LA VIE DES UKRAINIENS DU QUÉBEC

Entretien entre M. Alexander Biega, C.R.
et
Son Excellence Levko Lukianenko, Ambassadeur d'Ukraine au Canada


Le texte qui suit est un compte rendu d'un entretien qui s'est déroulé, le 15 septembre 1993, entre M. Alexander Biega, C.R. et Son Excellence Levko Lukianenko, Ambassadeur d'Ukraine au Canada. Cet entretien s'est déroulé en Ukrainien, peu de temps avant la démission de l'Ambassadeur.

M. Biega :
Votre Excellence, votre lutte pour l'indépendance de l'Ukraine et pour démocratiser la société soviétique vous a valu vingt-six ans de prison et de camp de concentration. Ces vingt-six ans représentent certes une bonne partie de votre vie. Regrettez-vous parfois d'avoir sacrifié tant d'années à la cause ukrainienne?

Ambassadeur Lukianenko :
Non, je ne regrette rien.

J'ai realisé très tôt que ce n'est qu'au prix d'un travail acharné, de nombreux sacrifices et de nombreuses douleurs qu'il est possible de réaliser ses idéaux. Lorsque j'ai décidé de consacrer ma vie à la cause indépendantiste, je l'ai fait en sachant que le prix à payer serait élevé. Il est vrai que les vingt-six ans que j'ai passés en prison sont un grand sacrifice. Toutefois, pour moi, il ne s'agit pas là du plus grand sacrifice puisque j'étais prêt à donner ma vie pour mon pays.

Il faut bien se souvenir que je ne suis qu'un de ceux qui se sont battus, depuis longtemps, contre le joug des puissances étrangères, qui, depuis des siècles, ont dominé l'Ukraine. Celles-ci ont toutes tenté de la piller, d'anéantir sa culture et finalement, d'exterminer son peuple. Cependant, ces forces se sont toujours buttées à l'opposition des Ukrainiens et à leur puissant instinct de survie. En effet, les Ukrainiens, doués d'une forte conscience nationale, se sont efforcés, de génération en génération, de préserver leur culture, leurs traditions, leur langue et leurs institutions ancestrales afin de les transmettre à leurs descendants.

Si je vous dis cela, c'est parce que c'est essentiel afin de comprendre pourquoi j'étais prêt à sacrifier ma vie. Au fond, je ne suis qu'un homme qui évolue au sein d'un puissant mouvement. Je ne suis qu'une partie d'un tout bien plus grand. Cette philosophie m'a aidé à atténuer mes craintes au sujet de ma sécurité personnelle tout en propulsant la cause indépendantiste au sommet de mes priorités. Comme bien d'autres avant moi, cette cause est devenue omniprésente.

Dans cette perspective, le jeune homme qui décide de consacrer sa vie à la lutte pour la libération de sa patrie en devient un instrument. Pour lui, sa vie n'a de valeur que dans la mesure où elle peut lui permettre de contribuer à cette lutte. Cet état d'âme refoule les craintes. Le jeune homme vit donc pour se battre et ne craint pas une mort qui pourrait servir à la survie de sa nation.

Ceci étant dit, je dois ajouter que j'ai été plus chanceux que mes prédécesseurs. En effet, ceux-ci se sont battus et sont morts sans jamais connaître la liberté. Quant à moi, je me suis battu, mais je peux maintenant goûter à cette liberté que l'Ukraine vient tout juste d'acquérir. Qui plus est, j'ai encore la force de continuer cette activité politique dont l'Ukraine a tellement besoin en ce moment.

M. Biega :
Vous avez été condamné à mort par les communistes et vous avez passé de nombreuses années en régime cellulaire. Au cours des nombreux discours que vous avez prononcés au Canada, vous faites constamment référence à la liberté, aux droits de l'homme et à la démocratie. Pourquoi croyez-vous que l'Ukraine doive mettre de l'avant les principes de la démocratie et des droits de l'homme ?

Ambassadeur Lukianenko :
Je crois que le maintien de la liberté en Ukraine, sa prospérité et son indépendance dépendent, en large mesure, du respect de la démocratie et des droits de l'homme.

Tout d'abord, je crois qu'il faut saisir cette chance unique qui se présente à nous de rompre le cycle de coercition qui a existé jusqu'à présent, et de tenter d'établir un nouveau système, fondé sur des principes différents. Les communistes, sachant fort bien qu'ils ne parviendraient jamais à convaincre quiconque de la justice de leur système, n'avaient d'autre choix, s'ils voulaient conserver le pouvoir, que de combattre leurs opposants par la force et de les incarcérer. Plusieurs prisonniers politiques en sont venus à croire que cette méthode coercitive serait le meilleur moyen de mettre fin au régime communiste, et c'est là tout le problème. Depuis l'antiquité, la tyrannie s'est avérée cyclique. Les exemples abondent de groupes qui, devenus tyranniques une fois libérés de leurs oppresseurs, ont été renversés à leur tour par des opposants.

