LA VIE DES UKRAINIENS DU QUÉBEC

Chapitre
Maltraités à tous Égards
Peter Melnycky


Les internés ukrainiens, en dépit de leur statut civil, étaient assujettis aux lois et aux règlements de l'Armée canadienne conformément aux règles de la Convention de La Haye. Ils pouvaient se faire fusiller s'ils essayaient de s'échapper et tout crime, toute insubordination ou tout écart de conduite pouvait entraîner toutes sortes de mesures disciplinaires. La diminution des rations, la condamnation au régime cellulaire dans des cellules sans chauffage et les travaux forcés étaient au nombre des punitions habituelles.

La feuille de conduite du prisonnier Gawryl Semeniuk (#499) du camp d'internement du Lac Spirit révèle le traitement et les punitions auxquels les prisonniers étaient assujettis. Au cours d'une période d'un an Semeniuk fut puni à sept reprises pour cause de fainéantise et pour avoir refusé de travailler. C'est ainsi qu'il écopa de travaux forcés et parfois même jusqu'à six jours de régime cellulaire, au pain et à l'eau.   Pour sa dernière incartade, soit d'avoir flâné dans les latrines, il se vit imposer "neuf jours de régime cellulaire, trois jours de pain et d'eau et huit heures de travaux forcés par jour". La feuille de conduite de Stefan Galan (#12) est toute aussi éloquente. En effet, en date du 3 juin 1915, Galan se vit imposer "quinze jours de régime cellulaire, du pain et de l'eau à tous les trois jours et huit heures de travaux forcés par jour" pour "avoir flâné, avoir fait preuve d'insolence et avoir interrompu d'autres prisonniers de guerre dans l'accomplissement de leurs tâches"46.

La vie au camp d'internement du Lac Spirit ne fut jamais aussi paisible que le Vice-Consul Marsh et le père Redkevych l'ont rapportée dans leurs comptes-rendus. A l'automne 1916, la situation s'était détériorée, atteignant un point critique. À la grandeur du pays, des internés refusaient d'accomplir des travaux qui ne se rapportaient pas à leur propre confort.

Dans les camps d'internement des Montagnes rocheuses, il y eut de nombreux débrayages ainsi que des manifestations en guise de protestation contre la brutalité des militaires et contre la torture qu'ils imposaient parfois aux internés. Plusieurs camps durent d'ailleurs être fermés au cours de l'automne 1916 suite aux protestations que les Gouvernements allemands et austro-hongrois avaient manifestées au Gouvernement canadien par voie diplomatique. Plusieurs des prisonniers qui avaient été internés dans ces camps furent transférés à Kapuskasing ainsi qu'au Lac Spirit, où leur militantisme provoqua une crise majeure47.

Le consul des États-Unis à Québec, G. Willrich, se rendit au Lac Spirit, du 16 au 21 novembre 1916 et rendit compte de la situation qui se détériorait. Lors de sa visite, il n'y avait que 275 prisonniers, ce qui représentait une baisse considérable des effectifs lorsqu'on considère qu'au début de cette année, la population du camp se composait de 1,295 "Autrichiens", treize Allemands et quatre Turcs48.

Willrich rédigea un rapport plutôt critique. Dans l'avant-propos cependant, il fit mention des relations amicales qu'il entretenait avec l'officier commandant Rinfret, celui-là même dont il avait fait l'éloge lors de ses visites à Beauport et à Valcartier:

Etant Allemand de naissance, j'ai bien sûr ressenti le besoin de faire cette inspection d'un manière impartiale et d'éviter tout parti-pris pour les prisonniers, certains d'entre eux étant de ma propre race. Le but unique de cette visite était de constater les faits et d'en arriver à une conclusion qui soit juste, en essayant de formuler des recommandations pour améliorer ce qui peut être amélioré... En conséquence, si le présent rapport est moins élogieux que ceux qui ont suivi d'autres inspections, cela ne résulte pas d'un changement dans mon attitude, mais bien de la situation de ces prisonniers qui, elle, a changé considérablement49.
Selon Willrich, le camp était situé en "pleine nature, loin de toute civilisation" avec des établissements espacés, à peine construits. Son emplacement avait été choisi par le désir d'établir une ferme expérimentale, afin d'identifier les cultures qui réussiraient à survivre à une telle latitude, ainsi que les meilleurs techniques pour les cultiver.

Des prisonniers venant d'autres camps situés un peu partout au Canada avaient été transférés au Lac Spirit afin de "déblayer la terre, enlever la mousse qui recouvre le sol, canaliser le sol, construire des bâtiments et de planter, cultiver et moissonner d'éventuelles récoltes". Plusieurs centaines d'acres de terrain avaient ainsi été déblayés, canalisés et cultivés. Des milliers de cordes de bois avaient été coupées. Environ 1000 d'entre elles avaient été entassées près de la voie ferrée afin d'être expédiées. Willrich remarqua l'érection d'une nouvelle clôture en fil de fer barbelé. A son avis, il aurait été préférable d'achever d'abord les baraques des prisonniers, lesquelles n'offraient pas suffisamment de protection contre le froid.

