L'approvisionnement de la population, et notamment des ouvriers du 2e groupe[3], est dans un état épouvantable. Voici quelques faits : les ouvriers de la fabrique de peaux n° 6 — Koulik, sans-parti et Tchoudnovski, membre du Parti — ont volé de la peau et de la colle animale pour en faire un repas. Dans cette même fabrique, l'ouvrière Iagodka amène ses quatre enfants à la cantine, va de table en table et supplie les ouvriers de donner des restes à ses enfants, en disant : « Ne vous étonnez pas, je suis une mère, je dois sauver mes enfants de la famine ». On ramasse chaque jour dans la ville des dizaines de cadavres et des dizaines de gens décharnés qui meurent aussitôt transportés à l'hôpital. En janvier, on a ramassé 400 cadavres, en février 518, au cours des 8 premiers jours de mars, 248. Par ailleurs, chaque jour on amène une centaine d'enfants vagabonds et abandonnés.
On notera aussi les très grandes difficultés alimentaires qui frappent les districts frontaliers (Emiltchinskii, Gorodnitskii, Olevskii). Les ouvriers des fabriques de faïence sont affamés. On a noté de nombreux cas de gonflement.
Les mesures prises par les autorités régionales (organisation de cantines, distribution de repas chauds à environ un tiers des enfants affamés) ne peuvent résoudre le problème. L'aide que nous recevons est tout à fait insuffisante. On fera remarquer que si l'utilisation massive d'ersatz de toute sorte, de chats, de chiens, de charogne de cheval n'a pas encore entraîné d'épidémies massives à ce jour, avec le dégel, nous risquons de devoir faire face à des épidémies à grande échelle (typhus, dysenterie, etc.).
Salut communiste
Rozanov
Source : TsA FSB 2/11/971/131-133
Notes
[3]. C'est-à-dire les ouvriers travaillant dans les industries légères. En matière de normes de ravitaillement, avait été mise en place, au début des années 1930, une hiérarchie très complexe favorisant les entreprises les plus importantes pour l'économie nationale (industries lourdes, chantiers prioritaires du 1er Plan quinquennal).