L'arrivée des Ukrainiens au Québec s'est faite en trois
étapes ou plutôt en trois vagues bien distinctes. Les immigrants des deux premières
vagues sont venus au pays principalement pour des raisons économiques alors que ceux de
la troisième, qui sont arrivés après 1947, étaient des réfugiés politiques pour la
plupart. Il n'a pas été fait d'étude approfondie concernant l'impact que chacune de ces
vagues ait pu avoir sur la communauté, mais il semble que ce soit l'arrivée des
immigrants de la troisième vague qui donna un regain de vie à cette communauté. Bien
plus que leur langue, leurs coutumes, leur religion ou leur folklore, les Ukrainiens ont
apporté leurs mentalités au Canada. Ces mentalités, d'ailleurs, différaient
souvent d'une génération d'immigrants à l'autre. En effet, il est possible de
considérer chacune de ces trois vagues d'immigration comme étant un fragment distinct de
la société ukrainienne d'Europe.
Cette analyse n'est pas nouvelle. Elle a tout d'abord été
élaborée par Louis Hartz, dans son livre
Founding of New Societies1, dans lequel il se
penche sur l'évolution idéologique de certaines nouvelles sociétés fondées par des
Européens, soit les Etats-Unis, le Canada anglais, le Canada français, l'Amérique
latine, l'Afrique du Sud néerlandaise et l'Australie. Il en a développé une théorie
selon laquelle l'idéologie des fondateurs de ces nouvelles sociétés, tout en étant
originaire de la mère-patrie, n'en révélait pas toutes les facettes. Bref, ces
idéologies ne représentaient qu'un fragment de la diversité idéologique des
mères-patries respectives. En effet, au tout début, le Canada français et l'Amérique
latine faisaient plutôt figure de sociétés féodales, leurs fondateurs, marqués par
des idéaux conservateurs ou féodaux, ayant quitté l'Europe avant la vague
révolutionnaire. A l'opposé, les Etats-Unis, le Canada anglais et l'Afrique du Sud
néerlandaise étaient plutôt des sociétés bourgeoises, fondées par des tenants de
l'individualisme libéral, qui avaient délaissé les valeurs conservatrices.
Le processus de fragmentation est d'autant plus pertinent
qu'il révèle l'isolement, dans son ensemble, de la nouvelle société par rapport à
l'ancienne, tant aux niveaux géographique que sociaL En effet, les nouvelles sociétés
n'ont-elles pas été privées des affrontements idéologiques que subirent leurs mères
patries, et partant, de l'évoludon sociale qui en résulta? La diversité idéologique
européenne s'est développée, au fil des siècles, gráce à l'interaction entre les
forces féodales-conservatrices, libérales, démocrates et socialistes, quatre forces qui
s'apparentent les unes aux autres, non seulement en raison de leur antagonisme mutuel,
mais également en raison du lien de filiation qui les unit. Il faut bien comprendre que
ce sont ces affrontements qui ont, en large mesure, conditionné l'évolution sociale
européenne. Ainsi, un fragment idéologique disloqué, dénudé de ses attaches et de son
environnement idéologique, ne pouvait développer ses idéologies futures d'une manière
normale. L'idéologie des pères fondateurs s'étant ni plus ni moins arrêtée au point
de départ
2, les nouvelles sociétés se retrouvèrent, à ce point de vue, en quelque
sorte figées dans le temps.
Bien que Hartz ait élaboré sa théorie afin de mieux
comprendre le caractère des nouvelles sociétés coloniales, celle-ci peut quand
même s'appliquer au cas des minorités ethniques. En effet, les vagues distinctes
d'immigration peuvent facilement être comparées à des fragments, dissociés de la
mère-patrie à un moment donné. Ainsi, l'approche hartzienne peut servir pour nous aider
à comprendre les immigrants au Canada, en particulier les immigrants ukrainiens qui sont
venus s'établir au Québec.
Cet essai a pour but de mettre à jour les prémisses
intellectuelles de chaque vague d'immigration ukrainienne, avec tous les risques de
généralisation et de simplification que cet exercice peut comporter. Cependant, il faut
bien se souvenir que la caractérisation de chaque groupe d'immigrants sera loin d'être
exhaustive. De plus, il est évident que cette caractérisation ne représentera guère,
dans toute sa richesse, l'ensemble de la pensée de chacun de ces groupes. Bien au
contraire, il ne s'agira ici que de donner au lecteur un aperçu des idées maîtresses
qui ont pu prédominer dans la pensée collective de chaque vague d'immigrants et qui
permettent d'en cerner l'essence.
Chacune des trois vagues d'immigrants, ou plutôt des trois
fragments de la communauté ukrainienne du Québec, possède une mentalité qui lui
est propre. D'ailleurs, c'est l'interaction, et parfois même la confrontation de ces
trois mentalités, qui ont modelé l'avenir de la communauté. Les
"immigrants-pionniers", ceux qui ont formé la première vague, sont arrivés au
Québec entre 1902 et 1914. Le deuxième fragment est composé
d"'émigrés-patriotes", venus entre 1922 et 1929. Enfin, le troisième fragment
est celui des "réfugiés-nationalistes" qui ont immigré entre 1947 et 1954.
Nous emploierons les expressions "pionniers", "émigrés" et
"réfugiés" afin de mieux situer chaque vague d'immigrants dans son contexte
historique.