LA VIE DES UKRAINIENS DU QUÉBEC

Chapitre
Les Trois Solitudes:
L'Histoire des Ukrainiens au Québec
Entre 1910 et 1960

Yarema Gregory Kelebay


Ce n'est qu'avec la troisième vague d'immigration que quelques Ukrainiens qui avaient vécu sous le joug de l'U.R.S.S., dans l'est et dans le centre de l'Ukraine, vinrent s'établir au Canada. Toutefois, il faut bien comprendre qu'ils ne composaient qu'une infime fraction des réfugiés-nationalistes, dont la majeure partie provenait de Galicie, où ils avaient été témoins des débats orageux des années 1920 et 1930.

A. L'influence de Dontsov

Au cours de cette période, un nouveau mouvement nationaliste ukrainien avait surgi en Galicie, suite à l'échec du rêve indépendantiste68. Ce mouvement, qui avait suscité l'engouement d'une bonne partie de la jeunesse ukrainienne, donna naissance à l'idéologie du nationalisme ukrainien moderne dont le porte-parole fut l'écrivain galicien Dmytro Dontsov (1883-1973), rédacteur du journal Vistnyk. Ce dernier fut, certes, l'un des écrivains galiciens nationalistes les plus lus.  D'ailleurs, entre 1905 et 1960, il publia des milliers d'articles qui parurent dans plus d'une cinquantaine de journaux et de périodiques69. Deux de ses livres, Le Fondement de nos politiques (1921)70 et Nationalisme (1926), renferment certains principes, qui, selon lui, auraient pu servir de paramètres lors d'une éventuelle poussée indépendantiste.

Selon Dontsov, le monde se divisait en deux forces culturelles et religieuses: l'Orient et l'Occident. Pour lui, la Russie faisait partie de l'Asie, et l'Ukraine de l'Europe. Il croyait que la Révolution russe ne representait pas une coupure, mais plutôt une continuation de l'histoire de la Russie. Pour lui, la "troisième Rome" était simplement remplacée par la troisième internationale, laquelle s'opposait toujours au mode de vie occidental et aux principes européens. Il croyait également que l'Ukraine se devait de cultiver des valeurs politiques occidentales et que sa politique étrangère devait la conduire à se dissocier de la Russie. Ainsi, il était d'avis que l'intérêt national de l'Ukraine devait se rapprocher de celui d'autres pays européens, et que ces intérêts nationaux dictaient à ces pays de s'unir contre la Russie. De plus, il  croyait que toute tentative d'indépendance devait se fonder sur les paysans ukrainiens et non sur l'intelligentsia, qui, selon lui, n'avait pas été à la hauteur de la situation lors de la Révolution ukrainienne de 1917-192171.

Plus tard, Dontsov écrivit qu'il croyait profondément en la volonté comme force motrice de l'histoire, par exemple, la volonté de liberté et la volonté de dominer. Il croyait également à la nécessité d'une hiérarchie sociale et d'une élite gouvernante. Sa philosophie comportait également un volet plus messianique, un sens du devoir et d'allégeance fondé sur l'occidentalisation, sur le capitalisme, sur la propriété privée ainsi que sur la séparation entre l'Eglise et l'Etat72. Roman Olynyk Rakhmanny a déjà mentionné que l'idéologie de Dontsov se rapprochait de l'idéologie droitiste, anti-communiste de Maurras, Barres et de l'Action française. Bref, Dontsov était un "Homme de la Droite"73.

Malgré l'opposition des démocrates et de l'Eglise catholique, les idées de Dontsov prirent racine parmi l'intelligentsia et la jeunesse de Galicie. D'ailleurs, il fut le maître à penser de l'0rganisation des Nationalistes Ukrainiens (ci-après: "OUN"). Cette organisation, mise sur pied en Europe de l'Ouest vers la fin des années 1920, réussit à établir assez rapidement un réseau clandestin en Ukraine de l'Ouest. Elle devint en quelque sorte l'antithèse politique et spirituelle de tous les autres regroupements politiques d'Ukraine et de Galicie, en raison de ses politiques qui privilégiaient les insurrections et les révolutions armées, qui, selon elle, auraient été les meilleurs moyens d'atteindre l'indépendance74.

A l'amorce de la Deuxième Guerre mondiale, l'OUN dirigea l'assaut ukrainien à l'encontre des forces soviétiques dans l'est du pays et des troupes polonaises à l'ouest. Pendant un certain temps, ses objectifs politiques semblaient coïncider, de plus en plus, avec ceux des puissances de l'Axe, et ce, surtout après que l'Allemagne eut attaqué l'Union soviétique en 1941. Cependant, Hitler écrasa rapidement le nouvel état Ukrainien que l'OUN avait proclamé au cours de cette même année. C'est alors que l'OUN se réfugia dans la clandestinité et qu'elle se mit à combattre tant le nazisme que le communisme, ce qu'elle continua de faire jusqu'en 195675.

