Les émigrés-patriotes, ceux de la deuxième vague, qui arrivèrent à Montréal entre
1922 et 1929, furent beaucoup moins nombreux que ceux de la première. Toutefois, il est
beaucoup plus difficile de les décrire. Pour bien comprendre leur mentalité, il est
nécessaire de connaître l'évolution qu'a connue l'Ukraine entre 1914 et 1921 alors que
le pays fut secoué par la Première Guerre mondiale, par la Révolution russe ainsi que
par sa propre lutte pour l'indépendance.
A. L'influence du mouvement indépendantiste
Pour l'Ukraine, la Première Guerre mondiale dura six ans
50. Voyant leurs opresseurs
russes et austro-hongrois se faire la guerre, les patriotes ukrainiens décidèrent
d'attendre leur affaiblissement avant de réclamer l'indépendance de l'Ukraine. Ce n'est
donc qu'en 1917 qu'une assemblée constitutionnelle fut convoquée, à Kyyiv, et que le
Rada (Conseil) central ukrainien fut constitué, avec Michael Hrushevsky à sa tête. Le
Rada proclama d'abord l'existence, sur le territoire occupé par la Russie, de la
République nationale d'Ukraine en novembre 1917 et ensuite l'indépendance de cette
République, le 22 janvier 1918.
Les forces bolcheviques ne virent pas d'un bon oeil la création de cette république
"bourgeoise", et une fois leur position consolidée dans le Nord de la Russie,
elles s'empressèrent d'expédier l'Armée rouge en Ukraine. A ce sujet, l'historien Taras
Hunczak écrivit que:
Selon les termes du traité de Brest-Litovsk, auquel avait participé l'Ukraine, les
troupes des puissances centrales se rendirent en Ukraine afin de combattre les forces
bolcheviques qui, au moment de la signature du traité, soit le 9 février 1918,
contrôlaient déjà Kyyiv, ainsi qu'une bonne partie du pays. L'armée austro-hongroise,
aidée de quelques troupes ukrainiennes, fit de rapides progrès, sans trouver de
résistance sérieuse de la part des bolcheviques. En date du 2 mars 1918, Kyyiv fut entre
les mains des Allemands et l'Ukraine fut presque entièrement débarrassée des
bolcheviques à la fin du mois d'avril51.
Le traité de Brest-Litovsk apporta un regain de vie temporaire à la jeune République
nationale d'Ukraine. Cependant, l'Allemagne ne tarda pas à y établir un régime
monarchiste, dirigé par le Hetman Pavlo Skoropadsky
52. Ce régime, fort controversé par
ailleurs, ne fit pas long feu.
En novembre 1918, suite à la chute de leur maître habsbourgeois, les provinces de
Galicie et de Bucovine, proclamèrent leur indépendance à leur tour, en prenant le nom
de "République nationale d'Ukraine de l'Ouest." Le régime du Hetman
Skoropadsky, qui gouvernait jusque là la République nationale d'Ukraine, tomba en
janvier 1919. La République nationale d'Ukraine de l'Ouest proclama alors l'union des
deux républiques et déclara l'indépendance du pays sous la gouverne d'un conseil
d'état dirigé par Symon Petliura.
La République n'eût pas la vie longue, et elle fut bientôt attaquée à l'est par
l'Armée rouge et à l'ouest par la Pologne, appuyée de la France.
Ainsi:
L'Histoire se répéta et la Pologne et la Russie se partagèrent l'Ukraine, à Riga en
1921. La rivière Zbruch divisait les deux parties l'une de l'autre53.
Bientôt, l'Ukraine se trouva divisée en quatre, la Pologne ayant pris la Galicie, et
la Russie, l'Ukraine de l'Est, alors que la Bucovine tomba sous domination roumaine et la
Transcarpathie alla à la Tchécoslovaquie.
C'est donc après la guerre, la révolution et l'échec de cette lutte pour
l'indépendance que les immigrants de la deuxième vague commencèrent à arriver au
Québec en 1922. D'une manière générale, ces derniers étaient nettement plus
politisés que leurs compatriotes de la première vague et ils étaient également moins
enclins au socialisme. Pour eux, la résolution des problèmes économiques et sociaux de
l'Ukraine passait forcément par son indépendance. Ils étaient d'avis que la
social-démocratie de l'Ukraine avait été trahie par celle de la Russie ainsi que par
les forces bolcheviques. Ainsi, ils se méfiaient du fédéralisme russe et de l'Union
soviétique.
