L'internement des Ukrainiens du Canada au cours de la Première Guerre mondiale ne
résultait pas tant de la menace que ceux-ci auraient pu constituer pour le pays, mais
plutôt des crises politique et économique qui frappaient le Canada à cette époque et
du chauvinisme qui y régnait. C'est ainsi que des lois contraignantes furent adoptées,
que plusieurs milliers de ressortissants furent internés, et que les conventions gouvernant
l'internement des populations civiles en temps de guerre furent violées. Bien qu'ils
auraient dû être protégés du fait de leur intégration au groupe des prisonniers de
guerre, les Ukrainiens et les autres ressortissants se sont vus imposer une incarcération
punitive et des travaux forcés pour le compte de l'État.
Bien sûr, la guerre entraîne son lot de restrictions et d'inconvénients. Cependant,
force est de reconnaître que plusieurs faits survenus au cour de la Première Guerre
mondiale nous rappellent à quel point les droits de l'Homme et les libertés civiques
peuvent être fragiles en temps de crise. Le traitement indigne réservé aux internés et
les punitions d'une sévérité injustifiée qui leur furent imposées, de même que la
violation de leurs libertés, n'en sont que quelques exemples.
De ces opérations d'internement, il ne reste aujourd'hui que bien peu de vestiges. La
ferme expérimentale construite par les internés au Lac Spirit est toujours en opération.
Le cimetière des prisonniers, avec ses petites croix noires, existe toujours
75. La
chapelle "ruthène" qu'avaient construite les prisonniers fut détruite par un
incendie en 1920
76. Lorsque la Direction générale des opérations de l'internement cessa
ses activités, les salaires dus aux prisonniers furent déposés auprès de la Banque du
Canada, de même que les sommes d'argent qui leur avaient été confisquées lors de leur
internement. En ce qui concerne les prisonniers du camp du Lac Spirit, un nombre total de
215 personnes avaient ainsi deux comptes: l'un de $9,510.17, soit des miliers de mois en
salaires impayés et un autre de $385.46 où avaient été déposées les sommes
confisquées qui ne leur avaient pas été retournées
77.
Il n'y a pas, au Lac Spirit, un monument expliquant pourquoi et comment plus de mille
immigrants — hommes, femmes et enfants — Ukrainiens et autres, s'y sont
retrouvés emprisonnés. Par ailleurs, on connaît et on apprécie mal l'histoire de ces
gens qui, venus au Canada pour y chercher un avenir meilleur, se sont heurtés à la
méfiance et à la peur. Dans un roman écrit après la guerre, J.U. Dumont fit remarquer
que les forêts du Lac Spirit suscitaient, bien longtemps après la guerre, une
mélancolie qui trahissait les terribles événements qui s'y étaient déroulés
78.
En 1992, près de huit décennies après les événements tragiques du Lac Spirit, Mary
Haskett, la dernière survivante des Ukrainiens qui y furent internés, parla de ses
tristes souvenirs d'enfance et du décès, en mai 1915, de sa soeur Carolka Manko, ágée
de deux ans. Cette dernière y est d'ailleurs inhumée. Les paroles de Madame Haskett sont
sans doute la meilleure épitaphe qui puisse exister pour tous ceux qui ont été emprisonnés
à l'intérieur d'une clôture de barbelés, tant au camp du Lac Spirit qu'à travers le
pays:
Ils n'étaient que des fermiers ordinaires, je crois,
Ils croyaient pouvoir tenter leur chance dans un pays plus grand...
Mais leur rêve s'est effondré 79.
| 75. |
Jean Laflamme, Les camps de détention au Québec durant la Première Guerre Mondiale (Montréal, 1973), p. 27; et Daniel Maceluch "How Ukrainians were exiled to Quebec gulag", le 11 mai 1985, Montreal Gazette, p. D-1. |
| 76. |
Laflamme, Les camps de détention, p. 29. |
| 77. |
Archives nationales du Canada, RG 117, Vol. 19, Dossier: B.J. McIntyre à A.H. Mathieu "Internment Operations Branch Special Account and Records; 1914-1918, World War I" le 6 juin 1951. Pour les 15 internés du camp de Valcartier, une somme de $129.10, représentant les salaires qui ne leur avaient pas été payés, avait été déposée à la Banque du Canada. |
| 78. |
J.U. Dumont "Le Pays du Domaine", Amos, 1938, pp. 38-41. |
| 79. |
"Dreams Betrayed", Réseau anglais de Radio-Canada, Emission d'actualités/documentaire "The Journal", Andy Blicq, réalisateur, 1992. L'histoire de Mary Haskett a également été rapportée dans le cadre du film documentaire "Freedom Had A Price", portant sur les premières opérations d'internement du Canada. (Réalisateur: Yurij Luhovy, Montréal, 1994). |