LA VIE DES UKRAINIENS DU QUÉBEC

Chapitre
Les Trois Solitudes:
L'Histoire des Ukrainiens au Québec
Entre 1910 et 1960

Yarema Gregory Kelebay


Certes, il est difficile de retracer les origines de la venue des immigrants ukrainiens au Québec, dans la mesure où leur arrivée dans cette province fut en grande partie accidentelle. D'ailleurs, les auteurs qui ont écrit sur ce sujet ne s'entendent pas quant à la date d'arrivée des premiers Ukrainiens. Il y en avait probablement certains qui étaient déjà établis à Montréal quand Herbert Brown Ames écrivit The City Below the Hill en 1897. Dans ce livre, il décrivit ainsi la population qui habitait alors au sud de Westmount:

42 pour cent des familles sont canadiennes-françaises, 34 pour cent sont d'origine irlandaise, 21 pour cent sont britanniques et d'autres nationalités forment le dernier 3 pour cent. [...] Parmi les étrangers, on retrouve 94 familles allemandes et hollandaises, 70 familles russes et polonaises, 24 familles noires, 18 familles chinoises, 17 familles italiennes, 17 familles scandinaves et danoises, une famille espagnole et une famille belge. [...] Presque tous les Polonais et presque tous les Russes étaient Juifs3.
Puisque certains des étrangers dont Ames fait mention provenaient d'Autriche-Hongrie, il est fort possible qu'il se trouvait des Ukrainiens au nombre de ceux qu'il décrivit comme étant "Allemands, Russes et Polonais".

A son arrivée à Montréal en 1905, Mykhaylo Kotsulym, l'un des premiers arrivants ukrainiens remarqua qu'il s'y trouvait déjà des Ukrainiens4. Ivan Onyshkevych écrivit que les premiers immigrants ukrainiens du Québec provenaient d'un groupe:

... qui était arrivé avant 1900 à Halifax et dont certains, après avoir remarqué la province de Québec, avaient décidé de s'établir à Montréal, alors que d'autres se rendirent dans l'Ouest canadien5.
Deux éminents historiens, le père Ihor Monczak et M. H. Marunchak s'entendent pour dire que les frères Tukhtiy furent les premiers immigrants ukrainiens de Montréal. Cependant, ils diffèrent quant à l'année de leur arrivée, le père Monczak fixant cette date en 19026 alors que Marunchak est d'avis qu'ils sont arrivés avant 19007.

Mykhaylo Tsytulsky mentionne que son frère Onufriy, arrivé à Montréal en 1904, y resta pendant deux ans avant de retourner en Ukraine pour prêter main forte à certains de ses compatriotes qui cherchaient à quitter le pays afin d'éviter le service militaire. Dans ses mémoires, Tsytulsky décrivit ainsi le périple qui l'amena à Montréal:

[Onufriy] et moi sommes partis pour le Canada avec 15 autres jeunes gens. La police autrichienne a eu vent de nos plans et nous a mis en état d'arrestation. Ensuite, on nous fit passer des examens médicaux afin de nous préparer au service militaire. Cependant, le comité de recrutement nous rejeta tous, puisqu'aucun d'entre nous n'avait encore atteint l'áge de dix-huit ans. [...]. Nous nous sommes rendus en Galicie de l'ouest en date du 10 mars 1907, où nous devions subir des examens de la vue. [...] De là, nous nous sommes rendus en Belgique, à Anvers plus précisément, où nous sommes montés à bord du Montezuma. Ce bateau faisait la navette entre l'Amérique et l'Europe, amenant du bétail en Europe et transportant des passagers en Amérique. [...] Nous sommes arrivés à Québec en avril et, de là, nous fûmes transportés à Montreal. Arrivés à la gare, mon frère et moi nous rendîmes chez Mykola Krayetsky qui nous amena chez Ivan Drohobytsky, sur la rue Grand Trunk, à la Pointe-Saint-Charles8.
Deux dames se souviennent ainsi des origines de la communauté ukrainienne de Lachine:

Entre 1905 et 1907, des familles ukrainiennes et des célibataires sont venus s'établir à Lachine. Il s'agissait, pour la plupart, de jeunes gens qui passaient leurs temps libres à danser et à chanter à la taverne [...] Ils venaient de Galicie, de Transcarpatie et de Bucovine. La plupart d'entre eux étaient de religion orthodoxe. Il y en avait environ 400. D'ailleurs, trente d'entre eux venaient du petit village de Mayivka. En 1909, les orthodoxes de Bucovine, le groupe le plus nombreux, construisirent une petite église en bois sur la 6-ième avenue. Peu de temps après, elle fut incendiée et ce n'est qu'en 1912 qu'ils construisirent une église en brique qui reçut le nom de Saint-Jean-de-Sochawa. Cette église, qui existe toujours d'ailleurs, accueillit des orthodoxes de Bucovine et des catholiques de Galicie jusqu'en 1913. Les différences entre les deux rites étaient bien minces et les fidèles des deux groupes étaient unis tant par leurs origines que par leur nationalité austro-hongroise. Il n'y avait entre eux aucune intolérance religieuse. Mais plus tard, certains agitateurs furent à l'origine de dissensions au sein de la communauté9.
Stephen Mamchur10 et Charles Bayley11 estiment que les origines de la communauté ukrainienne du Québec remontent à 1904 tandis que Nadia Hrymak-Wynnycky écrit que la première famille ukrainienne arriva à Montréal en 189912.

A cette époque, les libéraux de Sir Wilfrid Laurier s'efforçaient de mettre en application la politique nationale élaborée par Sir John A. Macdonald en 1878. Cette politique avait trois buts principaux: l'établissement d'une protection tarifaire, la construction d'un chemin de fer transcontinental et l'immigration massive. Sous l'égide de Clifford Sifton, le ministre de l'Intérieur du gouvernement Laurier, cette politique connut un succès retentissant alors que le gouvernement abandonna sa politique traditionnelle qui consistait à favoriser une immigration en provenance du Nord-Ouest de l'Europe, de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis. C'est cette nouvelle orientation qui permit aux Ukrainiens de s'enraciner tant au Canada qu'au Québec.

Il faut bien admettre cependant que cette nouvelle politique en matière d'immigration n'était pas dénudée de controverse. Plusieurs firent référence aux immigrants comme étant les protégés de Sifton ou encore comme étant le rebut d'Europe. Les nouveaux arrivants se sont souvent vus affubler des pires épithètes. Certains parlaient même d'une invasion barbare. A titre d'exemple, retenons le cas de Stephen Leacock, qui craignait que le tissu social canadien n'en soit grandement endommagé13. Néanmoins, les immigrants continuèrent d'arriver en provenance du Sud-Est de l'Europe.

Sifton comptait envoyer les nouveaux immigrants dans les parties du Dominion qui n'avaient pas encore été développées, ces immigrants "de deuxième ordre" étant destinés à coloniser l'Ouest canadien et non à peupler les centres urbains de l'est du pays. Comme le rapportait le Montreal Star de l'époque, leur admission au pays ne visait pas à "congestionner nos villes"14. Il s'agissait là, à toutes fins pratiques, d'un genre d'"impérialisme domestique à la canadienne", pour reprendre les mots d'Allan Smith, ou du moins d'un apartheid spatial, régi non par la couleur de la peau, mais par le son de l'accent des nouveaux arrivants15.

Nonobstant les objectifs du gouvernement, certains de ces nouveaux arrivants ne se rendirent pas dans l'Ouest canadien, préférant plutôt habiter les centres urbains de l'est du pays, y établissant ainsi des communautés ethniques, notamment la communauté ukrainienne du Québec.

Il est difficile d'estimer avec justesse l'importance de la population ukrainienne de Montréal avant 1947. Un tel exercice n'est pas aussi simple qu'il puisse paraître à prime abord puisque les statistiques obtenues à l'époque sont parfois déformées, tant par l'attitude des immigrants que par l'excès de zèle, le manque de jugement ou le peu de souci d'exactitude des recenseurs. De plus, il ne faudrait pas oublier toutes les différentes nuances qui pouvaient exister, à cette époque, au niveau de l'appartenance raciale, nationale et linguistique, quant aux lieux de naissance et quant aux points d'embarquement, nuances qui ont pu influencer les résultats de ces recensements.