Je suis d'avis que la coercition ne peut qu'engendrer la coercition. Les systèmes politiques qui perdurent sont ceux qui sont fondés sur la volonté de la majorité et non sur la volonté de la minorité.

Deuxièmement, l'exemple d'autres sociétés nous révèle que la démocratie peut ouvrir des portes à tous les niveaux, aussi bien en politique qu'en économie, que sur le plan culturel ou éducatif. Elle offre à chacun la chance de se réaliser dans un domaine choisi, et ceci, en se mesurant aux autres. Les communistes croyaient que leur système pourrait satisfaire aux besoins de chacun et assurer la stabilité économique de chaque foyer. Non seulement leur système a-t-il fait défaut en ne rencontrant pas ses objectifs, mais, qui pire est, il a enlevé aux gens la chance d'atteindre leur propre autonomie. Je crois que la compétition, inhérente à toute démocratie, aura pour effet de raviver l'esprit d'initiative et la créativité qui précèdent la prospérité. Somme toute, je crois que la démocratie serait le meilleur moyen d'assurer le renouveau de l'Ukraine.

Enfin, je crois que le développement de la démocratie et du respect des droits de l'homme est l'une des meilleurs garanties d'indépendance dont l'Ukraine puisse se doter contre les risques d'ingérence étrangère. Comme les événements récents à travers l'Europe de l'Est l'ont démontré, le développement et la stabilité de pays qui étaient autrefois soumis au joug soviétique dépendent, en large mesure, du développement de la démocratie. Je suis d'avis que le développement de la démocratie en Ukraine ne peut que lui attirer des alliés tout en réduisant les tentatives éventuelles d'assujettissement des forces impérialistes.

M. Biega :
Les Canadiens croient vivre dans l'un des pays les plus démocratiques de la planète. Depuis votre arrivée au pays en mai 1992 vous avez rencontré des milliers de Canadiens et vous avez été à même d'évaluer le fonctionnement de la démocratie canadienne. L'expérience que vous avez acquise au Canada et dans d'autres pays démocratiques vous a-t-elle poussé à modifier votre vision de la démocratie ?

Ambassadeur Lukianenko :
Ma vision de la démocratie n'a pas changé. En revanche, mon séjour au Canada m'a permis de mieux comprendre les mécanismes qui gouvernent le fonctionnement de la démocratie, Sur ce sujet, je retiens quatre points :

1. Au tout début de mon séjour au Canada, je m'étonnais de lire ou d'entendre des politiciens ou des journalistes lancer des appels à la défense de la démocratie. Je me demandais bien pourquoi un pays qui connaît la démocratie depuis plus de 125 ans aurait-il à se préoccuper de sa préservation.

Après mûre réflexion, j'en suis arrivé à la conclusion que cette préoccupation est bien légitime. En effet, la démocratie n'est pas un système qui peut être instauré une fois pour toutes, et un pays n'est pas forcément démocratique pour toujours. Bien au contraire, la démocratie a une vie qui lui est propre, tout comme la société au sein de laquelle elle évolue. A ce titre, elle subit les influences de forces sociales les plus diverses, lesquelles sont parfois antidémocratiques. Ainsi, afin d'assurer la continuité de la démocratie, chacun doit constamment se prévaloir de ses droits et libertés démocratiques, et parfois même les défendre.

J'ai aussi pu remarquer que ces possibilités, qui sont ouvertes aux Canadiens, engendrent une stratification sociale, ou du moins une acceptation de cette stratification, qui est pour le moins étonnante pour l'observateur qui vient d'un pays communiste.

Contrairement aux citoyens des pays communistes, les Canadiens ont tendance à se distinguer davantage par leur capacités que par leurs idéologies. Chacun, qu'il soit ouvrier, commis, gérant, cadre, députe, ministre ou Premier ministre, a une place bien définie au sein de la societé, laquelle est tributaire, en partie du moins, de l'éducation, des talents et des efforts de son détenteur. Contrairement au système communiste, il n'existe pas de barrières systématiques qui empêchent l'ouvrier de devenir Premier ministre. D'ailleurs, j'ai remarqué qu'au Canada, l'égalité des chances est un principe fondamental. Si l'ouvrier ne devient pas ministre, il ne peut pas automatiquement rejeter le blâme sur la société qui l'entoure. Il doit d'abord se demander s'il a tout fait pour gravir les échelons sociaux. Il  résulte de ce système une plus grande acceptation des inégalités sociales et, la société,  dans son ensemble, semble moins hypocrite que celle d'un pays communiste.