B. Les camps de réfugiés et de personnes déplacées

Après la libération, plusieurs millions d'Ukrainiens se retrouvèrent en Allemagne en tant que réfugiés. La plupart d'entre eux furent rapatries, ré-incarcérés et parfois mêmes exécutés par les soviétiques76. Quelques uns d'entre eux réussirent à passer à l'Ouest et certains vinrent s'établir au Canada. Ce fut d'ailleurs le cas de Dontsov, qui s'établit à Montréal et qui y demeura jusqu'à sa mort, survenue en 1973.

Lors de leur séjour dans les camps de réfugiés et de personnes déplacées, la plupart des Ukrainiens qui sont venus s'établir au Québec après 1947, avaient eu amplement l'occasion de se sensibiliser aux divers courants de pensée culturels et politiques de l'époque. D'ailleurs, il y eut, pendant cette période, une division au sein de l'OUN. Ainsi naquirent les factions melnykite et banderite, nommées ainsi d'après leurs chefs, le Colonel Andriy Melnyk et Stepan Bandera. En général, la mentalité des réfugiés-immigrants, qui croyaient tous à la libération de l'Ukraine, ne fut pas affectée par cette division. C'est au niveau des moyens qu'ils proposaient pour parvenir à cette libération que les deux camps se distinguaient et c'est à ce titre que cette division interne a profondément marqué les réfugiés-immigrants. Ainsi, la communauté ukrainienne du Québec, tout comme d'autres communautés de la diaspora sans doute, fut divisée après la Deuxième Guerre mondiale.

A leur arrivée à Montréal, les réfugiés ukrainiens de la troisième vague s'installèrent près de leurs compatriotes qui y étaient déjà établis, au centre-ville, aux alentours de la rue Frontenac, à la Pointe-Saint-Charles, à Lachine et à Ville-Emard.

C. Les difficultés d'adaptation et l'essor de la communauté

Au tout début, les organisations ukrainiennes de Montréal accueillirent chaleureusement les nouveaux venus, souhaitant ainsi augmenter leurs effectifs. Toutefois, tous réalisèrent bientôt que ces organisations ne répondaient pas aux besoins et aux aspirations politiques des refugiés. Malgré certains accommodements, des conflits surgirent, vers le début des années 1950, entre les nouveaux arrivants et les Ukrainiens des deux vagues précédentes. Les seconds s'attendaient à ce que les premiers se joignent aux paroisses, aux associations et aux organisations déjà établies, qui étaient déjà sous leur contrôle, et qu'ils se contorment à leurs volontés. Or, les réfugiés n'en n'avaient point l'intention.

Bien souvent les relations entre les trois vagues d'immigrants étaient compliquées du fait des différences éducatives, religieuses, culturelles et politiques qui existaient entre ces trois groupes. Il n'est pas impossible que des questions  d'ambition personnelle aient également pu jouer un rôle à ce niveau.

De plus, les dissensions existaient parmi les immigrants ukrainiens de la troisième vague, comme cela est souvent le cas parmi un groupe d'immigrants. Cette tension fut au coeur du débat politique qui donna un regain de vie à la communauté ukrainienne du Québec au cours des années 1950 et 1960. D'ailleurs, plusieurs nouvelles idées et plusieurs nouveaux groupes naquirent de cette confrontation. En effet, entre 1950 et 1970, une trentaine d'organisations nationalistes furent mises sur pied à Montréal77. Parmi celles-ci on retrouve l'organisation Plast pour la jeunesse ukrainienne (1948), l'association sportive Ukraina (1949), la "League for the Liberation of Ukraine" (1950), la "Union of Ukrainian Youth" (SUM) (1950), la "Union of Ukrainian Victims of Russian Terror" (SUZheRO) (1950), l'"Organization of Ukrainian Democratic Youth" (ODUM) (1951), le club d'étudiants Zarevo (1952), le "Brotherhood of Former Members of the Ukrainian Division" (mieux connu sous le non de Diviziynyky) (1952), la "Society of ex-members of the Ukrainian Insurgent Army" (UPA) (1952) et la "Mikhnovsky Student's Society" (1955)78.

Entre 1947 et 1967, il y eut probablement plus de constructions ecclésiastiques au Québec que dans toute l'Ukraine, alors que neuf églises ukrainiennes furent soit construites, rénovées ou achevées dans la région métropolitaine de même que dans la région de Val D'Or. De plus, sept Ridna Shkola (écoles ukrainiennes) virent le jour gràce au travail de professeurs réfugiés79. Au même moment, trois nouvelles caisses d'économie furent mises sur pied alors que les activités d'une quatrième, fondée pendant l'entre-deux-guerres, s'accrurent considérablement80. Enfin, une émission radiophonique ukrainienne fut diffusée à partir du mois d'août 1954.

