LA VIE DES UKRAINIENS DU QUÉBEC

Chapitre
Maltraités à tous Égards
Peter Melnycky


Bien que la plupart des immigrants ukrainiens venus avant la Première Guerre mondiale se soient établis sur les terres agricoles de l'Ouest canadien, plusieurs ont immigré pour travailler comme ouvriers dans les grands centres industriels. A l'amorce de la guerre, il y avait, à Montréal, un très grand nombre de travailleurs étrangers. De tous les districts militaires canadiens, celui de Montréal était celui où l'on retrouvait le plus grand nombre de ressortissants de pays ennemis15. Il faut se souvenir qu'avant la Première Guerre mondiale, Montréal était un des trois grands centres urbains de vie ukrainienne, avec Winnipeg et Fort William.

Des milliers d'immigrants sont venus s'installer à Montréal de manière permanente ou de manière temporaire pour travailler dans les usines, sur les chantiers de construction, dans les aciéries, dans les fonderies, dans les ateliers des chemins de fer, dans les chantiers navals, dans les parcs à bestiaux et dans les ascenseurs à grains. Au cours des hivers, le nombre d'immigrants à Montréal pouvait parfois grimper jusqu'à 7000 et la plupart d'entre eux vivaient dans des taudis16.

Trois mois après l'entrée en guerre du Canada, M. von Hannenheim, l'ancien consul-général d'Autriche-Hongrie à Montreal, qui résidait alors à Buffalo, demanda à John G. Foster, le consul-général américain à Ottawa, de mettre sur pied un plan d'assistance pour les Autrichiens et les Hongrois du Canada qui se trouvaient dans le besoin. Von Hannenheim fit d'ailleurs remarquer que plusieurs usines qui employaient des Autrichiens avaient fermé leurs portes. De plus, il mentionnait que:

Des travailleurs autrichiens se sont vus congédier en raison de leur nationalité. En effet, certains journaux, par leurs insinuations sans fondements, ont encouragé la méfiance et la haine à l'endroit des Autrichiens et leur ont rendu la recherche d'emplois presque impossible. Cette situation a pour effet d'encourager ceux-ci à masquer leur origine, ce qui ne fait qu'augmenter la méfiance à leur endroit lorsque la vérité est mise à jour17.
Von Hannenheim demanda qu'une aide soit accordée aux nombreux chômeurs qui vivaient dans les grands centre industriels et que ceux qui n'étaient pas assujettis au service militaire autrichien puissent disposer d'une plus grande liberté de mouvement afin de se trouver des emplois. Les immigrants autrichiens avaient besoin de travail, de vivres et de logements. La plupart d'entre eux ayant été habitués à travailler la terre, l'ancien Consul-général suggéra que le ministère de l'Immigration et de l'Agriculture mette sur pied un programme qui permettrait aux chômeurs de travailler pour des fermiers qui pourraient avoir besoin de leurs services. De plus, il avait été convenu que le consul américain, agissant au nom du Gouvernement impérial et royal d'Autriche-Hongrie, administrerait un budget fourni par l'entremise du Gouvernement du Canada et assurerait le bien-être des immigrants indigents jusqu'à ce qu'ils soient internés18.

En date du 13 août 1914, le premier poste d'internement de Montréal fut établi dans le bureau de l'immigration fédérale au 172 rue Saint-Antoine et, dès le 5 novembre, des hommes détenus dans ce poste furent envoyés dans des camps d'internement au Fort Henry à Kingston en Ontario et à Petawawa, à 166 kilomètres au Nord-ouest d'Ottawa. C'est ainsi que, du mois de décembre 1914 au 5 janvier 1915, 364 "Autrichiens" furent transférés de Montréal à Petawawa. Le poste de Montréal fut d'abord dirigé par le Lieutenant-Colonel W.E. Date du Régiment des 17ièmes hussards. Il assuma, par la suite, le commandement des camps de Lethbridge, de Kingston et de Kapuskasing. Il fut remplacé à Montréal par le Capitaine R.D. Gurd, des Services de santé de l'armée canadienne19.

Le premier camp permanent d'internement de la province fut établi le 28 décembre 1914 un peu à l'Est de la ville de Québec, à l'arsenal de Beauport. Ce camp demeura ouvert jusqu'au 22 juin 191620. Au cours de l'hiver 1914-15, les Allemands et Austro-Hongrois internés à la fabrique d'armes restèrent sans rien faire, faute de travail. "Leur seule plainte concernait le manque de travail, qui rendait quelque peu ennuyeuse la vie de ces hommes, habitués à exécuter de durs travaux physiques"21.