Malgré ce principe de l'égalité des chances, je dois cependant avouer que j'ai été étonné de constater l'influence que pouvaient avoir l'argent et les relations dans le cadre du processus politique. Ces deux points se sont avérés beaucoup plus importants que je ne l'aurais pensé à prime abord. Ceci m'amène à me demander s'il n'en résulte pas une diminution de l'efficacité de la démocratie en tant que forum d'expression de la volonté populaire.

Enfin, je dois mentionner le principe de la suprématie de la loi, qui semble avoir été présent au Canada tout au long de son histoire. Ce principe de la primauté du droit et de l'égalité de tous devant la loi semble avoir conféré aux Canadiens un profond respect de la loi, de même qu'un sens aigu du devoir, lesquels font partie intégrante de leur conscience nationale.

M. Biega :
Vous avez été à la tête du Parti Républicain Ukrainien et, à ce titre, vous avez pris part à l'élection présidentielle de 1991. Malgré l'opposition féroce de la « nomenklatura » communiste, vous vous êtes classé troisième.

Lors du plébiscite du 1er décembre 1991, plus de 90 pour cent des électeurs ukrainiens se sont prononcés en faveur de l'indépendance de l'Ukraine. Suite à ce mandat qui lui a été confié, le Gouvernement ukrainien a entamé des négociations avec le Gouvemement russe au sujet notamment, des biens de l'ancienne Union soviétique, de la marine dans la Mer Noire et des armes nucléaires. Ces négociations ne semblent pas avoir été des plus cordiales. D'ailleurs, il semble que les relations entre l'Ukraine et la Russie soient quelque peu tendues. Si tel est le cas, comment expliquez-vous cette situation ?

Ambassadeur Lukianenko :
Nous sommes ambivalents face à la Russie. D'un côté, il importe que nous maintenions de bonnes relations avec le peuple russe et d'autre part il ne faut pas oublier que, depuis trois cents ans, des milliers d'Ukrainiens ont péri sous le joug de l'impérialisme russe. D'ailleurs, la Russie communiste a presque anéanti la nation ukrainienne.

Notre politique à l'endroit de la Russie vise à établir de bons rapports avec les habitants de ce pays, tout en contrant les efforts des impérialistes russes qui souhaiteraient voir renaître l'ancien empire et assujettir une fois de plus l'Ukraine.

De tous temps, Moscou a essayé de dominer Kyyiv qui, elle, a toujours résisté, et c'est sans doute là la source des dissensions qui existent entre les deux pays. Au cours des trois dernières années, le Gouvernement russe a tenté, à trois reprises, de saborder l'économie ukrainienne.

Immédiatement après que le Rada, le Conseil suprême d'Ukraine, eut déclaré la souveraineté du pays, le 16 juillet 1990, le Gouvernement russe décida de rompre toute relation commerciale avec l'Ukraine, cessant par le fait même d'approvisionner l'Ukraine et etablissant un embargo sur ses produits. De plus, les troupes de la cinquième colonne se mirent à détruire les récoltes d'Ukraine et à inciter les travailleurs ukrainiens à faire la grève.

Un peu plus tard, après la tentative avortée de soulèvement impérialiste du Gosudarstvennyi Komitet po chrezvychainaho polozhenniya (Comité d'état pour les situations spéciales) et après la déclaration d'indépendance du 24 août 1991, il y eut une seconde crise. Profitant du monopole qu'il détenait sur l'émission de la monnaie, le gouvernement russe décida de tripler, en Russie, les salaires et les prix, tout en refusant d'approvisionner l'Ukraine en monnaie, et ce, alors que l'Ukraine ne disposait pas des installations nécessaires pour produire sa propre monnaie. L'Ukraine ne fut donc pas en mesure de décréter, elle aussi, une hausse des prix et des salaires. Ainsi, les consommateurs russes, qui disposaient d'un pouvoir d'achat trois fois plus grand que celui de leurs voisins ukrainiens, se mirent à acheter en Ukraine, où les prix étaient trois fois moindres, privant de ce fait les consommateurs ukrainiens.

