LA VIE DES UKRAINIENS DU QUÉBEC

Chapitre
Maltraités à tous Égards
Peter Melnycky


A l'amorce de la guerre, une série de proclamations et de décrets visant les ressortissants de nations ennemies fut rapidement adoptée. C'est ainsi qu'en date du 15 août 1914, neuf jours seulement après l'entrée en guerre du Canada, que tous les citoyens de nations ennemies se trouvant au pays se sont vus déclarés passibles d'arrestation et de détention. Ces punitions visaient plus particulièrement ceux d'entre eux qui tenteraient de quitter le pays, En revanche, la protection de la loi fut promise à tous ceux qui poursuivraient le cours normal de leurs activités. Cependant, quiconque soupçonné de prendre part à des activités proscrites pouvait être appréhendé.

Ceux qui refusaient de se rapporter périodiquement aux autorités ou qui violaient les termes de leur libération conditionnelle ou qui éveillaient les soupçons des autorités d'une quelconque manière étaient passibles d'internement dans des camps supervisés par la milice canadienne1. En date du 22 août 1914, le gouvemement fédéral adopta la Loi sur les mesures de guerre, se dotant ainsi de larges pouvoirs discrétionnaires, lui permettant d'administrer l'effort de guerre sans être soumis aux lois en viguer et  sans devoir en rendre compte au Parlement. Cette loi conférait également des pouvoirs accrus au gouvernement relativement aux immigrants, en lui permettant, entre autres, de censurer les médias, d'arrêter, de détenir et de déporter les immigrants et d'exproprier, de gérer et de vendre leurs biens2.

Vers la fin du mois d'octobre 1914, le taux de chômage et l'appauvrissement croissants des ressortissants de nations ennemies motivèrent l'adoption d'un décret qui prévoyait la nomination de registraires civils partout au pays. C'est ainsi qu'il fut décidé que, dans le mois suivant l'ouverture du bureau d'un registraire, les ressortissants de pays ennemis vivant dans un rayon de 20 miles devaient, sous peine d'internement, aller s'y inscrire en dévoilant leur âge, leur nationalité, le lieu de leur résidence, leur occupation, leur intention ou leur désir de quitter le Canada, leur intention de s'enrôler dans l'armée et le nom de leur plus proche parent. Les ressortissants ainsi inscrits conservaient leur liberté mais devaient quand même se rapporter au bureau du registraire tous les mois et porter sur eux des documents d'identification spécialement conçus. Ceux d'entre eux qui étaient indigents ou qui étaient considérés comme étant dangereux furent internés en tant que prisonniers de guerre3.

Entre 1914 et 1920, vingt-quatre camps d'internement, et des points d'entrée y afférents, furent établis à travers le pays. C'est la Direction générale des opérations de l'internement, sous le commandement du Major-Général Sir William D. Otter qui administrait, depuis Ottawa, ce réseau de camps. Le ministère de la Justice supervisait les opérations de la division de l'internement. Le ministère de la Défense nationale et de la Milice fournissait les effectifs nécessaires. Les installations qu'on retrouvait dans ces camps variaient d'un endroit à l'autre. Dans certains camps, les internés habitaient dans des tentes, des wagons de trains et des dortoirs alors que d'autres camps étaient plus élaborés, avec des baraques, des magasins d'armes, des forts, des édifices et des usines. La durée d'opération de ces camps variait également. Certains n'existèrent que pendant quelques mois alors que d'autres, tels les camps de Vernon en Colombie-Britannique et de Kapuskasing en Ontario existèrent pendant plus de 5 ans4.

Selon les dires du Major-Général Otter lui-même, seulement 3,138 des 8,579 internés pouvaient être considérés comme étant des prisoniers de guerre, c'est à dire des réservistes ennemis ou des hommes pris les armes à la main. Or, environ 817 internés n'avaient jamais eu quelque contact que ce soit avec le Canada. Il s'agissait de matelots allemands ou de membres de la marine marchande allemande qui avaient été déportés au Canada depuis les camps d'internement britanniques de Terre-Neuve et des Antilles. Ainsi, seuls 2,321 des 7,762 internés provenant du Canada étaient de véritables prisonniers de guerre. Les autres étaient simplement des hommes qui avaient été perçus comme pouvant venir en aide à l’ennemi, à titre d'agent ou autrement. Bien qu'il n'existe pas des statistiques exactes à ce sujet, il appert qu'il n'y avait, dans ces camps, que 1,192 Canadiens d'origine allemande. En revanche, les 5,954 internés d'origine austro-hongroise étaient beaucoup plus nombreux. Parmi ceux-ci, les Ukrainiens constituaient la présence ethnique la plus considérable5.