Environ 90 pour cent des Ukrainiens qui sont venus s'établir au Québec venaient de Galicie, en Ukraihe de l'Ouest.  Les autres venaient de Bucovine et d'Ukraine de l'Est. Peu d'Ukrainiens de l'Est sont venus s'établir au Canada, puisque leur émigration était strictement contrôlée, dans un premier temps par le gouvernement de la Russie tsariste, et ensuite par celui de l'U.R.S.S.

Suite à l'effondrement de l'empire austro-hongrois, dont elle faisait partie, la Galicie fut annexée par la Pologne pour ensuite passer sous le contrôle de l'U.R.S.S. après la Deuxième Guerre mondiale. Ces fréquents changements de juridiction, ainsi que l'état apatride de plusieurs Ukrainiens, compliquèrent leur identification, tant à l'intérieur de la communauté ukrainienne, qu'au sein de la population canadienne. En effet, lorsqu'on leur demandait leur nationalité, plusieurs immigrants ukrainiens répondaient qu'ils étaient Galiciens, Ruthènes ou même simplement des habitants de la Rus, l'ancien nom de l'Ukraine, qui était souvent confondu avec le mot "Russie." De plus, bon nombre de ceux qui sont arrivés avant 1914, en provenance d'Autriche-Hongrie, s'identifièrent comme étant Austro-hongrois. Pendant l'entre-deux-guerres, plusieurs se présentèrent comme étant polonais parcequ'ils étaient arrivés au pays munis de passeports polonais, la Galicie ayant fait partie de la Pologne à cette époque.

Il faut noter que leur situation était d'autant plus compliquée que le terme "Ukrainien" ne commença à apparaître sur les formulaires de recensement canadiens qu'en 1931. Or, les données de ce recensement révèlent qu'il y avait, à cette époque, 4,340 Ukrainiens au Québec, dont 3,510 à Montréal, les autres s'étant établis à Val D'Or et à Rouyn-Noranda pour la plupart.

Le tableau qui suit a été réalisé à l'aide de chiffres avancés par Mamchur en 193116 et par Bayley en 193917, concernant la population ukrainienne de Montréal. Il est à remarquer cependant qu'il est possible que ces chiffres soient quelque peu conservateurs18.

Aperçu de la population ukrainienne de Montréal, par district
(Mamchur, 1931 *) et (Bayley, 1939 **)
Quartier Population* Pourcentage* Population** Pourcentage**
Pointe St-Charles 1,159 33.0 3,000-5,500 37.3-34.3
Centre-ville 817 23.2 1,200-1,500 15.0-14.7
Frontenac 690 19.7 1,300-2,300 16.0-22.5
Côte St-Paul / Ville Emard 167 4.9 - -
Rosemont 144 4.1 600 7.4-5.9
Ahuntsic 68 1.9 200 2.5-2.0
Autres endroits à Montréal 294 8.4
Lachine 1,200-1,500 15.0-14.7
St-Michel 200 2.5-2.0
Total 3,500 100% 8,050-10,200 100%

Tout naturellement, les premiers arrivants se sont établis là où il y avait du travail. Ceux qui sont venus par la suite ont cherché à s'établir près de leurs compatriotes. C'est ainsi que des petites enclaves ukrainiennes commencèrent à se former à Montréal, que ce soit à la Pointe-Saint-Charles, au Centre-ville, aux alentours de la rue Frontenac, à Lachine et à Côte-Saint-Paul/Ville Emard19. Encore faut-il ajouter que ces quartiers, habités presque exclusivement par des ouvriers, étaient parmi les plus pauvres de la métropole20.

