Lors du deuxième jour de sa visite, Willrich présida une audience au cours de
laquelle les prisonniers purent exprimer leurs plaintes. C'est ainsi qu'il entendit les
propos de Karl Krauss, un prisonnier allemand, porte-parole des prisonniers de la baraque
No. 5. Willrich était d'avis que ces derniers, des Autrichiens pour la plupart, étaient
"en grande partie beaucoup moins instruits que leur porte-parole". Les
prisonniers se plaignaient de l'insuffisance des vivres et du fait qu'ils ne recevaient
plus de bois. Le consul apprit également que chacun d'entre eux n'avait reçu que trois
couvertures alors que leurs lits ne contenaient pas de matelas et que leurs baraques
étaient froides et humides. Ils s'étaient également vus interdire l'entree du magasin
où ils auraient pu se procurer différents produits hygiéniques. Les prisonniers se
plaignirent qu'ils "étaient maltraités à tous égards, qu'ils étaient même
battus et qu'ils n'avaient aucune liberté". Ils demandèrent au Consul de se
renseigner à leur sujet sur une base mensuelle.
Les observations du Consul Willrich corroborèrent les témoignages des prisonniers de
la baraque No. 5 à l'effet qu'ils vivaient dans des conditions pitoyables, sans
chauffage et sans nourriture cuite, dans une cabane mal construite. "Laissés sans
chauffage, les grévistes durent manger leur nourriture crue pendant des semaines et ils
souffrirent terriblement du froid qui pénétrait de partout dans cette cabane". I1
est à remarquer que les prisonniers avaient refusé le compromis proposé par le
général Otter, ce dernier s'étant déclaré prêt à leur permettre de ne couper du
bois que pour leurs propres besoins, sans les obliger à travailler d'une quelconque autre
façon. Ils soutenaient que, dans les autres camps, ils avaient toujours eu droit à leurs
rations, sans pour autant avoir été obligés de travailler:
Ils mentionnèrent d'ailleurs qu'il était tout-à-fait possible de leur éviter les
froids de l'hiver et de leur fournir du bois de chauffage puisqu'une quantité
considérable de bois avait déjà été coupée et que plusieurs cordes de bois étaient
entassées près du camp. Ils étaient également d'avis que tout bois qu'ils iraient
chercher, serait détourné pour satisfaire aux besoins généraux du camp52.
Dans son rapport, Willrich insista sur le fait que les prisonniers étaient convaincus
d'avoir raison et que rien ne pouvait les amener à changer d'idée: "ils
préféreraient mourir de froid ou de faim plutôt que de travailler dans de telles
circonstances et pour ce salaire".
Il y eut d'autres plaintes concernant les viandes avariées et les denrées gelées qui
faisaient partie de leurs rations. D'ailleurs, lorsqu'il visita la baraque des prisonniers
qui travaillaient, Willrich remarqua que les prisonniers n'avaient pas mangé certaines
viandes en raison de l'odeur qu'elles dégageaient. Le consul trouva d'ailleurs qu'il
était inutile de priver chaque prisonnier d'une literie et d'un matelas, les couvertures
distribuées ne pouvant empêcher les prisonniers de souffrir de ce froid qui les
entourait. Il est à remarquer que les officiers étaient soumis au même régime.
Cependant, les prisonniers empiraient leur sort en refusant d'aller se couper des branches
d'épinettes avec lesquelles ils auraient pu se faire des matelas. Force est de
reconnaître cependant que le foin, qu'on retrouvait en abondance au camp, aurait pu
servir à confectionner des matelas pour les prisonniers. Willrich souleva d'ailleurs ce
fait, non sans une pointe d'ironie. En effet, le foin du camp était "réservé à l'aménagement
des étables des chevaux, qui eux, étaient fort bien logés et entretenus".
