Même si les premiers arrivants ukrainiens ont foulé le sol montréalais en 1891 et
que certains petits groupes d'Ukrainiens se sont installés à Montréal au début du
vingtième siècle (pendant la première décade du siècle, l'expansion industrielle, les
mines et le développement des moyens de transport au Québec et en Ontario ont favorisé
l'établissement d'immigrants ukrainiens dans ces provinces), il n'en demeure pas moins
que ce n'est qu'après la Seconde Guerre mondiale que la communauté ukrainienne à
Montréal est devenue plus forte. L'intermède historique de la présence ukrainienne en
Abitibi, s'il a laissé quelques traces, fut un événement bref dans l'histoire des
Ukrainiens au Québec et c'est surtout dans la région montréalaise qu'a évolué la vie
de la communauté ukrainienne au Québec. En conséquence, la vie musicale que nous
décrirons ici est le résultat d'une adaptation moderne de traditions nationales et le
reflet des caractéristiques de la vague migratoire postérieure à la Seconde Guerre
mondiale. Précisons qu'à cette époque, presque 21% de l'immigration ukrainienne s'est
fixée au Québec. La partie principale de notre étude porte donc sur les modes
d'expression musicale d'Ukrainiens soit nés ici, soit arrivés en bas àge au Québec.
D'après le recensement de 1986 publié en février 1989 par Statistique Canada, Montréal
compte maintenant une population de 19 000 habitants d'origine ukrainienne, soit 1/5 de
celle des Ukrainiens de Toronto, ce qui représente moins de 2% de la population
ukrainienne totale du Canada.
Parmi les mouvements de population importants, qui ont eu un impact sur la vie musicale
montréalaise que nous décrivons, les déplacements de la population ukrainienne à l'intérieur
du Canada révélés en 1981 par Statistique Canada et commentés par Lubomyr Y. Luciuk
dans
Creating a Landscape (p. 12), révèlent un exil de 3 970 Ukrainiens du Québec vers
les provinces anglophones de l'Ontario et des Prairies alors qu'on rapporte l'arrivée au
Québec de 880 Ukrainiens en provenance des autres provinces, ce qui représente une
baisse de 3 090 personnes au sein de la population ukrainienne du Québec. Les
circonstances politiques propres au Québec depuis la révolution tranquille, la montée
du nationalisme et la prise en charge par le gouvernement et le peuple québécois d'une
identité linguistique et culturelle française en Amérique du Nord, si elles ont
entraîné une diminution de certains éléments des populations non francophones du
Québec, ont en contrepartie créé un climat culturel plus diversifié et plus ouvert,
faisant contrepoids à la domination de la culture anglo-américaine et favorisant ainsi
divers modes d'expression dont les critères d'acceptabilité ne sont pas tributaires
uniquement du clivage de la commercialisation standardisée.
Trois facteurs déterminants sont à retenir dans l'étude des spécificités de la
production musicale ukrainienne à Montréal depuis les années 70.
- la plupart des musiciens sont de parents nés en Ukraine, donc le patrimoine musical
n'en est qu'à la première phase de sa transformation;
- comparativement aux autres grandes villes d'accueil du Canada, la population
ukrainienne, plus restreinte à Montréal, entretient, surtout parmi les jeunes, des liens
plus étroits (on sent le besoin de se "serrer les coudes"); conscients de cette
fragilité, ces jeunes sentent plus fortement le besoin de préserver leur héritage
culturel et croient qu'ils ont individuellement une plus grande responsabilité face à ce
besoin;
- enfin, le caractère culturel distinct de Montreal et du Québec offre un contexte
plus propice à tous ceux qui veulent s'affirmer comme "différents".