Camouflée par une certaine rhétorique concernant la sécurité publique, c'est la situation économique précaire des Ukrainiens qui était le vrai motif de leur internement. Souffrant déjà des effets de la Dépression qui avait précédé la guerre, les ressortissants étrangers étaient souvent les premiers à être mis à pied alors que les patrons avaient tendance à favoriser les travailleurs "canadiens"6. Le chômage atteignait un point critique parmi les populations ukrainiennes des centres urbains ainsi que chez celles de l'Ouest canadien. Les camps d'internement offraient donc une solution à ce problème d'ordre social. À la fin de l'hiver 1914-15, on retrouvait, dans les camps d'internement, quelques 4,000 internés indigents, dont les trois-quart étaient des "Autrichiens"7.

Baraques du Camp d'internement de Spirit Lake Femmes et enfants ukrainiens au Camp d'internement de Spirit Lake
Baraques du Camp d'internement de Spirit Lake, circa 1916.
Photographie tirée du documentaire "Freedom has a price",
réalisé par Yurij Luhovy.
Femmes et enfants ukrainiens au Camp d'internement de Spirit Lake,
circa 1916. Photographie tirée du documentaire "Ukrainians in Québec",
réalisé par Yurij Luhovy.

Plusieurs Ukrainiens se sont retrouvés internés pour avoir tenté de se rendre aux États-Unis à la recherche d'emplois, sans avoir obtenu les documents appropriés8. En effet, le simple fait de "faire état d'une intention de se rendre aux États-Unis sans permission" suffisait pour être interné9. La lecture des dossiers de la Direction générale des opérations de l'internement révèle de nombreux autres motifs: le refus ou l'omission de s'inscrire auprès d'un registraire, la violation des termes d'une libération conditionnelle, la destruction de cartes d'inscription, le fait de voyager sans permission, l'inscription sous un nom d'emprunt, le fait de correspondre avec des parents en Autriche et le fait d'être inscrit auprès de la réserve autrichienne.

Il y eut cependant d'autres motifs d'internement, d'ordre beaucoup plus général, qui démontrent bien l'étendue de la discrétion dont les autorités pouvaient faire usage: le fait d'agir de "manière tres suspecte", le fait de démontrer une tendance séditieuse, le fait de tenir des propos séditieux ou excessifs, le fait de flâner dans un wagon de marchandises, le fait de se montrer peu fiable, indésirable ou paresseux10. Le cas de Maftey Rotari, un apprenti-menuisier autrichien de trente-sept ans, est particulièrement révélateur: son dossier d'internement révèle qu'il avait été arrêté afin de "fournir des menuisiers pour construire des baraques au Lac Spirit"11.

Notes:
1. Décret en conseil No. 2150 du 15 août 1914; voir également Frances Swyripa et John Herd Thompson (éditeurs) Loyalties in Conflict: Ukrainians in Canada During the Great War (Edmonton, 1983), Annexe II:5, pp. 171-173.
2. Lois du Canada, 5 Geo. 5, chapitre 2.
3. Décret en conseil No. 2721 du 28 octobre 1914; voir également Swyripa et Thompson, Loyalties in Conflict, Annexe II:7, pp. 175-176.
4. W.D. Otter, Internment Operations, 1914-1920 (0ttawa, 1921), pp. 4-5.
5. Ibid., p.6; et Desmond Morton, The Canadian General: Sir William Otter (Toronto, 1974), p.338.
6. R.H. Coats, "The Alien Enemy in Canada: Internment Operations", dans Canada in the Great World War, 6 vols. (Toronto, 1917-21), 2:pp. 148-149.
7. Morton, The Canadian General, pp. 337-338.
8. Voir P. Iasnovsky, Pid ridnym i pid chuzhym nebom (Buenos Aires, 1961), pp. 216-217, traduit en anglais dans Harry Piniuta (éditeur), Land of Pain, Land of Promise: First Person Accounts by Ukrainian Pioneers, 1891-1910 (Saskatoon, 1978); Les mémoires de Dmytro Kruchak dans Ukrainske Slovo, 30 Mai 1951; et Lubomyr Y. Luciuk, Internment Operations: The Role of Old Fort Henry in World War I (Kingston, 1980) pp. 29-33.
9. Archives nationales du Canada (ci-après ANC), RG 6, Vol.5, Dossier: 3326(1), W.E. Date à D. MacPherson, le 11 juillet 1916.
10. ANC, RG 6, Vol.3, dossier: 3194(1); Vol.5, dossiers: 3326(1,5); et Vol.8, dossier: 3466(2).
11. ANC, RG 6, Vol.8, dossier: 3466(2).
En haut
 Notes préliminaires « Table des matières » Les camps d'internement 
©2005 quebec-ukraine.com