Nous remarquons cependant qu'il n'y eut aucune nouvelle publication ukrainienne d'envergure au Québec au cours de cette période. Cela s'explique assez facilement du fait que la communauté recevait des journaux ukrainiens publiés à Toronto, Jersey City, Winnipeg, Munich et Londres. Cependant, le Québec était loin d'être dénudé de production journalistique ukrainienne. En effet, une étude réalisée en 1969 par Alexander Malycky, publiée dans le périodique "Canadian Ethnic Studies", révèle qu'il y avait, à cette époque, environ 549 publications ukrainiennes au Canada. Environ 36 d'entre elles, toutes de petite envergure cependant, provenaient de Montréal. Parmi celles-ci, une trentaine furent publiées pour la première fois entre 1947 et 196781.

Lors de l'arrivée des immigrants de la troisième vague, la communauté ukrainienne de Montréal pouvait déjà s'enorgueillir de posséder un camp de vacances. En effet, le père Tymochko de la paroisse Saint-Michel s'était porté acquéreur, en 1938, d'un camp sis dans les Laurentides, qui reçut par la suite le nom d'"Ukraina"82. En 1955, l'organisation SUM acquit son propre camp, non loin du camp Ukraina, à Saint-Théodore. Ce camp fut baptisé Verkhovyna et servit de lieu de rencontre aux partisans de Stepan Bandera83. Deux ans plus tard, la paroisse orthodoxe de Sainte-Sophie, dont les effectifs avaient augmenté considérablement suite à l'arrivée des immigrants de la troisième vague, acheta à son tour son propre camp d'été à Saint-Théodore84. Enfin, en 1959 l'organisation Plast acheta un camp d'été dans la région des Cantons de l'est, près de Knowlton. Celui-ci reçut le nom de Baturyn85.

Notes:
68. Shlemkevych, à la p. 79.
69. Shtepa, R. (éditeur), A Bibliography of Dmytro Dontsov's Works (Windsor, non-publié, 1958) et Bedriy, Anathole, "Le plein héritage l'écrivain-guerrier", paru en Ukrainien dans le journal Homin Ukrainy, le 19 octobre 1974.
70. Dontsov, Dmytro, Les fondements de nos politiques, 2ième édition revue et corrigée (New York, The Organization for the Defence of Four Freedoms, 1957) (en Ukrainien).
71. Dontsov, 1957.
72. Dontsov, Dmytro, Nationalisme 3ième édition (Londres, Ukrainian Publishing Union, 1966) (en Ukrainien).
73. Buckley, William F., Odyssey of a Friend: Whittaker Chambers Letters to William F. Buckley Jr, 1954-1961 (Washington, Regnery Books 1969/1987).
74. Ibid.
75. Lukianenko, Levko, dans Rakhmanny, Roman (éditeur), L'Ukraine à l'ère atomique, vol 3 (Toronto, Homin Ukrainy, 1991), à la p. 302 (en Ukrainien).
76. Tolstoy, Nicolai, Victims of Yalta (Londres, Corgi Books, 1977).
77. Lest the Toil and Glory of the Pioneers Are Forgotten, aux pp. 309-310.
78. Ibid., à la p. 310.
79. Kelebay, Y. G., The Ukrainian Community in Montreal (thèse de maîtrise, Université Concordia, 1975), aux pp. 56-58.
80. Ibid., aux pp. 48-50.
81. Malycky, Alexander, "Ukrainian-Canadian Periodical Publications: A Preliminary Check List", Canadian Ethnic Studies vol. 1, no. 1, 1969, aux pp. 77-142.
82. Monczak, à la p. 55.
83. Kinakh, Maria,"Le camp Verkhovyna", publié en Ukrainien dans Souvenir Booklet of the Ukrainian Youth Association of Montreal 1950-1980 (Montreal, Homin Ukrainy Publishers, 1980), aux pp. 96-103.
84. "Le camp Sainte-Sophie", publié en Ukrainien dans Book of St. Sophie, aux pp. 457-473.
85. "Le poste Scout ukrainien de Montréal" publié en Ukrainien dans Jubilee Book Commemorating the 75th Anniversary of Ukrainians in Canada (Montréal, Ukrainian Canadian Committee Montreal Branch, 1967), aux pp. 66-67.
En haut
 Le deuxième fragment « Table des matières » Conclusion 
©2005 quebec-ukraine.com