En raison de leur dimensions réduites, ces enclaves ne pouvaient être considérées en tant que quartier ehnique. Cependant, elles se distinguèrent assez rapidement, soit par une église ou par une salle paroissiale, ou encore par un autre lieu de rencontre central, culturel ou sociaL D'ailleurs, ces centres révélèrent que la communauté ukrainienne de Montréal était, à cette époque, traditionnelle, intégrée et unie.

Les statistiques officielles montrent qu'environ 8,001 Ukrainiens habitaient au Québec en 1941, mais il est difficile de déterminer avec précision le nombre de réfugiés qui arrivèrent à Montréal après 1947. En 1951, la population ukrainienne du Québec avait grimpé jusqu'à 12,921 habitants. Parmi ceux-ci, 11,154 vivaient dans la région metroplitaine. Enfin, le recensement de 1961 révèle qu'il y avait, à cette époque, 15,558 Ukrainiens dans toute la province de Québec.

Notes:
3. Ames, Herbert Brown, The City Below the Hill (Toronto, University of Toronto Press, 1897/1972) aux pp. 88-89, 92.
4. Voir, à ce sujet, l'article de Mykhaylo Kotsulym, "Comment je suis devenu conscient de ma situation d'Ukrainien au Canada", publié en Ukrainien dans The Golden Jubilee of the "Prosvita" Society of Taras Shevchenko in Montreal-Pointe St. Charles, Maria Davydovych, éditrice, (Toronto, "Prosvita" Society of Taras Shevchenko et The Basilian Press, 1963), à la p. 55.
5. Onyshkevych, Ivan, "Les premiers immigrants ukrainiens de Montréal", publié en Ukrainien dans Ukrainian Golden Age Club "Tryzub" of Montreal, Lest the Toil and Glory of the Pioneers Are Forgotten (Toronto, The Golden Age Club "Tryzub" of Montreal / The Basilian Press, 1979) à la p. 297.
6. Monczak, Ihor, "La paroisse Saint-Michel - Mère du Québec ukrainien", publié en Ukrainien dans Lest the Toil and Glory of the Pioneers Are Forgotten, à la p. 48.
7. Marunchak, M.H., The Ukrainian Canadians: A History (Winnipeg, Ukrainian Academy of Arts and Sciences (UVAN), 1967) à la p. 209.
8. The Recollections Mykhaylo Tsytulsky Made in Montreal in 1951," dans Lest the Toil and Glory of the Pioneers Are Forgotten, à la p. 238.
9. Harhay, Anastasia et Ivanylo, Kateryna, "St. Basil the Great Parish," dans A Quarter of a Century of the Episcopal Throne 1948-1973 Julian Beskyd, éditeur (Toronto,Nasha Meta, 1975) aux pp. 671-672.
10. Mamchur, S.W., The Economic and Social Adjustment of Slavic Immigrants in Canada With Special Reference to Ukrainians in Montreal (Thèse de maîtrise, Université McGill, 1935) aux pp. 69-70.
11. Bayley, C.M., The Social Structure of the Italian and Ukrainian Immigrant Communities in Montreal (Thèse de maîtrise, Université McGill, 1939).
12. Hrymak-Wynnycky, N.A., Les églises ukrainiennes à Montréal (Thèse de maîtrise, Université de Montréal, 1964).
13. Berger, C., The Sense of Power: Studies in the Ideas of Canadian Imperialism, l867-1914 (Toronto, University of Toronto Press, 1970), à la p. 151.
14. Voir, à ce sujet, les éditoriaux du Montreal Star du 6 janvier, du 12 et du 18 octobre 1905.
15. Smith, A., "Metaphor and Nationality" Canadian Historical Review, L. 1, 1970, aux pp. 246-275.
16. Mamchur, à la p. 69.
17. Bayley, à la p. 150.
18. En effet, toutes les personnes interviewées dans le cadre de la présente étude s'entendent pour dire que la population ukrainienne de Montréal a toujours dépassé, d'une manière considérable, les statistiques officielles.
19. Mamchur, à la p. 69.
20. Copp, T., The Anatomy of Poverty: The Condition of the Working Class in Montreal, 1897-1929, (Toronto, McClelland & Stewart, 1974).
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