L'Ukraine, chimère ou réalité?
Qu'est au juste l'Ukraine, ce pays dont ni le nom, ni les frontières ne sont tracés
sur les cartes d'Europe? Qu'est-ce que les Ukrainiens, dont certains voyageurs nous disent
: « Plus nombreux que les Polonais, plus virils et plus cultivés que les Roumains, plus
loyaux envers leurs aspirations nationales que les Tchèques eux-mêmes, ils forment la
nation la plus romantique de l'Europe — la nation que personne ne connaît
(1). »?
Demandons-le aux Russes — tzaristes ou staliniens — aux Polonais,
aux Roumains, aux Hongrois. Ils nous répondront d'un ton passionné : « Attention ! vous
faites fausse route.
L'Ukraine n'existe pas. C'est une chimère de l'esprit, une fiction créée de toutes
pièces par d'insidieuses propagandes... » Interrogeons des membres de l'émigration
ukrainienne en France, en Allemagne, en Angleterre, aux Etats-Unis. Ils nous diront avec
plus de passion encore : « Le martyre de l'Ukraine est un des crimes les plus monstrueux
de l'histore. Tant que l'Ukraine sera asservie, la paix ne sera qu'un leurre ! »
Quel mystère se cache derrière les réponses contradictoires? L'histoire
contemporaine nous a habitué à bien des drames. Ici, le drame se complique d'une
énigme.
Car dans ce vieux château hanté et à dèmi ruiné du continent, où la conscience
européenne erre, en proie à l'insomnie comme Hamlet sur la terrasse d'Elseneur, voici
que surgit un spectre de plus, le fantôme de l'Ukraine. Chaque fois que l'Europe
traverse une crise grave el que ses cadres se disloquent, ce « problème-témoin »
apparaît à travers les fissures de l'édifice. Le voici, de nouveau qui s'approche, et
tend vers nous ses bras décnarnés. « Un sort cruel, dit-il, m'a refoule vers cette zone
intermédiaire qui n'est ni la vie ni la mort. Chargé de chaînes trop lourdes pour
pouvoir les briser moi-même, j'attends de siècle en siècle qu'un homme d'Etat
occidental rêve de moi, et vienne
me délivrer. Mais, entre le rêve qu'il caresse et ce fantôme que je suis,
l'étreinte n'est ni assez longue ni assez vigoureuse, pour que je ressuscite. Bientôt le
rêve s'écroule, dans le fracas des armes; l'édifice européen, un instant ébranlé, se
consolide. Un voile de sang et de feu se referme sur moi et me dérobe aux yeux de
l'Occident. Le silence se fait sur la steppe et je retourne parmi les ombres. Combien de
temps encore me faudra-t-il attendre — attendre et espérer ? »
Pour apporter ne fût-ce qu'un commencement de réponse aux questions pathétiques du
fantôme, un seul moyen nous reste : interrogeons l'histoire de ce peuple expulsé de
l'histoire.
La terre du blé, de la glace et du feu.
Bleu et or, telles sont les couleurs nationales de l'Ukraine : le bleu intense du ciel
et des fleuves, — le Don, le Dniepr, le Bug et le Dniestr — qui
sillonnent de leurs cours majestueux cette plaine immense et monotone, ouverte à tous les
vents, qui se déroule des confins de l'Oural aux contreforts des Carpathes; l'or, qui est
la couleur de la plaine elle-même, lorsqu'elle se couvre en été d'une épaisse fourrure
de céréales. Car la plaine ukrainienne est une des
plus fertiles du monde. Sa civilisation même est née de sa fécondité, puisqu'elle
lui fut apportee de l'Iran, il y a plusieurs milliers d'années par des voyageurs qui y
introduisirent en même temps les premiers grains de blé.
Mais à ces couleurs fondamentales, il faudrait en ajouter deux autres, qui ont joué
dans son histoire un rôle non moins essentiel : le blanc des neiges qui la recouvrent,
l'hiver, d'un vaste manteau glacé et qui furent, à travers les siècles, sa protection
la plus efficace. Enfin, le rouge du feu auquel furent dédiées ses premières religions.
N'est-ce pas dans cette région que les légendes antiques ont exilé Prométhée,
crucifié au flanc du Caucase, pour avoir dérobé le feu du Ciel, malgré l'interdiction
de Jupiter?
Sur cette plaine, qui s'étend entre l'Europe et l'Asie, déferlèrent, au cours des
siècles, des peuplades les plus diverses : Iraniens, Scythes, Sarmates, Touraniens,
Khazars, etc... Dès le Ve siècle avant J.-C. les Grecs y installèrent des
comptoirs et des colonies : à Tyras, à Olbia, à Chersonnèse, à Penticapée.
Dès les temps les plus reculés, cette région — qui ne s'appelait pas
encore l'Ukraine, car ce nom n'apparaît guère avant le XVIIe siècle
de notre ère — servit de grenier au monde méditerranéen. A travers
l'Hellespont, les lourds
vaisseaux chargés de blé venaient alimenter les marchés de Corinthe et d'Athènes.