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Femmes et enfants ukrainiens au Camp d'internement de Spirit Lake, circa 1916. Photographie tirée du documentaire "Ukrainiens in Quebec", réalisé par Yurij Luhovy. |
Les prisonniers se plaignaient aussi de leurs baraques, qui ne les protégeaient pas du
froid. En effet, en hiver, il n'était pas rare de voir le mercure descendre à 40 et
même à 60 degrés centigrades sous zéro. Le commandant en convint lui-même et avoua
qu'il s'efforçait d'assurer la réfection des baraques qui étaient inadéquates. Les
prisonniers, pour leur part, étaient d'avis que ces travaux auraient dû être
complétés depuis longtemps, bien avant tous ces autres travaux qu'on leur avait fait
accomplir depuis bientôt deux ans et qui n'amélioraient aucunement leur confort. Ils
étaient d'avis que les bonnes intentions dont le commandant faisait preuve ne les
empêchaient pas de souffrir. Les dires des prisonniers furent confirmés, une fois de
plus, par les observations que Willrich fit sur les logements, les toilettes et les
installations récréatives:
Au cours des deux dernières années, les prisonniers avaient, de toute evidence,
accompli beaucoup de travail, voire même des travaux d'aménagement paysager. En effet,
des pavés et des murs de pierres avaient été construits de par le camp et des marches
de pierres avaient ete installées aux abords de la résidence des officiers. Tout ce
travail, eût-il été consacré à la construction de logements solides et bien isolés,
aurait enrayé, il y a fort longtemps, toutes les sources de ces plaintes qui font surface
aujourd'hui53.
Alors que les prisonniers se plaignaient des sévices qui leur étaient imposés par
les autorités militaires, les officiers, qui assistaient à l'audience, tentèrent de les
empêcher de présenter librement leur version des faits. Willrich demanda donc au
Général Otter la permission d'interroger les prisonniers en privé. C'est ainsi qu'il
fut mis au courant de plusieurs plaintes qu'il n'aurait sans doute jamáis entendues
autrement.
La plupart des plaintes avaient pour objet le comportement des officiers subalternes,
comme cela arrive souvent lorsque "des hommes de calibre intellectuel inférieur sont
investis d'autorité":
Celui qui était en charge de la police exerçait son autorité d'une manière
particulièrement brutale, croyant faussement que c'étaient leurs crimes plutôt que la
conjoncture politique qui avaient amené ces hommes au camp du Lac Spirit. Il assouvissait
donc sa soif brutale de pouvoir en importunant les prisonniers, en les privant du peu de
liberté qu'il leur restait et parfois même en leur imposant de sévices corporels.
Lorsque la remarque lui en fut faite poliment en privé, il reconnut ses torts et promit
de s'améliorer54.
Les prisonniers qui étaient en grève se virent privés de la possibilité de
correspondance avec le monde extérieur. De plus, ils se plaignaient de s'être vus
refuser des soins médicaux. Bien qu'il fit l'éloge des installations médicales,
Willrich crut sur parole l'ensemble des prisonniers qui accusaient l'Officier médical en
chef d'accorder des soins médicaux aux prisonniers qui travaillaient et de les refuser
aux grévistes. Le médecin nia ces accusations, proposant à son tour que les grévistes
feignaient la maladie pour être au chaud.
Depuis l'ouverture du camp, 272 prisonniers avaient été traités dans son hôpital.
La majorité d'entre eux avaient dû subir des opérations chirurgicales, lesquelles
révèlent d'ailleurs les difficiles conditions de travail au camp:
Les prisonniers qui travaillaient à l'atelier d'écorçage perdaient souvent des
doigts et subissaient d'autres accidents du fait de cette occupation dangereuse. Les
prisonniers qui allaient couper du bois durant l'hiver se gelaient souvent les pieds et
les mains. Le faible taux de mortalité du camp révèle cependant que les prisonniers
mourraient rarement des conditions dont ils se plaignaient55.
Huit prisonniers sont morts au camp, six de tuberculose, un de typhoïde et un autre de
néphrite chronique.