L'Ukraine tenta de soutenir son économie périclitante en introduisant une monnaie temporaire sous forme de coupons. Malheureusement, cet initiative n'inspira pas la confiance qui était pourtant si nécessaire à son succès. En effet, ces coupons, imprimés en vitesse à l'étranger, bien souvent sans aucun numéro de série, n'étaient soutenus par aucun fonds de réserve. Ils pouvaient servir dans le cadre de transactions domestiques, pour payer des salaires ou comme monnaie d'échange, mais ils n'avaient aucune utilité en commerce international. Ainsi, le coupon ukrainien s'affaissa devant le rouble russe. Il en résulta une forte poussée inflationniste, due tant à la circulation massive d'argent russe et aux bouleversements de l'économie de marché de l'Ukraine qu'à la malencontreuse mise en marché de ces coupons.

A la grande surprise du Gouvernement russe, l'Ukraine a réussi à traverser cette crise économique.

Enfin, depuis 1993, le Gouvernement russe tente à nouveau d'assujettir l'Ukraine dans le cadre de la Communauté des Etats indépendants en prenant avantage de la situation de dépendance dans laquelle l'Ukraine se trouve au niveau énergétique. En effet, l'Ukraine, qui produit annuellement entre cinq et six millions de tonnes de pétrole, en consomme environ 40 millions. De plus, elle ne dispose d'aucun navire et d'aucune installation navale, tant pour recevoir que pour transporter du pétrole, et ce, en raison des politiques communistes anti-ukrainiennes élaborées pendant les dernières décennies. Ainsi, l'Ukraine se retrouve entièrement dépendante de la Russie pour ce qui est de son approvisionnement en combustible.

Les Ukrainiens viendront à bout de toutes ces difficultés. Malgré une inflation galopante et un standard de vie qui diminue sans cesse, leur conscience nationale et leur volonté d'endurer ces difficultés afin de préserver leur indépendance est manifeste.

M. Biega :
Que pensez-vous de l'attitude des pays occidentaux face à l'effondrement de l'U.R.S.S., à la création de la Communauté des Etats indépendants et plus particulièrement, face à l'indépendance de l'Ukraine ?

Ambassadeur Lukianenko :
L'attitude des pays occidentaux me semble quelque peu déconcertante.

La Russie s'est emparée des anciennes ambassades soviétiques, de propriétés de l'U.R.S.S. sises à l'étranger, ainsi que du siège que détenait autrefois l'Union soviétique au Conseil de sécurité des Nations-Unies. Tout cela s'est déroulé sans que les pays occidentaux n'en aient soufflé mot. Par ailleurs, ils ont bien souvent reconnu les droits auxquels prétendait la Russie, contribuant ainsi à priver les quatorze autres pays membres de la C.E.I. de la part qui aurait dû leur revenir.

Les pays occidentaux semblent s'être concertés pour forcer l'Ukraine, le Kazakstan et le Bélarus à remettre à la Russie tous leurs armements nucléaires. Ces mêmes pays semblent tolérer la présence militaire russe en Moldavie, dans le Caucase, en Asie centrale, Géorgie et au Tadzhikistan. Enfin, l'Ouest aide la Russie, à coup de milliers de dollars, sans toutefois faire preuve de la même largesse à l'endroit des autres pays de la C.E.I. L'Ouest contribue ainsi à renforcer les forces impérialistes qui souhaitent rétablir l'empire.

Je ne sais pas pourquoi les pays occidentaux ont adopté cette politique. Pourtant, il serait avantageux pour eux de saisir cette chance historique afin d'empêcher, une fois pour toutes, la ré-émergence de l'empire russe, celui-là même qui leur a causé tant d'angoisses au cours de ce siècle.

L'Ukraine, le Bélarus et les pays baltes ne commenceront jamais une guerre avec les pays occidentaux. Bien au contraire, ces pays pourraient fort bien devenir une zone tampon entre la Russie et les pays occidentaux, une sorte de garantie de sécurité. Pour ce faire, ces pays doivent être renforcés et armés plutôt que désarmés. Ainsi, l'Ukraine ne devrait pas devoir abandonner son arsenal nucléaire et les pays occidentaux devraient davantage chercher à l'aider, peut-être même avant d'aider la Russie, afin de lui assurer une transition rapide et sans trop de heurts vers une économie de marché, ce qui mettrait fin à la crise actuelle.

Je suis d'avis que les politiques adoptées par les pays occidentaux, et en particulier celles des sept pays les plus industrialisés, auront pour effet de permettre à la Russie d'assujettir à nouveau ses anciennes colonies, lui permettant, par le fait même, d'étendre ses frontières vers l'ouest. Il s'ensuivra inévitablement une ré-émergence de l'empire, une course aux armements et, finalement, la guerre. A l'époque de Franklin D. Roosevelt, les politiciens occidentaux ne connaissaient pas le caractère foncièrement impérialiste de Moscou. De toute évidence, leurs successeurs ont hérité de leur ignorance.

