
Le texte de ce petit volume a été écrit en mai 1939 (1).
Le relisant en juillet 1941, j'e ne trouve rien à y changer. C'est pourquoi j'ai
pensé qu'il n'était pas sans intérêt de le remettre sous les yeux des lecteurs, à un
moment où les événements lui confèrent un renouveau d'actualité.
Et quels événements! Depuis que j'en achevais la rédaction, la guerre, ou plutôt
une succession de guerres, a déferlé sur l'Europe. Un monde s'est écroulé. Un autre
est en train de naître, dont on commence à distinguer les traits. Le grand rêve
ukrainien, qui remplit quelques-unes des
pages les plus étonnantes de Mein Kampf, est en voie de se réaliser. Et
cette Ukraine mystérieuse, existante et inexistante à la fois, aux limites
insaisissables, que je représentais comme un fantôme attendant, à travers les siècles,
qu'un homme d'Etat occidental rêvât de lui et vint l'étreindre pour lui permettre de
revivre, est en train, une fois de plus, d'émerger à la réalité. Une fois de plus, la
prodigieuse épopée de Charles XII et de Napoléon se renouvelle sous nos yeux. Mais
cette fois-ci, l'étreinte semble devoir être décisive. D'ici peu, sans doute, le
fantôme aura pris corps.
Etrange destin, quand on y songe, que celui de ce peuple ukrainien, à l'histoire
chatoyante el bariolée, où se succèdent comme une série de tableaux contrastés, les
bulbes dorés des églises de Kiew, les tentes de feutre des maréchaux mongols, les
fortins des républiques cosaques, les palais de Potemkine et les usines géantes, surgies
du cerveau fiévreux des ingénieurs soviétiques! Histoire intermittente et discontinue,
où les époques de splendeur alternent avec les périodes de ruine et de carnage, où le
galop de Mazeppa réveille, à
travers la steppe, l'écho des innombrables cavalcades qui l'ont sillonnée sans
arrêt, depuis les escadrons tartares jusqu'aux cavaliers de Staline. Pays de guerriers et
de poètes, de « hetmans » et de laboureurs, où la musique et l'héroïsme font partie
du paysage au même titre que l'immensité de la terre et du ciel, pays de Stenka Razine
et de Makhno et surtout, pays de l'admirable Gogol, le romancier des Ames mortes,
qui nous a légué, sous ce titre, le portrait de quelques-unes des âmes les plus
vivantes qui soient.
Certes, ce n'est pas en quelques pages que l'on peut évoquer toute l'histoire de ce «
peuple, expulsé de l'histoire » par la convoitise de ses voisins, mais dont les
vicissitudes innombrables n'ont ni altéré les traits, ni détendu la vigueur, ni tari
l'espérance. Peuple fier et bon enfant, parce que toujours proche de la terre. Gai et
rieur au milieu des pires tourmentes, qui tire du rythme des moissons au milieu desquelles
il naît, grandit et meurt, une confiance inébranlable en sa puissance de résurrection.
Aussi, l'opuscule que j'offre aujourd'hui au
lecteur n'est-il que l'esquisse de l'histoire plus vaste que je projette d'écrire,
lorsque des événements moins pressants m'en accorderont le loisir.
Histoire poétique par excellence, que celle de l'Ukraine, et qui offre tout ce qu'il
faut pour séduire les imaginations romanesques (2).
Histoire dramatique, aussi, par la
longue succession de partages et de trahisons, de spoliations et de félonies, qui a fait
un véritable martyre de l'existence de ses fils. Mais histoire singulièrement riche,
également, en enseignements de toutes sortes et fort utile à méditer pour ceux qui
s'intéressent à la politique française. Car on oublie trop que la France a eu longtemps
une politique ukrainienne très hardie, et que les plus grands hommes d'Etat de chez nous
ont eu des vues singulièrement justes sur ces régions.
C'est sous la dynastie capétienne que se nouent les premiers liens entre la France et
la Principauté de Kiew, par le mariage d'Henri 1er et d'Anne, fille de
Jaroslaw Le Sage. Tour à tour, Mazarin, Vergennes, Choiseul, Hauterive, Antoine de
Saint-Joseph et Talleyrand, s'intéressent à ce pays, et entretiennent des relations
suivies avec les chefs ukrainiens, jusqu'au jour où la France, par son alliance avec les
Tsars, puis ses accords avec les Soviets, perd de vue le problème et renonce à une de
ses plus constantes traditions diplomatiques : maintenir la mer Noire ouverte aux flottes
de commerce françaises et mettre à la disposition de la France les prodigieuses
richesses de ce gigantesque grenier à blé.
On sait ce que nous a fait perdre notre sujétion à la politique anglaise. On sait
moins ce que nous a coûté le mirage de l'alliance russe. Car plus d'une fois, depuis un
siècle, les Ukrainiens se sont tournés vers nous pour implorer notre aide contre la
tyrannie moscovite. La dernière de ces interventions ne remonte pas bien loin. En août
1939, désemparés par la signature du pacte germano-soviétique, des envoyés du Parti
national
ukrainien vinrent me trouver pour me conjurer d'attirer l'attention du Gouvernement
français sur l'occasion inespérée qui s'offrait à lui de renouer avec sa politique
ukrainienne traditionnelle. Mais il était déjà trop tard. Quelques jours après,
j'étais mobilisé, et dans l'impossibilité de transmettre ce message. D'ailleurs,
l'eussé-je pu, que l'on ne m'aurait pas écouté. Car la France garde une singulière
tendresse pour les pays qui la trahissent...
Mais voici qu'au cours de cette succession de guerres qui se déroule depuis deux ans,
le seul conflit éclate enfin qui était, lui, inévitablement inscrit dans l'histoire :
le conflit germano-russe, qui donne son sens et son contenu véritablement
révolutionnaire au bouleversement actuel.
Voici, du même coup, que reparaît à l'horizon cette Ukraine tant convoitée, dont
les récoltes, semblables à la Toison d'Or de Jason, resplendissent à travers un rideau
de feu et de sang.
Et, cette fois-ci, ce qui fait trembler la steppe, ce n'est plus le piétinement serré
des hordes mongoles, déferlant du fond de la plaine asiatique,
mais le grondement puissant des divisions blindées de la Wehrmacht, avant-coureuses de
la grande croisade de l'Occiddent.
PARIS, JUILLET 1941.
Notes:
| (1) |
Il a paru pour la première fois dans Le Document, numéro de
juin 1939. |
| (2) |
D'Agrippa d'Aubigné à Voltaire et de Byron à Mérimée, nombreux
sont les auteurs français et étrangers qui se sont passionnés pour ce pays. Sans
oublier que la littérature ukrainienne elle-même est d'une richesse insoupçonnée. |