Ce n'est qu'avec la troisième vague d'immigration que quelques Ukrainiens qui avaient
vécu sous le joug de l'U.R.S.S., dans l'est et dans le centre de l'Ukraine, vinrent
s'établir au Canada. Toutefois, il faut bien comprendre qu'ils ne composaient qu'une
infime fraction des réfugiés-nationalistes, dont la majeure partie provenait de Galicie,
où ils avaient été témoins des débats orageux des années 1920 et 1930.
A. L'influence de Dontsov
Au cours de cette période, un nouveau mouvement nationaliste ukrainien avait surgi en
Galicie, suite à l'échec du rêve indépendantiste
68. Ce mouvement, qui avait suscité l'engouement d'une bonne partie de la jeunesse ukrainienne, donna naissance à
l'idéologie du nationalisme ukrainien moderne dont le porte-parole fut l'écrivain
galicien Dmytro Dontsov (1883-1973), rédacteur du journal Vistnyk. Ce dernier fut,
certes, l'un des écrivains galiciens nationalistes les plus lus. D'ailleurs, entre
1905 et 1960, il publia des milliers d'articles qui parurent dans plus d'une cinquantaine
de journaux et de périodiques
69. Deux de ses livres,
Le Fondement de nos politiques (1921)
70 et
Nationalisme (1926), renferment certains principes, qui, selon lui, auraient pu servir de paramètres lors d'une éventuelle poussée indépendantiste.
Selon Dontsov, le monde se divisait en deux forces culturelles et religieuses: l'Orient
et l'Occident. Pour lui, la Russie faisait partie de l'Asie, et l'Ukraine de l'Europe. Il
croyait que la Révolution russe ne representait pas une coupure, mais plutôt une
continuation de l'histoire de la Russie. Pour lui, la "troisième Rome" était
simplement remplacée par la troisième internationale, laquelle s'opposait toujours au
mode de vie occidental et aux principes européens. Il croyait également que l'Ukraine se
devait de cultiver des valeurs politiques occidentales et que sa politique étrangère
devait la conduire à se dissocier de la Russie. Ainsi, il était d'avis que l'intérêt
national de l'Ukraine devait se rapprocher de celui d'autres pays européens, et que ces
intérêts nationaux dictaient à ces pays de s'unir contre la Russie. De plus, il
croyait que toute tentative d'indépendance devait se fonder sur les paysans ukrainiens et
non sur l'intelligentsia, qui, selon lui, n'avait pas été à la hauteur de la situation
lors de la Révolution ukrainienne de 1917-1921
71.
Plus tard, Dontsov écrivit qu'il croyait profondément en la volonté comme force
motrice de l'histoire, par exemple, la volonté de liberté et la volonté de dominer. Il
croyait également à la nécessité d'une hiérarchie sociale et d'une élite
gouvernante. Sa philosophie comportait également un volet plus messianique, un sens du
devoir et d'allégeance fondé sur l'occidentalisation, sur le capitalisme, sur la
propriété privée ainsi que sur la séparation entre l'Eglise et l'Etat
72. Roman Olynyk
Rakhmanny a déjà mentionné que l'idéologie de Dontsov se rapprochait de l'idéologie
droitiste, anti-communiste de Maurras, Barres et de l'Action française. Bref, Dontsov
était un "Homme de la Droite"
73.
Malgré l'opposition des démocrates et de l'Eglise catholique, les idées de Dontsov
prirent racine parmi l'intelligentsia et la jeunesse de Galicie. D'ailleurs, il fut le
maître à penser de l'0rganisation des Nationalistes Ukrainiens (ci-après:
"OUN"). Cette organisation, mise sur pied en Europe de l'Ouest vers la fin des
années 1920, réussit à établir assez rapidement un réseau clandestin en Ukraine de
l'Ouest. Elle devint en quelque sorte l'antithèse politique et spirituelle de tous les
autres regroupements politiques d'Ukraine et de Galicie, en raison de ses politiques qui
privilégiaient les insurrections et les révolutions armées, qui, selon elle, auraient
été les meilleurs moyens d'atteindre l'indépendance
74.
A l'amorce de la Deuxième Guerre mondiale, l'OUN dirigea l'assaut ukrainien à
l'encontre des forces soviétiques dans l'est du pays et des troupes polonaises à
l'ouest. Pendant un certain temps, ses objectifs politiques semblaient coïncider, de plus
en plus, avec ceux des puissances de l'Axe, et ce, surtout après que l'Allemagne eut
attaqué l'Union soviétique en 1941. Cependant, Hitler écrasa rapidement le nouvel état
Ukrainien que l'OUN avait proclamé au cours de cette même année. C'est alors que l'OUN
se réfugia dans la clandestinité et qu'elle se mit à combattre tant le nazisme que le
communisme, ce qu'elle continua de faire jusqu'en 1956
75.
B. Les camps de réfugiés et de personnes déplacées
Après la libération, plusieurs millions d'Ukrainiens se retrouvèrent en Allemagne en
tant que réfugiés. La plupart d'entre eux furent rapatries, ré-incarcérés et parfois
mêmes exécutés par les soviétiques
76. Quelques uns d'entre eux réussirent à passer à l'Ouest et certains vinrent s'établir au Canada. Ce fut d'ailleurs le cas de Dontsov, qui s'établit à Montréal et qui y demeura jusqu'à sa mort, survenue en 1973.