Outre l'arsenal de Beauport, il y eut également un camp d'été qui fut ouvert pendant six mois, soit du 24 avril 1915 au 23 octobre 1915, à Valcartier, à 40 kilomètres au Nord-Ouest de Québec. Cent cinquante détenus autrichiens de Montréal, 23 de Nouvelle-Ecosse et 12 de la ville de Québec arrivèrent aux camps de Beauport et de Valcartier entre les mois d'avril et d'août 1915. Au cours du même été, le consul américain à Québec rapporta qu'il y avait 128 Austro-Hongrois qui étaient internés dans son district, alors que 94 autres étaient sous libération conditionnelle. Il rapporta d'ailleurs que "les conditions de vie des prisonniers au camp de Valcartier étaient très bonnes et que ces derniers se montraient satisfaits et pleins d'entrain". Ils étaient surtout occupés à creuser des fossés, à construire des baraques, à poser des tuyaux, à construire des routes et à nettoyer leurs baraques. Les prisonniers travaillaient 10 heures par jour, sous la supervision de militaires, et recevaient 25 cents par jour comme salaire22.

Le consul américain parlait ainsi des journaliers célibataires itinérants qui composaient la majeure partie des internés sous libération conditionnelle et du clivage ethnique qu'il avait remarqué dans les camps d'internement:

La majeure partie d'entre eux sont des ouvriers qui sont ... fréquemment sans emploi. Ils semblent accoutumés à la misère noire dans laquelle ils vivent. Quand l'un d'entre eux perd son emploi, il se rend au point d'internement le plus proche et se fait interner... Certains de ces immigrants semblent moins instruits et moins doués que d'autres. C'est principalement le cas des Austro-Hongrois que le sort ne semble pas avoir particulièrement favorisés23.
Au camp d'internement de Valcartier, les Autrichiens étaient laissés sous la supervision d'un seul et unique allemand "d'intelligence et d'habilité supérieures", lequel dirigeait leurs travaux et rendait compte de leur conduite. Malgré les rigueurs de la discipline et des punitions qui leur étaient imposées, les prisonniers nourrissaient presque de l'affection envers les officiers chargés de l'administration du camp, les Majors B.L. O'Hara et J.F.T. Rinfret:

Le fait que ces internés soient particulièrement bien traités découle de la bienveillance, de l'équité et de la justice dont ces deux militaires font montre à leur endroit. D'autres, moins accommodants, pourraient sans aucun doute rendre la vie des internés, et de ceux qui sont toujours en liberté, infiniment moins tolérable24.
Lorsque le camp d'internement de Valcartier fut fermé le 23 octobre 1915, 146 Autrichiens furent envoyés au Lac Spirit ainsi qu'à Kingston. Le même sort fut réservé aux internés du camp de Beauport lorsque celui-ci ferma ses portes huit mois plus tard, le 22 juin 1916. À ce moment, sept Autrichiens furent envoyés à Kingston et 14 autres à Spirit Lake. Le Major J.F.T. Rinfret du 87ième régiment, qui fut plus tard promu au rang de Lieutenant-Colonel, celui-là même qui avait fait l'objet de tant d'éloges dans le rapport du consul, fut également muté au camp d'intemement du Lac Spirit où il remplaça le Lieutenant-Colonel J.W. Rodden. Ce dernier fut muté au camp d'internement de Kapuskasing25.

Notes:
15. United States, National Archives and Records Administration (ci-après: NARA), 763.72115/1661, Consulat-général des Etats-Unis à Ottawa, le 22 février 1916 "Re. number of German, Austro-Hungarian, Bulgarian and Turkish subjects in Canada".
16. Orest T. Martynowych Ukrainians in Canada: The Formative Period, 1891-1924 (Edmonton, 1991), pp. 129, 133, 139, 142.
17. NARA, 342.63/22, Ambassade impériale et royale d'Autriche-Hongrie à Washington au Département d'Etat des Etats-Unis, le 19 novembre 1914.
18. Ibid.
19. Jean Laflamme, Les camps de détention au Québec durant la Première Guerre Mondiale (Montréal, 1973), p. 9; et Otter, Internment Operations, pp. 4, 16; et Archives nationales du Canada (ci-après ANC), RG 117, Vol.20, dossier: "Movement of Prisoners of War", le 29 avril 1920.
20. Otter, Internment Operations, p. 4.
21. NARA, 763.72115/1135 Consulat américain à Québec au Secrétaire d'Etat "Report on Conditions and Needs of German, Austro-Hungarian and Turkish subjects in the Quebec Consular District", le 20 juillet 1915.
22. ANC, RG 117, Vol.20, Dossier: "Movement of Prisoners of War", le 29 avril 1920; et NARA, 763.72115/1135.
23. NARA, 763.72115/1135.
24. Ibid.
25. Otter, Internment Operations, p. 4; et Laflamme, Les camps de détention, pp. 14, 44; et ANC, RG 117, Vol.20, Dossier: "Movement of Prisoners," le 29 avril 1920.
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