LA VIE DES UKRAINIENS DU QUÉBEC

Chapitre
Maltraités à tous Égards
Peter Melnycky


Lors du deuxième jour de sa visite, Willrich présida une audience au cours de laquelle les prisonniers purent exprimer leurs plaintes. C'est ainsi qu'il entendit les propos de Karl Krauss, un prisonnier allemand, porte-parole des prisonniers de la baraque No. 5. Willrich était d'avis que ces derniers, des Autrichiens pour la plupart, étaient "en grande partie beaucoup moins instruits que leur porte-parole". Les prisonniers se plaignaient de l'insuffisance des vivres et du fait qu'ils ne recevaient plus de bois. Le consul apprit également que chacun d'entre eux n'avait reçu que trois couvertures alors que leurs lits ne contenaient pas de matelas et que leurs baraques étaient froides et humides. Ils s'étaient également vus interdire l'entree du magasin où ils auraient pu se procurer différents produits hygiéniques. Les prisonniers se plaignirent qu'ils "étaient maltraités à tous égards, qu'ils étaient même battus et qu'ils n'avaient aucune liberté". Ils demandèrent au Consul de se renseigner à leur sujet sur une base mensuelle.

Les observations du Consul Willrich corroborèrent les témoignages des prisonniers de la baraque No. 5 à l'effet qu'ils vivaient dans des conditions pitoyables, sans chauffage et sans nourriture cuite, dans une cabane mal construite. "Laissés sans chauffage, les grévistes durent manger leur nourriture crue pendant des semaines et ils souffrirent terriblement du froid qui pénétrait de partout dans cette cabane". I1 est à remarquer que les prisonniers avaient refusé le compromis proposé par le général Otter, ce dernier s'étant déclaré prêt à leur permettre de ne couper du bois que pour leurs propres besoins, sans les obliger à travailler d'une quelconque autre façon. Ils soutenaient que, dans les autres camps, ils avaient toujours eu droit à leurs rations, sans pour autant avoir été obligés de travailler:

Ils mentionnèrent d'ailleurs qu'il était tout-à-fait possible de leur éviter les froids de l'hiver et de leur fournir du bois de chauffage puisqu'une quantité considérable de bois avait déjà été coupée et que plusieurs cordes de bois étaient entassées près du camp. Ils étaient également d'avis que tout bois qu'ils iraient chercher, serait détourné pour satisfaire aux besoins généraux du camp52.
Dans son rapport, Willrich insista sur le fait que les prisonniers étaient convaincus d'avoir raison et que rien ne pouvait les amener à changer d'idée: "ils préféreraient mourir de froid ou de faim plutôt que de travailler dans de telles circonstances et pour ce salaire".

Il y eut d'autres plaintes concernant les viandes avariées et les denrées gelées qui faisaient partie de leurs rations. D'ailleurs, lorsqu'il visita la baraque des prisonniers qui travaillaient, Willrich remarqua que les prisonniers n'avaient pas mangé certaines viandes en raison de l'odeur qu'elles dégageaient. Le consul trouva d'ailleurs qu'il était inutile de priver chaque prisonnier d'une literie et d'un matelas, les couvertures distribuées ne pouvant empêcher les prisonniers de souffrir de ce froid qui les entourait. Il est à remarquer que les officiers étaient soumis au même régime. Cependant, les prisonniers empiraient leur sort en refusant d'aller se couper des branches d'épinettes avec lesquelles ils auraient pu se faire des matelas. Force est de reconnaître cependant que le foin, qu'on retrouvait en abondance au camp, aurait pu servir à confectionner des matelas pour les prisonniers. Willrich souleva d'ailleurs ce fait, non sans une pointe d'ironie. En effet, le foin du camp était "réservé à l'aménagement des étables des chevaux, qui eux, étaient fort bien logés et entretenus".

Femmes et enfants ukrainiens au Camp d'internement de Spirit Lake
Femmes et enfants ukrainiens au Camp d'internement de Spirit Lake, circa 1916.
Photographie tirée du documentaire "Ukrainiens in Quebec", réalisé par Yurij Luhovy.

