LA VIE DES UKRAINIENS DU QUÉBEC

Chapitre
Maltraités à tous Égards
Peter Melnycky


Avec la participation des civils à l'effort de guerre, les industries de guerre se trouvèrent en manque de main d'oeuvre. Afin de combler cette demande, plusieurs internés se sont vus octroyer une libération conditionnelle. La crise de la main d'oeuvre démontrait combien il était futile de garder des hommes innocents, aptes à travailler de surcroît, dans un état punitif et improductif. C'est ainsi que le camp d'internement du Lac Spirit fut vidé au cours de l'été 1916. Plus de six cent hommes furent envoyés en libération conditionnelle auprès de différentes compagnies: 32 à la Minto Coal Company of New Brunswick, 43 à l'Asbestos Corporation, 50 aux chemins de fer du Canadien National, 100 au chemins de fer National Transcontinental, 172 aux chemins de fer du Canadien Pacifique et 219 au Welland Ship Canal. D'autres furent embauchés par de plus petites entreprises, ainsi que par des particuliers, tels la General Bakery, la Universal Importing Co. de J. Friedman à Montréal, Campbell et Forbes d'Amos et un certain Monsieur Bernard à Harricana64. Quelques deux cents Ukrainiens du camp d'internement du Lac Spirit furent envoyés dans les aciéries et dans les mines de charbon du Cap Breton en Nouvelle-Ecosse. Bien des années plus tard, la mention "arrivés des camps de concentration en tant que prisonniers de guerre" apparaissait toujours sur les fiches des employés Sainiuk et Shewchuk des aciéries de Sydney. J. Drobei, un membre du Parti Social-Démocrate ukrainien qui venait de Lachine, fut envoyé dans une aciérie de Sydney après dix-huit mois passés en captivité au lac Spirit65.

Bien qu'il ait été convenu que les prisonniers libérés devaient jouir des mêmes conditions d'emploi que les autres travailleurs, ils continuèrent d'être séparés de leurs familles et leurs déplacements furent encore plus restreints. Plusieurs d'entre eux furent d'ailleurs envoyés dans des camps de travail au Nord de l'Ontario d'où ils ne pouvaient sortir sans permission. Ces camps étaient presque aussi opprimants que les camps d'internement lorsqu'on considère leur très grande isolation, les conditions ambiantes difficiles et le dur labeur qui était imposé aux prisonniers. De nombreux Ukrainiens qui travaillaient sur les chemins de fer s'adressèrent au Général Otter afin de pouvoir retourner auprès de leurs familles. Certains d'entre eux qui travaillaient au chemin de fer de Sturgeon Falls se plaignirent de la confusion qui entourait leur statut. Dans une lettre écrite en ukrainien, Nick Bodnar demandait à Otter de lui émettre une carte d'immatriculation afin qu'il puisse se rendre à Montréal pour visiter sa famille qu'il n'avait pas vue depuis trois ans. Cette lettre se lisait comme suit:

...les autorités policières refusent de me laisser partir et disent que si je quitte sans carte d'immatriculation, je serai condamné à six mois de prison. Ce n'est pas cela que je recherche. Je veux respecter les lois du pays. Si vous m'avez remis en liberté, Monsieur le Général, je ne vois pas pourquoi je devrais être puni lorsque je me déplace sans carte d'immatriculation. Je vous demande de m'accorder cette faveur, Monsieur le Général66.
De plus, les internés se buttaient parfois à la réticence des agences gouvernementales de se départir de leur main-d'oeuvre bon marché. Le Directeur-général des fermes expérimentales protesta vivement contre la diminution des effectifs dans les fermes du Nord de l'Ontario et du Québec. Malgré cette opposition, la fermeture du camp d'internement du Lac Spirit fut décidée en novembre 1916 et les 178 prisonniers qui y restaient furent envoyés au camp d'internement de Kapuskasing en date du 11 janvier 1917. La milice mit fin à ses opérations au Lac Spirit en date du 28 janvier, sous la direction du Lieutenant G.W. Meldrum. Les installations agricoles et les équipements furent remis au ministère de l'Agriculture du Canada, les cuisines furent expédiées au camp d'internement de Vernon en Colombie-Britannique et les installations médicales suivirent le personnel médical, muté à Kapuskasing67.

Après la fermeture du camp du Lac Spirit, Montréal devint le seul endroit au Québec où il fut possible de garder les ressortissants de pays ennemis avant de les interner à Kingston et à Kapuskasing en Ontario. Ce centre de détention fut par ailleurs fort peu achalandé. Lorsqu'il y eut des détenus, leur nombre dépassa rarement la vingtaine68. Il y eut cependant une recrudescence des arrestations et des détentions au cours de l'été 1918 alors que les autorités se penchèrent sur le cas des ressortissants de pays ennemis qu'elles considéraient comme étant des "radicaux".

Notes:
64. United States, National Archives and Records Administration (ci-après: NARA), 763.72115/2779; et Jean Laflamme, Les camps de détention au Québec durant la Première Guerre Mondiale (Montréal, 1973), pp. 19, 35-36; et Archives nationales du Canada (ci-après: ANC), RG 117, Vol. 20, Dossier: "Movements of Prisoners of War", le 29 avril 1920; et Otter, Internment Operations, p. 9.
65. John Huk, Strangers in the Land: The Ukrainian Presence in Cape Breton (Sydney, Nouvelle-Ecosse, 1986), pp. 18, 19, 38; et Robochyi narod le 9 juin 1915 et le 10 juillet 1916.
66. ANC, RG 6, Vol. 5, Dossier: 3326(3), Nick Bodnar à W.D. Otter, le 16 avril 1917. Les prisonniers remis en liberté conditionnelle se retrouvaient souvent en position vulnérable. L'exemple de Wasyl Mafticzuk (prisonnier de guerre No. 855) est d'ailleurs particulièrement révélateur à ce sujet. Mafticzuk était au nombre des 200 prisonniers du camp d'internement du Lac Spirit qui avaient été envoyés à Montréal pour travailler pour la St. Maurice Construction Company. Insatisfait de ses conditions de travail, il donna sa démission. À la demande de la compagnie, il fut appréhendé à nouveau et fut ramené à son poste. Refusant toujours de travailler, il demanda à être ré-interné au camp du Lac Spirit, ce qui lui fut d'ailleurs accordé quatre mois après sa libération. Les autorités militaires entreprirent une correspondance soutenue avec la compagnie lui demandant de verser à Mafticzuk le salaire qu'elle lui devait. Le Consul Willrich avait d'ailleurs fait état de sa crainte que l'industrie se servirait des prisonniers de guerre comme main d'oeuvre bon marché. En effet, le consul avait fait mention dans son rapport d'une "indésirable exploitation par les sociétés privés canadiennes des prisonniers de guerre qui leur avaient été remis". Voir NARA, 763.72115/2779.
67. Laflamme, Les camps de détention, p. 44.
68. Ibid., pp. 17, 24, 46.
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