Lorsque Willrich visita le camp d'internement du Lac Spirit, il n'y restait plus que 275 prisonniers dont 255 "Autrichiens". Il y avait également dix Bulgares, huit Allemands et deux Turcs. Les prisonniers logeaient dans cinq baraques ou plutôt dans cinq "cabanes". Certains étaient hospitalisés à l'hôpital général, ainsi que dans un deuxième hôpital pour les tuberculeux. Les prisonniers étaient divisés en deux camps: les grévistes et les travailleurs. Amorcé en octobre par les nouveaux arrivants, le  mouvement de protestation s'étendit à presque tous les prisonniers. Deux-cent dix des 255 prisonniers autrichiens étaient en grève. Il n'y avait, dans tout le camp, que 48 prisonniers qui se disaient prêts à travailler. Les huit prisonniers allemands qui avaient refusé de se joindre à la majorité gréviste occupaient une baraque entière. Les autres prisonniers qui étaient prêts à travailler firent de même. En revanche, les 210 grévistes se partageaient trois autres baraques, à raison de 70 hommes par baraque.

La baraque No. 5, qui abritait des Autrichiens de toutes provenances, mais "surtout des galiciens", était typique. Après s'être présenté aux prisonniers comme étant le consul américain chargé de se renseigner à leur sujet et de recevoir leurs plaintes, Willrich "reçut un déluge de doléances". Il trouva leur situation des plus déplorables, d'autant plus que ceux-ci grelottaient de froid. Leur baraque, pleine de trous, n'avait pour tout isolant que le papier goudronné qui recouvrait les murs extérieurs. Le plancher était à six pouces du sol et il n'y avait pas de toit proprement dit. I1 n'y avait, pour tout chauffage, qu'un fourneau éteint. Néanmoins, les prisonniers refusaient toujours de travailler et d'aller chercher du bois, ne serait-ce même que pour faire cuire leur nourriture ou se réchauffer.

Ils refusaient cet effort, puisque, selon eux, ils avaient le droit d'être chauffés et nourris en raison de leur statut de prisonniers civils, et ce, même s'ils refusaient de travailler. Ils préféraient mourir de froid plutôt que d'aller couper leur propre bois, faisant remarquer que le Commandarit fournissait le bois et les rations aux prisonniers qui travaillaient, alors qu'il les privait de ces éléments essentiels parce qu'ils refusaient de travailler, ce qu'ils ne croyaient pas être tenus de faire de par la loi50.
Willrich lui-même se rendit dans les différentes baraques et demanda aux hommes de se joindre à lui pour aller couper du bois. Mais en vain, les prisonniers restèrent immuables.

Willrich fit également l'inspection de la prison du camp, par ailleurs fort bien construite. D'une dimension de 30 pieds par 75 pieds, elle contenait des cellules mal éclairées de trois pieds et demi par sept pieds et demi. Au moment de son inspection, quatre hommes, accusés d'avoir incité les autres internés à poursuivre la grève, y étaient incarcérés. Les prisonniers se plaignirent du fait qu'ils étaient parfois enfermés à deux ou trois dans la même cellule, ce que le Commandant nia toutefois51.

Notes:
46. Archives nationales du Canada, RG 6, Vol.6, Dossier: 3360(1), de Rodden à Otter, le 13 juin 1916.
47. En date du 6 décembre 1916, le Quebec Chronicle rapportait sous le titre "Lazy Aliens in Camp at Amos" (Ressortissants paresseux au camps près d'Amos) que 400 prisonniers de guerre internés en Abitibi étaient en voie de devenir "extrêmement paresseux", bien qu'ils fussent par ailleurs "vigoureux et en parfaite santé". Le journal rapportait également que ces prisonniers refusaient d'aller couper du bois pour se chauffer et pour cuire leurs repas. Les autorités militaires ripostèrent en ne leur servant que de la viande et des denrées crues: ..."c'était là la manière la plus efficace de leur faire réaliser que le Canada était en guerre avec l'Allemagne et l'Autriche, et que les camps d'internement ne fonctionnent pas de la même manière que les institutions de bienfaisance... Les Allemands eux-mêmes employant des mesures sans doute beaucoup plus drastiques envers leurs propres prisonniers de guerre".
48. United States, National Archives and Records Administration (ci-après: NARA), 763.72115/2779, Le Consul américain, G. Willrich au Secrétaire d'État, Washington, "Report on Conditions of German, Austro-Hungarian, Turkish and Bulgarian Subjects in Quebec Consular District and in the Detention Camp at Spirit Lake, Quebec" le 29 décembre 1916; et Jean Laflamme, Les camps de détention au Québec durant la Première Guerre Mondiale (Montréal, 1973), p. 17.
49. NARA, 763.72115/2779.
50. Ibid.
51. Ibid.
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