LA VIE DES UKRAINIENS DU QUÉBEC

Chapitre
Maltraités à tous Égards
Peter Melnycky


Avec le retour au pays des soldats en 1918, le climat social et politique du Canada fut considérablement modifié et les conflits entre les travailleurs et le patronat s'avivèrent.

Le ressentiment dont les étrangers avaient fait l'objet lors de la guerre se poursuivit, sur la scène économique du pays cette fois-ci, alors que les citoyens qui n'étaient pas d'origine britannique se voyaient blámés pour les agitations et le radicalisme politique. C'est ainsi que de nouvelles lois furent adoptées, afin de permettre d'enquêter sur le compte des ressortissants hostiles ou indésirables, de les incarcérer et de les déporter. Des périodiques publiés en douze langues "ennemies", dont certains en ukrainien, furent brièvement prohibés. Certains ne reçurent la permission d'être publiés à nouveau qu'à la condition d'offrir une traduction parallèle. Quatorze organisations radicales, dont l'aile ukrainienne du parti Social-Démocrate du Canada, furent proscrites et toutes les réunions qui se déroulaient en finnois, en russe ou en ukrainien, à l'exception des services religieux, furent interdites de même que les grèves et les lock-outs69.

Les Ukrainiens du Québec ne furent pas à l'abri de cette tentative de contrôler le radicalisme. Dès le mois de mai 1918, des descentes furent effectuées dans les locaux des sections ukrainiennes du Parti Social-Démocrate à Ottawa, Timmins et Brantford en Ontario ainsi qu'à Montréal. Des publications y furent alors confisquées et plusieurs membres qui n'étaient pas citoyens canadiens furent internés à Kapuskasing70. L'imprimerie d'Ivan Hnyda, sise au 173 Clarke fut d'ailleurs cadenassée. Celui-ci publiait le Novyi Svit (Nouveau Monde), d'abord pour le compte du Parti Social-Démocrate ukrainien puis ensuite à son propre compte, afin de donner voix aux revendications des travailleurs ukrainiens. Hnyda s'était signalé aux autorités parce qu'il avait publié un dépliant pour la section d'Ottawa du Parti Social-Démocrate ukrainien. Ce dépliant encourageait les travailleurs et les travailleuses à célébrer la fête des travailleurs du 1er mai afin de "diffuser au grand jour les idéaux prolétaires d'égalité, de fraternité, de liberté et de bonheur"71.

Conformément au décret en conseil sur la censure, le Secrétaire d'Etat du Canada autorisa la Police fédérale à saisir et à détruire toute copie qu'elle pourrait trouver de ce dépliant, de saisir les presses, les machines et les installations utilisées pour le publier et de fermer indéfiniment l'emplacement où se trouvaient ces presses72. Hnyda fut arrêté à Montréal en mai 1918 où il fut incarcéré jusqu'au mois d'août suivant. Il fut alors transféré, les fers aux pieds, à Kapuskasing, avec plusieurs autres Ukrainiens. Il ne fut remis en liberté que le 9 janvier 1920. A son retour à Montréal, il découvrit que son imprimerie avait été convertie en salon de barbier et que ses livres et ses documents avaient été envoyés dans une usine de papiers pour être recyclés73.

Une fois terminée cette vague de répression à l'encontre des ressortissants radicaux, le poste de Montréal fut fermé en date du 30 novembre 1918. Cependant, les camps d'internememt de Vernon en Colombie-Britannique et de Kapuskasing en Ontario demeurèrent en opération jusqu'en février 192074.

Notes:
69. Décrets en conseil No. 2381 du 25 septembre, No. 2384 du 28 septembre et No. 2525 du 11 octobre; et Martin Robin, Radical Politics and Canadian Labour, 1880-1930 (Kingston, 1968) p. 166; et Morton, "Otter and Internment Operations", pp. 56-58; et D.H. Avery, "Dangerous Foreigners": European Immigrant Workers and Labour Radicalism in Canada, 1896-1932 (Toronto, 1979), p. 86; et Martynowych, Ukrainians in Canada, p. 437. Pour une étude plus détaillée des mesures restrictives imposées aux Ukrainiens pendant la guerre, voir Marko Minenko "Without Just Cause: Canada's first National Internment Operations" dans Lubomyr Luciuk et Stella Hryniuk (éditeurs) Canada's Ukrainians: Negotiating an Identity (Toronto, 1991) pp. 288-303, 469-472.
70. Martynowych, Ukrainians in Canada, p. 436.
71. Archives nationales du Canada, RG 6 H3, Vol. 800, Dossier: 1431, Le secrétaire d'Etat du Canada à James Carter, Policier, membre de la Police fédérale, Montréal, le 7 mai 1918.
72. Ibid.
73. Ivan Hnyda, "Vydavnytstvo 'Novyi svit' v Montreali (1914-1926)" in Vpered: Kaliendar dlia ukrainskoho robitnytstva na rik 1926 (New York, 1925), pp. 241-244; et Otter, Internment Operations, p. 4.
74. Otter, Internment Operations, p. 4.
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