M. Biega :
Quels ont été les effets de la famine et du génocide de 1933, de la collectivisation, des purges staliniennes des années 1930, des déportations en Sibérie et de la russification de la culture ukrainienne sur les sphères politiques, éducatives, culturelles et psychologiques des citoyens de l'Ukraine ?

Ambassadeur Lukianenko :
Des milliers d'Ukrainiens sont morts suite à ces atteintes à leur liberté et à leur existence. Il  en a résulté une sérieuse atrophie démographique. Les Ukrainiens ont traversé toutes ces épreuves. Ils en ont tiré une conscience nationale accrue, une plus grande cohésion de même qu'une volonté peu commune de se battre et de survivre.

Afin de limiter l'expansion démographique de la population ukrainienne, le Gouvernement soviétique amorça, en 1933, une famine artificielle. Cette famine avait pour but d'anéantir un quart de la population ukrainienne. A l'aide du régime communiste qu'il avait mis en place en Ukraine, le Gouvernement soviétique ne tarda pas à anéantir ainsi environ dix millions d'Ukrainiens. Cette famine artificielle donna lieu à quelques insurrections sporadiques, mais une rébellion organisée ne fut jamais mise sur pied. Ce sont les paysans qui souffrirent le plus. L'intelligentsia s'en tira un peu mieux et s'opposa au régime communiste, notamment en essayant de mobiliser la population, de telle sorte que Staline lança une vaste campagne de répression à son encontre en 1934, sous la devise: « L'intelligentsia ukrainienne ne mérite la confiance de personne. » C'est ainsi qu'environ 500.000 Ukrainiens périrent entre 1934 and 1941.

Les effets de cette répression se firent également sentir dans la sphère culturelle. D'ailleurs, l'année 1934 fut une des plus tragiques pour l'Ukraine, alors que tous les efforts furent déployés pour enrayer l'usage de la langue ukrainienne tant au niveau académique, éducatif que culturel. En Ukraine de l'Est et dans la région de Kuban, des écoles ukrainiennes, des associations et des journaux ukrainiens durent fermer leurs portes. Il n'était pas rare de voir des recenseurs attribuer automatiquement aux Ukrainiens la nationalité russe. Bref, il devint dangeureux d'être Ukrainien.

De plus, l'Ukraine vit son territoire amputé à de nombreuses reprises. Par exemple, la région de Mozyrska fut, suite à l'occupation de l'Ukraine, attribuée à la fédération russe, pour ensuite être rattaché au Bélarus. La région de Starodubsky fut également rattachée à la province de Briansk en Russie. D'autres régions du sud-est de l'Ukraine telles Bilhorod et Ostrohozk connurent le même sort.

M. Biega :
La Russie a dominé l'Ukraine pendant plusieurs siècles. Ceci étant dit, croyez-vous qu'il est réaliste d'espérer que l'Ukraine et la Russie puisse vivre, dans un avenir rapproché, dans la paix et dans le respect de leur frontière mutuelle ? Croyez-vous plutôt que le chauvinisme et les ambitions impérialistes d'hommes tels que Rutskoi et ses comparses se poursuivront et domineront la scène politique russe ?

Ambassadeur Lukianenko :
Le nationalisme et la lutte de plusieurs peuples pour leur indépendance ont connu un essor particulier au cours de la deuxième moitié du vingtième siècle. D'ailleurs des conventions intemationales, telles la Charte de l'Organisation des Nations-Unies, la Déclaration des Droits de l'Homme des Nations-Unies et l'Acte final de la Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe ont reconnu le droit à l'auto-détermination. La lutte de certains peuples pour la création de leurs propres états s'est ainsi vue conférer tout le poids du droit intemational.

Nous assistons présentement à l'effondrement des dictatures et à l'avancement de la démocratie à travers le monde. Evidemment, il ne s'agit pas là d'une coïncidence. Ces deux phénomènes sont liés et résultent, en large mesure, d'un accroissement des communications internationales et d'une diffusion de plus en plus rapide des informations à l'échelle planétaire. Ainsi, tout comme le développement technologique, le progrès de la démocratie ne peut être arrêté.

L'ancien empire russe n'est pas à l'abri de ces développements technologiques et les pays sur lesquels il exerçait autrefois son influence sont en voie d'acquérir leur indépendance. Bref, l'empire russe s'effondre. D'ailleurs, l'idée même d'un « empire russe » est de moins en moins pertinente. Je suis d'avis qu'un état russe naîtra éventuellement, dans les limites du territoire habité par le peuple russe, celui de l'ancienne Moscovie. Une fois circonscrite et libérée de ses ambitions impérialistes, cette nouvelle Russie, ou Moscovie, pourrait fort bien voisiner avec l'Ukraine dans la paix et dans la coopération.

