Les internés ukrainiens, en dépit de leur statut civil, étaient assujettis aux lois
et aux règlements de l'Armée canadienne conformément aux règles de la Convention de La
Haye. Ils pouvaient se faire fusiller s'ils essayaient de s'échapper et tout crime, toute
insubordination ou tout écart de conduite pouvait entraîner toutes sortes de mesures
disciplinaires. La diminution des rations, la condamnation au régime cellulaire dans des
cellules sans chauffage et les travaux forcés étaient au nombre des punitions
habituelles.
La feuille de conduite du prisonnier Gawryl Semeniuk (#499) du camp d'internement du
Lac Spirit révèle le traitement et les punitions auxquels les prisonniers étaient
assujettis. Au cours d'une période d'un an Semeniuk fut puni à sept reprises pour cause
de fainéantise et pour avoir refusé de travailler. C'est ainsi qu'il écopa de travaux
forcés et parfois même jusqu'à six jours de régime cellulaire, au pain et à l'eau.
Pour sa dernière incartade, soit d'avoir flâné dans les latrines, il se vit
imposer "neuf jours de régime cellulaire, trois jours de pain et d'eau et huit
heures de travaux forcés par jour". La feuille de conduite de Stefan Galan (#12) est
toute aussi éloquente. En effet, en date du 3 juin 1915, Galan se vit imposer
"quinze jours de régime cellulaire, du pain et de l'eau à tous les trois jours et
huit heures de travaux forcés par jour" pour "avoir flâné, avoir fait preuve
d'insolence et avoir interrompu d'autres prisonniers de guerre dans l'accomplissement de
leurs tâches"
46.
La vie au camp d'internement du Lac Spirit ne fut jamais aussi paisible que le
Vice-Consul Marsh et le père Redkevych l'ont rapportée dans leurs comptes-rendus. A
l'automne 1916, la situation s'était détériorée, atteignant un point critique. À
la grandeur du pays, des internés refusaient d'accomplir des travaux qui ne se
rapportaient pas à leur propre confort.
Dans les camps d'internement des Montagnes rocheuses, il y eut de nombreux débrayages
ainsi que des manifestations en guise de protestation contre la brutalité des militaires
et contre la torture qu'ils imposaient parfois aux internés. Plusieurs camps durent
d'ailleurs être fermés au cours de l'automne 1916 suite aux protestations que les Gouvernements
allemands et austro-hongrois avaient manifestées au Gouvernement canadien par voie
diplomatique. Plusieurs des prisonniers qui avaient été internés dans ces camps furent
transférés à Kapuskasing ainsi qu'au Lac Spirit, où leur militantisme provoqua une
crise majeure
47.
Le consul des États-Unis à Québec, G. Willrich, se rendit au Lac Spirit, du 16 au 21
novembre 1916 et rendit compte de la situation qui se détériorait. Lors de sa visite, il
n'y avait que 275 prisonniers, ce qui représentait une baisse considérable des effectifs
lorsqu'on considère qu'au début de cette année, la population du camp se composait de
1,295 "Autrichiens", treize Allemands et quatre Turcs
48.
Willrich rédigea un rapport plutôt critique. Dans l'avant-propos cependant, il fit
mention des relations amicales qu'il entretenait avec l'officier commandant Rinfret,
celui-là même dont il avait fait l'éloge lors de ses visites à Beauport et à
Valcartier:
Etant Allemand de naissance, j'ai bien sûr ressenti le besoin de faire cette
inspection d'un manière impartiale et d'éviter tout parti-pris pour les prisonniers,
certains d'entre eux étant de ma propre race. Le but unique de cette visite était de
constater les faits et d'en arriver à une conclusion qui soit juste, en essayant de
formuler des recommandations pour améliorer ce qui peut être amélioré... En
conséquence, si le présent rapport est moins élogieux que ceux qui ont suivi d'autres
inspections, cela ne résulte pas d'un changement dans mon attitude, mais bien de la
situation de ces prisonniers qui, elle, a changé considérablement49.
Selon Willrich, le camp était situé en "pleine nature, loin de toute
civilisation" avec des établissements espacés, à peine construits. Son emplacement
avait été choisi par le désir d'établir une ferme expérimentale, afin d'identifier
les cultures qui réussiraient à survivre à une telle latitude, ainsi que les meilleurs
techniques pour les cultiver.