Les prisonniers se plaignaient aussi de leurs baraques, qui ne les protégeaient pas du froid. En effet, en hiver, il n'était pas rare de voir le mercure descendre à 40 et même à 60 degrés centigrades sous zéro. Le commandant en convint lui-même et avoua qu'il s'efforçait d'assurer la réfection des baraques qui étaient inadéquates. Les prisonniers, pour leur part, étaient d'avis que ces travaux auraient dû être complétés depuis longtemps, bien avant tous ces autres travaux qu'on leur avait fait accomplir depuis bientôt deux ans et qui n'amélioraient aucunement leur confort. Ils étaient d'avis que les bonnes intentions dont le commandant faisait preuve ne les empêchaient pas de souffrir. Les dires des prisonniers furent confirmés, une fois de plus, par les observations que Willrich fit sur les logements, les toilettes et les installations récréatives:

Au cours des deux dernières années, les prisonniers avaient, de toute evidence, accompli beaucoup de travail, voire même des travaux d'aménagement paysager. En effet, des pavés et des murs de pierres avaient été construits de par le camp et des marches de pierres avaient ete installées aux abords de la résidence des officiers. Tout ce travail, eût-il été consacré à la construction de logements solides et bien isolés, aurait enrayé, il y a fort longtemps, toutes les sources de ces plaintes qui font surface aujourd'hui53.
Alors que les prisonniers se plaignaient des sévices qui leur étaient imposés par les autorités militaires, les officiers, qui assistaient à l'audience, tentèrent de les empêcher de présenter librement leur version des faits. Willrich demanda donc au Général Otter la permission d'interroger les prisonniers en privé. C'est ainsi qu'il fut mis au courant de plusieurs plaintes qu'il n'aurait sans doute jamáis entendues autrement.

La plupart des plaintes avaient pour objet le comportement des officiers subalternes, comme cela arrive souvent lorsque "des hommes de calibre intellectuel inférieur sont investis d'autorité":

Celui qui était en charge de la police exerçait son autorité d'une manière particulièrement brutale, croyant faussement que c'étaient leurs crimes plutôt que la conjoncture politique qui avaient amené ces hommes au camp du Lac Spirit. Il assouvissait donc sa soif brutale de pouvoir en importunant les prisonniers, en les privant du peu de liberté qu'il leur restait et parfois même en leur imposant de sévices corporels. Lorsque la remarque lui en fut faite poliment en privé, il reconnut ses torts et promit de s'améliorer54.
Les prisonniers qui étaient en grève se virent privés de la possibilité de correspondance avec le monde extérieur. De plus, ils se plaignaient de s'être vus refuser des soins médicaux. Bien qu'il fit l'éloge des installations médicales, Willrich crut sur parole l'ensemble des prisonniers qui accusaient l'Officier médical en chef d'accorder des soins médicaux aux prisonniers qui travaillaient et de les refuser aux grévistes. Le médecin nia ces accusations, proposant à son tour que les grévistes feignaient la maladie pour être au chaud.

Depuis l'ouverture du camp, 272 prisonniers avaient été traités dans son hôpital. La majorité d'entre eux avaient dû subir des opérations chirurgicales, lesquelles révèlent d'ailleurs les difficiles conditions de travail au camp:

Les prisonniers qui travaillaient à l'atelier d'écorçage perdaient souvent des doigts et subissaient d'autres accidents du fait de cette occupation dangereuse. Les prisonniers qui allaient couper du bois durant l'hiver se gelaient souvent les pieds et les mains. Le faible taux de mortalité du camp révèle cependant que les prisonniers mourraient rarement des conditions dont ils se plaignaient55.
Huit prisonniers sont morts au camp, six de tuberculose, un de typhoïde et un autre de néphrite chronique.

Notes:
52. United States, National Archives and Records Administration, 763.72115/2779, Le Consul américain, G. Willrich au Secrétaire d'État, Washington, "Report on Conditions of German, Austro-Hungarian, Turkish and Bulgarian Subjects in Quebec Consular District and in the Detention Camp at Spirit Lake, Quebec" le 29 décembre 1916.
53. Ibid.
54. Ibid.
55. Ibid.
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