LA VIE DES UKRAINIENS DU QUÉBEC

Chapitre
Maltraités à tous Égards
Peter Melnycky


La partie la plus précieuse du rapport Willrich est sans doute celle qui traite des plaintes formulées par chaque prisonnier. Celle-ci révèle les expériences vécues par des Ukrainiens du Canada pris dans l'engrenage des camps d'internement et la détermination dont ils firent preuve, avec d'autres prisonniers, alors qu'ils refusaient de travailler.

Le prisonnier No. 267Y, Harry Kruczelnicky déclara, sans équivoque, que "puisque le gouvernement a fait de moi un prisonnier, il doit s'occuper de moi. Je ne travaillerai pas". Le prisonnier No. 335, un certain Jokowys dit: "J'ai travaillé pendant 23 mois pour rien, je préfère maintenant mourir plutôt que de travailler". Le prisonnier No. 178Y, Ivan Jacyscyn se dit incapable de travailler en raison de ses rhumatismes. Il dit avoir vu le médecin mais que celui-ci refusa de le traiter puisqu'il ne travaillait pas.

Nicola Nachamko (No. 1019) déclara: "le boeuf pue, les pommes de terre ne sont pas bonnes, le lit est inconfortable, je n'ai jamais dormi dans un endroit pareil". Ivan Rachmisbreck (No. 24) déclara que depuis son internement au camp du Lac Spirit en janvier 1915, il avait toujours travaillé, mais que maintenant, il avait travaillé trop longtemps pour le gouvernement et qu'il ne mangeait pas assez: "je ne mangeais pas assez quand je travaillais, maintenant, on me donne encore moins à manger. Je refuse de travailler; avec 1,500 hommes qui coupent du bois, cela devrait être bien assez". Oftude Boka (No. 908), interné depuis un an, était arrivé à Montréal en 1912. Il s'exprima ainsi: "Je ne veux plus travailler, on ne me donne pas assez à manger. Le Caporal m'a frappé et on ne me permet pas de voir le Colonel ou l'officier de service. J'ai travaillé tout l'hiver à ramasser du bois et lorsque j'ai été malade, on ne m'a pas permis d'aller à 1'hôpital. Il m'importe peu de continuer à vivre". Hassan Taliman (No. 1052) déclara simplement: "je ne suis pas payé, je ne travaille pas".

Le témoignage le plus émouvant que reçut le Consul Willrich fut sans doute celui de H. Domytryk (No.1100). I1 travaillait pour la Swift Packing Company à Edmonton et avait réussi à s'acheter une petite maison où il vivait avec sa femme et ses quatre enfants àgés de 9 ans, 7 ans, 2 ans et demi et 1 an. Appréhendé en mars 1916, il fut d'abord interné à Lethbridge et fut ensuite transféré au Lac Spirit, à plus de 2,500 kilomètres de sa famille, laquelle se retrouvait ainsi sans ressources. Domytryk craignait que sa femme ne dût mendier pour nourrir ses enfants et que sa famille ne fût mal abritée dans sa petite maison. Willrich décrivit sa rencontre avec Domytryk alors que ce dernier lui remit une triste lettre écrite en anglais par sa fille aînée, Katie, qui avait neuf ans à l'époque:

Mon cher Papa:

Nous n'avons rien à manger et ils ne veulent pas nous donner du bois. Maman doit s'y prendre à quatre reprises pour essayer de trouver quelque chose à manger. Nous étions mieux avec toi, parce que nous avions toujours de quoi manger. Cette baraque n'est pas bonne. Maman va en ville tous les jours et je l'accompagne. Je ne vais pas à l'école en hiver. Il fait froid dans cette baraque.

Nous, tes petits enfants, t'embrassons les mains, mon cher papa. Au revoir mon cher papa. Reviens nous vite.