Les impérialistes russes tels que Rutskoi, qui souhaitent la restauration de l'empire, disposent de bien peu d'options. Comme l'effondrement du système soviétique l'a démontré, la dictature ne règle pas les problèmes économiques, pas plus qu'elle ne réussira à mater l'indépendantisme des Tatares, des Chechens et d'une multitude d'autres peuples qui composent la Fédération russe. Devant l'échec de leurs tactiques habituelles, les impérialistes russes n'ont d'autre choix que d'accepter le morcellement de l'empire et la réduction qui s'ensuit du pouvoir de Moscou, lequel ne pourra dorénavant s'exercer que sur le territoire habité par les Russes. Ces changements sont beaucoup plus profonds qu'ils ne le semblent à prime abord et la Russie devra abandonner ses visées expansionnistes et concentrer ses efforts pour résoudre ses propres problèmes internes.

L'histoire nous enseigne que les empires s'effondrent souvent sous leur propre poids. Personne n'a pu sauver l'empire romain. Plus récemment, on remarque que Churchill n'a pu empêcher le déclin de l'hégémonie britannique. De la même manière, personne ne pourra maintenir l'empire russe. Bien sûr, il y aura toujours une faction impérialiste puissante, mais il faut bien se rappeler que ce ne sont pas tous les Russes qui sont chauvins. Ainsi, je crois que le rêve impérialiste russe est bel et bien mort.

M. Biega :
Comment l'Ukraine pourrait-elle justifier la conservation de son arsenal nucléaire ? Pourquoi l'Ukraine demande-t-elle aux pays occidentaux, et en particulier aux Etats-Unis, de lui garantir l'inviolabilité de ses frontières ?

Ambassadeur Lukianenko :
L'Ukraine a déjà déclaré qu'elle envisageait de devenir un pays libre d'armes nucléaires. De plus, l'Ukraine a consenti à démanteler ses fusées tactiques. A date, l'Ukraine est la seule puissance nucléaire qui ait agi ainsi. Alors que le niveau mondial d'armements nucléaires reste inchangé, l'Ukraine a déjà perdu son uranium, pour lequel elle n'a toujours pas été compensée.

L'histoire pacifique de l'Ukraine la porte à croire que le désarmement nucléaire unilatéral n'augmentera pas les garanties de son indépendance.

De plus, force est de reconnaître que le désarmement nucléaire profitera non seulement à l'Ukraine, mais aussi à bien d'autres pays. Ainsi, l'Ukraine ne devrait pas supporter à elle seule les risques qui y sont afférents et le coût de ce désarmement devrait être partagé. C'est pourquoi les chefs politiques de l'Ukraine ont proposé une destruction des fusées nucléaires du pays, dans la mesure où l'Ukraine recevra une aide financière qui lui permettra d'effectuer cette destruction, une compensation financière pour les matériaux nucléaires ainsi perdus et des garanties concernant l'inviolabilité de ses frontières.

M. Biega :
Avant 1939, la Pologne avait reçu de telles garanties et pourtant, elle fut conquise, tout comme le reste de l'Europe de l'Est et certaines parties de l'Europe de l'Ouest. Plus récemment, le cas de l'ancienne Yougoslavie et plus particulièrement celui de la Bosnie portent à réflexion. Dans ce contexte, croyez-vous que l'Ukraine puisse obtenir des garanties concernant l'inviolabilité de ses frontières ? Qui est en mesure de donner de telles garanties ? Quelle en est la force ?

Ambassadeur Lukianenko :
Il existe certains pays dont la stabilité et la sécurité ont été garanties par des traités. La Suisse est le premier exemple qui me vienne à l'esprit. Il est vrai cependant qu'il existe un bien plus grand nombre de pays dont l'intégrité territoriale, pourtant garantie par un traité, a été violée.

Dans le cas de l'Ukraine, son indépendance pourrait être garantie par toutes les puissances nucléaires et par la Russie en particulier. Le respect de ces garanties dépendrait alors de l'équilibre des forces créé par une telle entente. En effet, je doute fort qu'un pays violerait l'entente, de peur de rompre cet équilibre et d'enclencher la réaction d'une ou de plusieurs de ces puissances.

