Avant de discuter de la participation des Ukrainiens à l'effort de guerre du Canada,
il faut se souvenir que, au moment de leur arrivée au pays, l'Ukraine était assujettie
à deux puissances étrangères. L'Autriche-Hongrie dominait les provinces sises à
l'ouest du Dniepr, soit la Bucovine, la Galicie et l'Ukraine subcarpatique. Quant aux
provinces orientales de Volhynie et de Podolie, elles faisaient partie de l'Empire russe.
Bien que certains d'entre eux soient venus d'Ukraine de l'Est, la plupart des premiers
immigrants ukrainiens étaient de nationalité austro-hongroise, puisqu'ils provenaient de
Galicie et de Bucovine.
Lorsque l'Empire britannique déclara la guerre aux puissances centrales en août 1914,
les Ukrainiens de l'Ouest, de même que les Croates, les Tchèques, les Polonais, les
Slovaques, les Slovènes et tous les autres immigrants qui provenaient de l'Empire
austro-hongrois, se virent désigner comme étant des ressortissants de pays ennemis.
D'ailleurs, les Canadiens d'origine britannique ne se gênaient pas pour faire montre de
leur antagonisme à leur endroit et plusieurs Ukrainiens furent internés dans des camps
de travaux forcés situés à travers le pays. Cette situation était d'autant plus
ironique que la plupart des Ukrainiens de l'Est avaient quitté leur pays natal
précisément afin d'échapper au joug austro-hongrois. Souvent, ils étaient plus
pro-Alliés que bien des immigrants russes, qui eux étaient considérés comme des
citoyens loyaux par les autorités canadiennes, mais qui avaient parfois pris part à des
démonstrations contre le Tsar.
Malgré ces injustices, les Ukrainiens chérissaient la liberté toute nouvelle qu'ils
avaient acquise en immigrant au pays et ils ne tardèrent pas à se porter volontaires,
afin de faire partie du corps expéditionnaire que le Canada avait offert à la
Grande-Bretagne
2. Ils se retrouvèrent donc sur le front, en Europe, dans une situation pour le moins particulière, se battant contre leurs compatriotes, qui eux, avaient été conscrits dans les armées autrichiennes.
Bien que les Ukrainiens eussent reussi à s'enrôler dans diverses unités des Forces
Armées canadiennes, il n'en reste pas moins que certaines d'entre elles affichaient un
plus grand pourcentage d'effectifs ukrainiens. I1 en était ainsi du 57ième bataillon,
lequel provenait de la Province de Québec, du Corps forestier canadien et de sa compagnie
ruthène, ainsi que du Corps expéditionnaire canadien de Sibérie.
Dans son livre
Vimy, l'historien Pierre Berton mentionne que:
Pour la plupart, les immigrants qui étaient venus du continent européen ne
s'enrôlèrent pas massivement. Les Slaves [...] restèrent sur leurs fermes toutes neuves3.
Malgré tout le respect que peut mériter un historien de la trempe de Pierre Berton,
il nous faut corriger l'inexactitude de cet énoncé. Considérant l'envergure des écrits
de Monsieur Berton, cette ignorance des groupes ethniques du Canada, des Slaves en
particulier, est pour le moins surprenante. Le groupe slave comporte plusieurs nations. Au
sein de celles-ci, on retrouve les Ukrainiens, lesquels ne se sont certainement pas
contentés de "rester sur leurs fermes toutes neuves" alors que leurs pays
était en guerre. Leur participation à l'effort de guerre canadien ne fut pas
négligeable. Cependant, il est difficile de déterminer avec exactitude le nombre de
Canadiens-ukrainiens qui se sont battus et qui ont péri pendant la Première Guerre
mondiale. Avec toutes les différentes appellations ethniques, regionales et nationales
ainsi que les allégeances y afférentes, il était parfois difficile d'identifier les
immigrants selon leur groupe ethnique
4. Cette tàche était d'autant plus ardue, pour ne pas dire impossible, du fait que plusieurs combattants Ukrainiens avaient anglicisé leurs noms ou encore avaient adopté des noms anglais, afin d'être acceptés par les
autorités militaires
5. Qu'à cela ne tienne, nous savons qu'au moins 381 Canadiens-ukrainiens, dont 71 venaient du Québec, sont tombés au champ d'honneur au
cours de la Première Guerre mondiale
6.
A la fin de la guerre, les Ukrainiens du Canada pouvaient s'enorgueillir du fait qu'un
des leurs, Philip Konowal, s'était vu décerner la "Victoria Cross", la plus
haute distinction militaire de l'Empire britannique, pour son insigne bravoure. Il ne fut
pas le seul à être honoré. Certains de ses compatriotes reçurent d'autres médailles,
tel le soldat Wasyl Shvets, qui avait été blessé à trois reprises alors qu'il se
battait en France au sein du 19ième bataillon canadien, et qui fut recommandé pour la
Médaille du service méritoire.
| 2. |
D'ailleurs, l'Evêque ukrainien Nykyta Budka, lequel dirigeait la communauté ukrainienne catholique du Canada à cette époque, écrivit une lettre pastorale demandant à tous les immigrants ukrainiens de se porter à la défense du Canada, leur rappelant la liberté, la prospérité et la richesse du développement spirituel qu'ils avaient trouvées au pays. |
| 3. |
Berton, Pierre, Vimy, (McClelland and Stewart, Toronto, 1986) à la page 32. |
| 4. |
Dans son livre Early Ukrainian Settlements in Canada 1895-1900, Vladimir J. Kaye raconte l'histoire de quatre frères qui s'étaient enrôlés en s'identifiant chacun différemment. Le premier s'enregistra en tant qu'Ukrainien. Le second se dit Ruthène et le troisième, Russe. Quant au quatrième, il s'identifia en tant que Galicien. |
| 5. |
Dans un article récemment paru dans le Winnipeg Free Press, Bonnie Bridge mentionne le cas d'un de ces Ukrainiens, Fred Perchaluk dont le nom d'adoption, "Fred Davis", apparaît sur le monument érigé à Vimy en France, à la mémoire de ceux qui participèrent à ce qui fut sans doute la première et la plus marquante de toutes les victoires militaires du Canada. (Bonnie Bridge, Remembermg "Davis" of Ukraine, The Winnipeg Free Press, mercredi, le 10 novembre 1993, page B-3). |
| 6. |
Tel que rapporté par V.J. Kaye dans son livre Ukrainian Canadians in Canada's Wars à la page 106. |