Katie Domytryk56
Willrich en conclut que les problèmes éprouvés tant au camp du Lac Spirit que dans d'autres camps découlaient du fait qu'il n'avait pas été clairement déterminé si les prisonniers de guerre pouvaient être obligés à travailler. Willrich était d'avis que si leur travail n'était pas obligatoire, alors les punitions auxquelles ils étaient assujettis "n'étaient pas justifiées. Ils devraient pouvoir recevoir leurs pleines rations ainsi que le confort qui leur est maintenant nié et dont l'absence rendait leur situation si pitoyable au moment de ma visite". Dans la mesure où l'absence de soins médicaux et de combustible continuerait de menacer leur bien-être, le consul était d'avis que les hommes pourraient poursuivre encore longtemps leur lutte pour ce qu'ils estimaient être leur droit, et ce, malgré leurs rations diminuées de moitié et leur éventuel affaiblissement. Afin de résoudre l'impasse et d'enrayer le sentiment "d'injustice et de souffrance" que ressentaient les prisonniers, il suggéra de leur payer un salaire compétitif. Prévoyant une éventuelle comparaison entre le sort des internés et celui des prisonniers de guerre canadiens en Europe, Willrich mit l'emphase sur le fait que les prisonniers internés dans les camps canadiens étaient des civils. Il résuma ainsi les contradictions et les problèmes inhérents à la politique d'internement du Canada:

Les Canadiens qui se trouvent en Autriche-Hongrie ou en Allemagne n'y ont pas été invités. Ils s'y trouvent en tant que prisonniers de guerre, capturés au front. En revanche, les prisonniers des camps d'internement canadiens sont venus dans le Dominion pour y vivre paisiblement. D'ailleurs, la plupart d'entre eux ont, depuis leur arrivée, respecté les lois et contribué au développement des ressources du pays. Autrement dit, ces hommes qui sont maintenant prisonniers, sont des honnêtes gens, robustes et inoffensifs, prêts à travailler et désireux de devenir citoyens canadiens. Il semble donc contraire aux intérêts du Dominion de les traiter en criminels. L'épargne passagère que représente la pitance de 25 cents par jour qui leur est payée est dénudée à la fois de justice et de réalisme. Ce salaire ne leur est même pas complètement versé, ni à eux, ni à leur famille. Même s'ils prétendent travailler, force est de reconnaître qu'un homme si mal payé ne sera guère productif. De plus, la plupart d'entre eux, avant d'être internés, occupaient des emplois rémunérateurs qui leur permettaient de subvenir aux besoins de leurs familles, lesquelles souffrent maintenant encore plus qu'eux57.
Selon Willrich, les piètres conditions qui sévissaient dans les camps d'internement au Canada reflétaient l'incapacité du Gouvernement canadien de protéger, d'une manière juste et équitable, l'intérêt national devant la présence au pays de milliers de ressortissants de pays ennemis. Bien que le pays fut "profondément bouleversé" par sa participation à la Première Guerre mondiale, il ne pouvait se permettre de traiter tous les internés en ennemis, d'autant plus que ceux-ci avaient été invités à venir s'établir au pays. Le rapport Willrich proposa que l'administration des camps d'internement soit guidée par une politique qui serait "juste, tant à l'endroit du prisonnier qu'à l'endroit du pays":

La plupart des prisonniers du camp d'internement du Lac Spirit pourraient, sans aucun doute, retourner auprès de leurs familles en toute sécurité. Cela serait d'ailleurs beaucoup plus profitable pour le Canada que leur détention prolongée en tant que travailleurs réticents ou en tant que grévistes58.

Notes:
56. United States, National Archives and Records Administration, 763.72115/2779, Le Consul américain, G. Willrich au Secrétaire d'État, Washington, "Report on Conditions of German, Austro-Hungarian, Turkish and Bulgarian Subjects in Quebec Consular District and in the Detention Camp at Spirit Lake, Quebec" le 29 décembre 1916.
Au nombre des autres témoignages, on retrouve celui de Michael Nastaseuk (No. 899), qui faisait état des conditions à Petawawa et qui rapppelait la promesse du général Otter à l'effet que personne ne serait obligé de travailler. Cependant, dit-il, "quand j'ai cessé de travailler, on m'a mis en prison". John Ardylar (No. 613Y), un résident américain qui avait été arrêté alors qu'il traversait le Canada, mentionna qu'il avait été emprisonné pendant dix jours au Lac Spirit pour avoir refusé de travailler alors qu'il n'avait pas été forcé de travailler ni à Kingston ni à Petawawa. Pendant cinq de ces dix jours d'ailleurs, il ne reçut, pour toute nourriture, qu'un peu de pain ainsi que de l'eau. Sylvester Bodla (No. 915Y), un menuisier bucovin, qui était au pays depuis trois ans, mais dont la femme et les trois enfants étaient toujours en Europe, travaillait à la cuisine du camp seize heures par jour et mentionna: "je travaille toujours à la cuisine, mais je ne veux plus travailler. La viande n'est plus cuite. Depuis dix-huit jours, nous mangeons de la viande crue".
57. Ibid.
58. Ibid.
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