Cette idée n'est pas nouvelle. Une organisation semblable a été mise sur pied dans le cadre de l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord afin de limiter la poussée expansionniste de l'empire russe et de garantir l'indépendance des pays d'Europe de l'Ouest. Ainsi, il est possible de concevoir qu'un traité semblable, auquel participeraient toutes les puissances nucléaires, puisse garantir la sécurité de l'Ukraine tout en lui facilitant les changements qu'elle subit maintenant.
Son Excellence, Levko Lukianenko, Ambassadeur d'Ukraine en compagnie de Maître Alexander  Biega, c.r.
Son Excellence, Levko Lukianenko, Ambassadeur d'Ukraine en compagnie de Maître Alexander Biega, c.r.

M. Biega :
Il existe en Ukraine, plusieurs minorités ethniques, dont une importante minorité russe. L'Ukraine respecte-t-elle les droits de l'Homme ? Reconnaît-elle les normes universelles en matière de minorités ethniques ?

Ambassadeur Lukianenko :
L'exemple de notre voisin agressif nous rappelle constamment que nous devons tenir compfe de ses tendances anti-ukrainiennes. Ceci étant dit, cet exemple, ainsi que d'autres facteurs, ont poussé tous nos partis politiques d'envergure à se battre pour l'égalité des droits de tous les groupes ethniques qui se retrouvent en Ukraine, et ce, depuis le début du processus de démocratisation. C'est d'ailleurs pourquoi l'Ukraine n'est pas déchirée par des dissensions d'ordre ethnique. En politique ukrainienne, les factions sont polarisées plutôt selon leur opposition ou le soutien qu'elles accordent à la ré-organisation sociale et à la privatisation de l'économie en particulier.

M. Biega :
L'économie ukrainienne se transforme lentement en une économie de marché. La propriété privée et l'emploi des ressources qu'on retrouve dans une économie capitaliste qui, pour les Canadiens, font partie intégrante d'une société démocratique, n'ont pas encore été introduits en Ukraine. Qu'est-ce qui ralentit cette transition vers l'économie de marché? Quand croyez-vous qu'elle sera accomplie ?

Ambassadeur Lukianenko :
Lors des dernières élections parlementaires, en 1990, le parti communiste était toujours au pouvoir. Ainsi, près des deux-tiers des élus appartenaient à la nomenklatura. Ceux-ci sont des spécialistes de la gestion de l'économie socialiste et ils occupent une place de choix au sein de cette économie. Ils n'ont aucunement l'intention d'abandonner leur place ou les privilèges que l'économie socialiste leur ont apportés, à eux, mais aussi à leurs familles. Pour la nomenklatura, la privatisation est une menace, et elle fait tout pour en bloquer le progrès. L'économie ukrainienne ne pourra être privatisée que lorsqu'un nouveau Parlement sera élu, ce qui devrait avoir lieu au printemps 1994, si on se fie aux demandes populaires.

M. Biega :
Plusieurs hommes politiques occidentaux, entre autres Zbignew Brzezinski, sont d'avis qu'une Ukraine démocratique, forte d'une économie de marché, avec des ressources naturelles abondantes et une main d'oeuvre bien entraînée, serait une garantie de stabilité pour cette partie du monde. Partagez-vous cette opinion ?

Ambassadeur Lukianenko :
Je partage tout-à-fait ce point de vue. L'Ukraine peut largement contribuer au maintien de la stabilité dans la région. En effet, la philosophie politique ukrainienne ne comporte pas de visées expansionnistes, ni même de désir d'imposer ses idées aux peuples voisins. Nous souhaitons simplement renforcer notre indépendance et créer des conditions favorables qui stimuleront aussi bien notre essor économique que le renouveau culturel et spirituel de notre nation.

D'un autre côté, l'Ukraine sera toujours une nation forte, et ce, à plusieurs niveaux. Avec sa population d'environ 52 millions, l'Ukraine dispose d'un énorme potentiel scientifique et d'une force de production importante. A cela, il faut ajouter ses richesses naturelles considérables. Ainsi, un éventuel agresseur devra tenir compte de cette force. De plus, soulignons que depuis notre indépendance, l'Empire russe s'est trouvé considérablement affaibli. Je suis d'avis que tous ceux qui tiennent à la stabilité en Europe de l'Est devraient saisir cette chance unique d'aider l'Ukraine et d'y établir une présence forte.

M. Biega :
Croyez-vous que les sept pays les plus industrialisés réaliseront qu'il faut aider l'Ukraine financièrement ? Les pays industrialisés peuvent-ils faire plus, afin d'aider l'Ukraine à établir un système économique équilibré ? L'Ukraine peut-elle y parvenir seule ? Combien de temps croyez-vous que ce processus prendra ?