Parmi ces émigrés-patriotes, il se trouvait bon nombre de militaires qui s'opposaient
aux idéaux de la Révolution russe et qui s'étaient battus pour l'indépendance du pays,
notamment contre les bolcheviques. Ils souhaitaient voir l'Ukraine devenir un état-nation
à part entière, au sein même de la communauté des états de l'Europe de l'Ouest. Fiers
et déchus, ils croyaient fermement que la naiveté des politiciens ukrainiens, le manque
de précision de leur idéologie et leur motivation revolutionnaire avaient coûté à
l'Ukraine son indépendance
54.
Andriy Hukalo arriva à Montréal le 5 novembre 1921. La description qu'il fit de son
arrivée représente bien l'état d'esprit des immigrants de la deuxième vague et
démontre à quel point leur mentalité différait de celle de ceux qui les avaient
précédés.
J'étais un second lieutenant dans l'armée de la République nationale d'Ukraine,
décoré de la croix de fer. A mon arrivé à la Gare Windsor, je fus accueilli par mes
parents, qui étaient arrivés au pays en 1910. Par la suite, je rencontrai Stepan Suvala,
un chef d'escadrille de la "Sitchovy Striltsy" (les fusiliers Sitch). Il me
présenta le Docteur Ivan Yakymyshchak avec lequel nous visitâmes le "Mykhaylo
Drahomanov Society" où nous rencontrâmes Vasyl et Tetania Kobitovych qui tenaient
commerce dans le quartier juif. Là, je me suis fait des amis parmi les chefs de la
communauté juive. Je connus aussi des entrepreneurs, des marchands et des échevins55.
B. Les nouvelles organisations communautaires
En 1928, un groupe d'anciens militaires installés à Montréal y fondèrent la
"Ukrainian Sitch Riflemen's Society" (Société des fusiliers Sitch)
56. De
concert avec ses sociétés affiliées, telles la "Olha Basarab Organization of
Ukrainian Women," cette société donna naissance, en 1932, à la "Ukrainian
National Federation" (ci-après: "UNF"), laquelle fut à l'origine de la
MUN (Association des jeunes Nationalistes ukrainiens), groupe qui fut constitué en 1936.
Par ailleurs, l'UNF mit sur pied une école ukrainienne en 1934 avant de fonder deux
autres branches en 1936: l'une à Val D'Or et l'autre à Rouyn-Noranda
57. L'année
suivante, l'UNF organisa un groupe de jeunes à Montréal. Fait intéressant à remarquer,
les locaux de l'ULFTA, laissés vides après qu'elle fut bannie lors de la Deuxième
Guerre mondiale, furent repris par l'UNF. D'ailleurs, ce n'est qu'en 1945 que l'UNF acquit
son propre édifice à Montréal, sur la rue Prince-Arthur Ouest. Entre-temps, la Caisse
d'économie ukrainienne de Montréal fut fondée en 1944
58.
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Ukrainiens sur le Mont-Royal, au début des années 1920. Collection Yurij et Zorianna Luhovy. |
Parmi les immigrants de la seconde vague, il se trouvait également des monarchistes
qui avaient supporté le gouvernement du Hetman Pavlo Skoropadsky en 1918. C'est pourquoi
une branche de la "United Hetman Organization" (ci-après: "UHO") fut
mise sur pied à Montréal en 1931
59. D'autres organisations à tendance souverainiste
firent surface à Montréal entre 1922 et 1939. Ce fut le cas de la Tovarystvo Ukrayinstiv
Samostiynykiv (Société des souverainistes ukrainiens) en 1926, du club estudiantin
Kotliarevsky en 1927, et de la "Mutual Aid Society", qui était affiliée à la
"Drahomanov Society", toujours en 1927. En 1934, une seconde branche de la
"Prosvita Society - Taras Shevchenko" fut mise sur pied, a Lachine
60.
C. Les dissensions au sein de la communauté
Les immigrants de la deuxième vague sont arrivés au Québec alors que la communauté
ukrainienne était la proie de fortes dissensions. En effet, la plupart des Ukrainiens de
la première vague avaient suivi de près les événements qui s'étaient déroulés en
Ukraine entre 1914 et 1921, et plusieurs d'entre eux étaient de moins en moins favorables
à la sociale démocratie russe, à sa coopération par l'Ukraine et aux principes
d'égalité, de fédéralisme et d'mternationalisme qui sous-tendaient le tout.