Des prisonniers venant d'autres camps situés un peu partout au Canada avaient été
transférés au Lac Spirit afin de "déblayer la terre, enlever la mousse qui
recouvre le sol, canaliser le sol, construire des bâtiments et de planter, cultiver et
moissonner d'éventuelles récoltes". Plusieurs centaines d'acres de terrain avaient
ainsi été déblayés, canalisés et cultivés. Des milliers de cordes de bois avaient
été coupées. Environ 1000 d'entre elles avaient été entassées près de la voie
ferrée afin d'être expédiées. Willrich remarqua l'érection d'une nouvelle clôture en
fil de fer barbelé. A son avis, il aurait été préférable d'achever d'abord les
baraques des prisonniers, lesquelles n'offraient pas suffisamment de protection contre le
froid.
Lorsque Willrich visita le camp d'internement du Lac Spirit, il n'y restait plus que
275 prisonniers dont 255 "Autrichiens". Il y avait également dix Bulgares, huit
Allemands et deux Turcs. Les prisonniers logeaient dans cinq baraques ou plutôt dans cinq
"cabanes". Certains étaient hospitalisés à l'hôpital général, ainsi que
dans un deuxième hôpital pour les tuberculeux. Les prisonniers étaient divisés en deux
camps: les grévistes et les travailleurs. Amorcé en octobre par les nouveaux arrivants,
le mouvement de protestation s'étendit à presque tous les prisonniers. Deux-cent
dix des 255 prisonniers autrichiens étaient en grève. Il n'y avait, dans tout le camp,
que 48 prisonniers qui se disaient prêts à travailler. Les huit prisonniers allemands
qui avaient refusé de se joindre à la majorité gréviste occupaient une baraque
entière. Les autres prisonniers qui étaient prêts à travailler firent de même. En
revanche, les 210 grévistes se partageaient trois autres baraques, à raison de 70 hommes
par baraque.
La baraque No. 5, qui abritait des Autrichiens de toutes provenances, mais
"surtout des galiciens", était typique. Après s'être présenté aux prisonniers
comme étant le consul américain chargé de se renseigner à leur sujet et de recevoir
leurs plaintes, Willrich "reçut un déluge de doléances". Il trouva leur
situation des plus déplorables, d'autant plus que ceux-ci grelottaient de froid. Leur
baraque, pleine de trous, n'avait pour tout isolant que le papier goudronné qui
recouvrait les murs extérieurs. Le plancher était à six pouces du sol et il n'y avait
pas de toit proprement dit. I1 n'y avait, pour tout chauffage, qu'un fourneau éteint.
Néanmoins, les prisonniers refusaient toujours de travailler et d'aller chercher du bois,
ne serait-ce même que pour faire cuire leur nourriture ou se réchauffer.
Ils refusaient cet effort, puisque, selon eux, ils avaient le droit d'être chauffés
et nourris en raison de leur statut de prisonniers civils, et ce, même s'ils refusaient
de travailler. Ils préféraient mourir de froid plutôt que d'aller couper leur propre
bois, faisant remarquer que le Commandarit fournissait le bois et les rations aux
prisonniers qui travaillaient, alors qu'il les privait de ces éléments essentiels parce
qu'ils refusaient de travailler, ce qu'ils ne croyaient pas être tenus de faire de par la
loi50.
Willrich lui-même se rendit dans les différentes baraques et demanda aux hommes de se
joindre à lui pour aller couper du bois. Mais en vain, les prisonniers restèrent
immuables.
Willrich fit également l'inspection de la prison du camp, par ailleurs fort bien
construite. D'une dimension de 30 pieds par 75 pieds, elle contenait des cellules mal
éclairées de trois pieds et demi par sept pieds et demi. Au moment de son inspection,
quatre hommes, accusés d'avoir incité les autres internés à poursuivre la grève, y
étaient incarcérés. Les prisonniers se plaignirent du fait qu'ils étaient parfois
enfermés à deux ou trois dans la même cellule, ce que le Commandant nia toutefois
51.