Ambassadeur Lukianenko :
Jusqu'à maintenant, les pays industrialisés ont surtout aidé la Russie. L'aide qu'ils ont octroyée à l'Ukraine est beaucoup trop modeste. Les politiques des pays industrialisés ne nous permettent pas de croire qu'ils changeront leur orientation et qu'ils se mettront à aider l'Ukraine sérieusement. Plutôt que de recevoir l'aide des pays industrialisés, il serait bien plus profitable pour l'Ukraine d'établir avec eux des relations économiques qui pourraient être mutuellement avantageuses. De plus, l'Ukraine pourrait ainsi profiter de l'expérience des pays occidentaux en matière d'entrepreneuriat.

Je crois que la transition de l'économie ukrainienne en économie de marché pourrait être complétée en cinq ans. Pour ce qui est de la modernisation de son infrastructure industrielle, un plus grand délai serait nécessaire.

M. Biega :
Lors des élections présidentielles de 1991, vous avez présenté un programme tout à fait différent de celui de votre rival, le Président Leonid Kravchuk. En tant qu'Ambassadeur, vous devez mettre ses politiques en application, voire même les défendre. Etes-vous satisfait des politiques du Président Kravchuk ? Si non, comment réussissez-vous à concilier l'obligation qui vous incombe de défendre ses politiques, tout en maintenant vos opinions personnelles qui diffèrent des siennes ?

Ambassadeur Lukianenko :
Dans un premier temps, il convient de rappeler que le programme électoral du Président Kravchuk, s'est rapproché de plus en plus du mien au cours de la campagne électorale, suite aux pressions populaires. Cependant, bien que nos programmes se soient rejoints sur certains points majeurs, il reste qu'il existait des différences essentielles, aussi évidentes que les différences qui existent entre le président et moi-même en tant qu'individus.

Dans un second temps, il faut bien comprendre que la présidence est un symbole pour la nation. Dans le cas de l'Ukraine, qui vient tout juste d'acquérir une indépendance depuis longtemps attendue, le Président est le symbole de ralliement du peuple autour de l'idéal indépendantiste. Afin de ne pas porter atteinte à ce symbole, je n'ai pas exprimé publiquement mon désaccord face à certaines nominations et à certaines décisions économiques et politiques prises par le Président. Au fil du temps, le silence auquel je m'étais soumis devenait insupportable et bientôt, il m'est devenu impossible de m'acquitter de mes obligations en tant qu'Ambassadeur.

Suite aux décisions prises par le Président, l'Ukraine s'est trouvée sur le point de tomber, une fois de plus, sous domination étrangère, le 3 septembre 1993, en Crimée. C'est alors que j'ai décidé de démissionner. Il m'était alors impossible de continuer d'assumer mes fonctions d'Ambassadeur. Cela aurait pu prêter à certaines interprétations et porter certains à croire que j'appuyais ces politiques qui, selon moi, étaient en tous points contraires à l'intérêt de l'Ukraine.

M. Biega :
Comment la diaspora ukrainienne peut-elle venir en aide à l'Ukraine ?

Ambassadeur Lukianenko :
Certains Ukrainiens de la diaspora viennent déjà en aide à l'Ukraine. D'ailleurs, ceux-ci ont beaucoup à apporter à la terre de leurs ancêtres. A long terme, ils pourraient agir comme intermédiaires, voire même comme lobbyistes, auprès des gouvernements des pays dans lesquels ils vivent.

L'apport des membres de la diaspora est très précieux, d'autant plus que ces derniers peuvent transmettre à l'Ukraine l'expérience qu'ils ont acquise dans différents domaines, notamment au niveau du fonctionnement d'un système politique multipartie, de l'organisation de la production industrielle, des systèmes bancaires et financiers, de la distribution des biens et services, du secteur tertiaire de l'industrie, de l'éducation et du fonctionnement des systèmes informatiques, pour n'en nommer que quelques uns.

Par l'entremise de leurs écrits, de leur contacts et de l'expertise qu'ils détiennent, les Ukrainiens de la diaspora peuvent faciliter rapprentissage de leurs cousins d'Ukraine dans ce nouveau monde auquel ils ont maintenant accès, suite à la chute du rideau de fer. L'impact que la diaspora pourra avoir sur le renouveau et le renforcement de l'Etat ukrainien dépendra de la force d'attraction que ses membres ressentiront par rapport à la terre de leurs ancêtres.

J'ai espoir que la diaspora repondra sans réserves à l'appel de l'Ukraine et que ses réalisations seront multiples.

Mots clés : Levko Lukianenko, Alexander Biega
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