Conséquemment, ils devinrent de plus en plus nationalistes, et mirent en question leurs
anciennes allégeances. C'est ainsi qu'ils commencèrent à faire preuve d'une plus grande
sensibilité culturelle et qu'ils résistèrent farouchement à toute tendance
assimilatrice. Il est à remarquer que ce processus ne fut qu'avivé par l'arrivée des
immigrants de la deuxième vague,
Cette nouvelle tendance protectionniste se manifesta particulièrement au sein de la
communauté catholique ukrainienne, en 1925
61, alors que plusieurs se mirent à contester
les tendances d'uniformisation de l'Eglise catholique à Montréal, allant même jusqu'à
dire qu'il s'agissait là d'une tentative de "latinisation", de
"romanisation" de "polonisation" ou même de dénaturalisation de leur
rite byzantin. C'est au sein de la "Drahomanov Society" que cette dissension se
fit le plus sentir, alors que Juriy Dragan, un jeune drahomaniste manitobain, arriva à
Montréal pour y poursuivre ses études en médecine à l'Université McGill. Dragan
contribua à la division religieuse de la communauté qui eut lieu en 1925 et fut à
l'origine de la fondation, au cours de cette même année, du "Ukrainian Orthodox
Brotherhood"
62. C'est d'ailleurs à compter de ce moment-là que l'Eglise orthodoxe
ukrainienne est devenue davantage militante et nationaliste.
Plusieurs organisations souverainistes s'affilièrent à l'Eglise orthodoxe. C'est
ainsi que la "Zaporozhian Sitch", la "Self-Reliance Association", la
"Canadian Ukrainian Women's Association", la "Canadian Ukrainian Youth
Association" et le "Brotherhood of Christian Mercy" s'unirent, en 1926,
afin de fonder la "Soyuz Ukraintsiv Samsostiynykiv - Ukrainian Self Reliance
League" (ci-après: "USRL"), laquelle devint bientôt une branche
auxiliaire séculière de la nouvelle Eglise orthodoxe ukrainierine au Québec. Ses
membres, des Orthodoxes ukrainiens pour la plupart, croyaient que l'autonomie, le respect
et l'actualisation des Ukrainiens étaient des caractéristiques qu'il importait de
développer au sein de leur communauté. Ils croyaient fermement à l'indépendance de
l'Ukraine et que l'évolution tant de la mère-patrie que de la diaspora passait par le
développement de la foi orthodoxe et de la démocratie
63.
En réponse à cette réforme orthodoxe, l'Eglise catholique lança une contre
réforme, sous l'égide des pères de Saint-Basile, qui desservirent la communauté
ukrainienne du Québec entre 1932 et 1952
64. C'est ainsi que le "Brotherhood of
Ukrainian Catholics" (ci-après: "BUC") fut fondé, avec des branches à la
grandeur du pays. A Montréal, des branches furent établies par le père Andriy Trukh à
la paroisse Saint-Michel ainsi qu'à la paroisse du Saint-Esprit à la
Pointe-Saint-Charles
65. Ces deux branches collaboraient fréquemment avec l'organisation
monarchiste, la UHO, afin d'insuffler un renouveau patriotique et nationaliste au sein de
la communauté catholique ukrainienne pour contrer l'influence orthodoxe. Ainsi, d'un
côté, l'Eglise catholique et la UHO proposaient des idéaux hiérarchiques et
autoritaires alors que l'USRL défendait des positions plus démocratiques et
communautaires
66.
D. Les premières super-structures
Suite à l'arrivée des immigrants de la deuxième vague, plusieurs organisations
ukrainiennes canadiennes établirent des branches au Québec vers le milieu des années
1930. Afin de concentrer leurs efforts pour venir en aide à la mère-patrie qui souffrait
de la brutalité et de la terreur des jougs polonais et russe, ces organisations se
regroupèrent sous l'égide de deux superstructures: le "Representative Canadian
Ukrainian Committee" et le "Central Canadian Ukrainian Committee." A
l'amorce de la Deuxième Guerre mondiale, un seul comité, le "Ukrainian Canadian
Committee" (ci-après: "UCC") fut mis sur pied en 1940 à Winnipeg, afin
d'unifier les Ukrainiens, sous les auspices du Gouvernement fédéral et avec le concours
des deux Eglises ukrainiennes et des principales organisations ukrainiennes, à
l'exception des communistes, qui s'opposaient à cette guerre qu'ils jugeaient
"impérialiste". Une branche de ce comité fut établie à Montréal en février
1941.
Les efforts du UCC ne furent pas vains. En effet, plus de 10,000 Canadiens-ukrainiens
s'enrôlèrent au sein des Forces armées canadienries au cours de la Deuxième Guerre
mondiale
67.