Lors de leur séjour dans les camps de réfugiés et de personnes déplacées, la
plupart des Ukrainiens qui sont venus s'établir au Québec après 1947, avaient eu
amplement l'occasion de se sensibiliser aux divers courants de pensée culturels et
politiques de l'époque. D'ailleurs, il y eut, pendant cette période, une division au
sein de l'OUN. Ainsi naquirent les factions melnykite et banderite, nommées ainsi
d'après leurs chefs, le Colonel Andriy Melnyk et Stepan Bandera. En général, la
mentalité des réfugiés-immigrants, qui croyaient tous à la libération de l'Ukraine,
ne fut pas affectée par cette division. C'est au niveau des moyens qu'ils proposaient
pour parvenir à cette libération que les deux camps se distinguaient et c'est à ce
titre que cette division interne a profondément marqué les réfugiés-immigrants. Ainsi,
la communauté ukrainienne du Québec, tout comme d'autres communautés de la diaspora
sans doute, fut divisée après la Deuxième Guerre mondiale.
A leur arrivée à Montréal, les réfugiés ukrainiens de la troisième vague
s'installèrent près de leurs compatriotes qui y étaient déjà établis, au
centre-ville, aux alentours de la rue Frontenac, à la Pointe-Saint-Charles, à Lachine et
à Ville-Emard.
C. Les difficultés d'adaptation et l'essor de la communauté
Au tout début, les organisations ukrainiennes de Montréal accueillirent
chaleureusement les nouveaux venus, souhaitant ainsi augmenter leurs effectifs. Toutefois,
tous réalisèrent bientôt que ces organisations ne répondaient pas aux besoins et aux
aspirations politiques des refugiés. Malgré certains accommodements, des conflits
surgirent, vers le début des années 1950, entre les nouveaux arrivants et les Ukrainiens
des deux vagues précédentes. Les seconds s'attendaient à ce que les premiers se
joignent aux paroisses, aux associations et aux organisations déjà établies, qui
étaient déjà sous leur contrôle, et qu'ils se contorment à leurs volontés. Or, les
réfugiés n'en n'avaient point l'intention.
Bien souvent les relations entre les trois vagues d'immigrants étaient compliquées du
fait des différences éducatives, religieuses, culturelles et politiques qui existaient
entre ces trois groupes. Il n'est pas impossible que des questions d'ambition
personnelle aient également pu jouer un rôle à ce niveau.
De plus, les dissensions existaient parmi les immigrants ukrainiens de la troisième
vague, comme cela est souvent le cas parmi un groupe d'immigrants. Cette tension fut au
coeur du débat politique qui donna un regain de vie à la communauté ukrainienne du
Québec au cours des années 1950 et 1960. D'ailleurs, plusieurs nouvelles idées et
plusieurs nouveaux groupes naquirent de cette confrontation. En effet, entre 1950 et 1970,
une trentaine d'organisations nationalistes furent mises sur pied à Montréal
77. Parmi celles-ci on retrouve l'organisation Plast pour la jeunesse ukrainienne (1948), l'association sportive Ukraina (1949), la "League for the Liberation of Ukraine"
(1950), la "Union of Ukrainian Youth" (SUM) (1950), la "Union of Ukrainian
Victims of Russian Terror" (SUZheRO) (1950), l'"Organization of Ukrainian
Democratic Youth" (ODUM) (1951), le club d'étudiants Zarevo (1952), le
"Brotherhood of Former Members of the Ukrainian Division" (mieux connu sous le
non de Diviziynyky) (1952), la "Society of ex-members of the Ukrainian Insurgent
Army" (UPA) (1952) et la "Mikhnovsky Student's Society" (1955)
78.
Entre 1947 et 1967, il y eut probablement plus de constructions ecclésiastiques au
Québec que dans toute l'Ukraine, alors que neuf églises ukrainiennes furent soit
construites, rénovées ou achevées dans la région métropolitaine de même que dans la
région de Val D'Or. De plus, sept Ridna Shkola (écoles ukrainiennes) virent le jour
gràce au travail de professeurs réfugiés
79. Au même moment, trois nouvelles caisses d'économie furent mises sur pied alors que les activités d'une quatrième, fondée pendant l'entre-deux-guerres, s'accrurent considérablement
80. Enfin, une émission radiophonique ukrainienne fut diffusée à partir du mois d'août 1954.
Nous remarquons cependant qu'il n'y eut aucune nouvelle publication ukrainienne
d'envergure au Québec au cours de cette période. Cela s'explique assez facilement du
fait que la communauté recevait des journaux ukrainiens publiés à Toronto, Jersey City,
Winnipeg, Munich et Londres. Cependant, le Québec était loin d'être dénudé de
production journalistique ukrainienne. En effet, une étude réalisée en 1969 par
Alexander Malycky, publiée dans le périodique "Canadian Ethnic Studies",
révèle qu'il y avait, à cette époque, environ 549 publications ukrainiennes au Canada.
Environ 36 d'entre elles, toutes de petite envergure cependant, provenaient de Montréal.
Parmi celles-ci, une trentaine furent publiées pour la première fois entre 1947 et
1967
81.
Lors de l'arrivée des immigrants de la troisième vague, la communauté ukrainienne de
Montréal pouvait déjà s'enorgueillir de posséder un camp de vacances. En effet, le
père Tymochko de la paroisse Saint-Michel s'était porté acquéreur, en 1938, d'un camp
sis dans les Laurentides, qui reçut par la suite le nom d'"Ukraina"
82. En 1955, l'organisation SUM acquit son propre camp, non loin du camp Ukraina, à Saint-Théodore. Ce camp fut baptisé Verkhovyna et servit de lieu de rencontre aux
partisans de Stepan Bandera
83. Deux ans plus tard, la paroisse orthodoxe de Sainte-Sophie, dont les effectifs avaient augmenté considérablement suite à l'arrivée des immigrants de la troisième vague, acheta à son tour son propre camp d'été à Saint-Théodore
84. Enfin, en 1959 l'organisation Plast acheta un camp d'été dans la région des Cantons de l'est, près de Knowlton. Celui-ci reçut le nom de Baturyn
85.