Si bien que les historiens récents émettent l'hypothèse suivante, pour expliquer les
causes économiques de la guerre de Troie : les Troyens, etablis sur les rives de
l'Hellespont menaçaient d'affamer la Grèce, en arrêtant les convois de blé à
destination de l'Attique. L'acharnement des Grecs à démanteler la cité rivale
proviendrait de la nécessité de rétablir, à tout prix, ce que nous appelons,
aujourd'hui, la « liberté des détroits ».
L'invasion des Varègues : Rurik et la Russie de Kiew.
Rome succéda à la Grèce, et après le partage de l'Empire romain, la civilisation de
Byzance rayonna sur ces contrées où venaient d'arriver de nouveaux peuples slaves. Puis,
vers la fin du VIIIe siècle, des conquérants descendus du nord-ouest
s'emparèrent du pays situé entre le Dniester et la Dniepr. C'étaient les « Konungs »
scandinaves, ou Varègues (du mot Varingas, qui veut dire soldats).
Leur chef, Rurik (Roederich, ou Rodrigue), s'installa en 862 à Novgorod. Son
fils, Oleg, poursuivit sa marche vers la mer Noire accompagné de ses hommes d'armes, et
s'empara de
Kiew, qui n'était encore qu'une grosse bourgade. Les nouveaux arrivants, frappés,
dit-on, par la dextérité des rameurs qu'ils rencontrèrent sur les rivières, les
appelèrent Rus (du mot scandinave Rhos, Ruodsen, qui veut dire ramer),
et ce nom s'étendit bientôt à tous les habitants de la région.
Les descendants de Rurik — Igor, Swiatislaw, Wladimir Ier,
Jaroslaw — prirent le titre de grands princes de Kiew, et portèrent le pays à
un degré de civilisation raffinée. Alliés aux empereurs de Byzance, ils marièrent
leurs filles aux plus grands souverains d'Europe : aux rois de Nordmark, de Pologne, de
Suède, de Hongrie et même de France, car une fille de Jaroslaw, la princesse Anne,
épousa en 1051 le roi Henri 1er.
Le règne de WIadimir II Monomaque, du nom de sa mère qui était une princesse de
Byzance, et que les Ukrainiens appelaient Wolodimir le Saint, marqua l'apogée de la
dynastie des Varègues. Sous son impulsion, Kiew devint une rivale de Constantinople. Par
son faste et son opulence elle dépassait de loin toutes les cités de l'Europe
occidentale, avec sa cathédrale dont les bulbes dorés scintillaient au soleil, et ses
marchés bien achalandés qui faisaient l'admiration des voyageurs.
Après Wladimir II, dix-huit grands princes de
Kiew se partagèrent le pouvoir. Malheureusement, chaque changement de règne
s'accompagna de guerres civiles. La puissance de Kiew déclinait visiblement. La ville
n'était plus qu'un morceau de butin, à peine défendu contre un envahisseur éventuel.
Mais les habitants, absorbés par les fêtes et les querelles intestines, ne se
préoccupaient pas du danger.
Celui-ci n'allait pas tarder à fondre sur eux. Bientôt l'on vit s'allumer à
l'horizon une multitude de feux d'épines et de bouse de vache. Des messagers, envoyés en
reconnaissance, annoncèrent qu'en mettant l'oreille contre terre, ils avaient senti
trembler la steppe et avaient perçu comme le grondement d'un ouragan lointain :
c'étaient les sabots des nuées de cavaliers tartares lancés par Gengis-Khan à la
conquête de l'Occident. L'invasion mongole était aux portes de l'Europe.
La Horde d'Or.
Une première vague de 25.000 cavaliers déferla sur la région, battit les Russes à
Kalka (1224), et repartit au galop vers l'Asie. Mais ce n'était que l'avant-garde de
l'armée mongole proprement dite. Celle-ci, forte d'environ 230.000 hommes, apparut onze
ans plus tard,
sous le commandement de Batyi, petit-fils de Gengis-Khan, l'Empereur du genre humain.
Revêtus de lourdes plaques de fer percées de trous et attachées ensemble par des
courroies, coiffés de casques de fer ou de cuir dur laqué, surmontés de crêtes en crin
de cheval, les guerriers mongols étaient montés sur de petits chevaux asiatiques, dont
le poitrail, le cou et les flancs étaient recouverts de cuir rouge et noir. Progressant
avec la rapidité de l'ouragan, l'armée mongole s'avançait à travers la steppe en
dévastant tout sur son passage. A sa tête se trouvaient les noions, ou chefs de
division, les orkhons, ou commandants de corps d'armée, les tarkhans,
ou maréchaux d'Empire, et les orluks, ou faucons, princes du sang impérial. Ils
étaient commandés par Batyi, créateur et maître suprême de la Horde d'or. Sur son
feutre blanc relevé, flottaient des plumes d'aigle; des bandes de drap rouge pendaient
devant ses oreilles, comme les cornes d'une bête. Son manteau de zibeline noire aux
longues manches etait retenu par une ceinture faite de plaques d'or. Les officiers de la
horde étaient vêtus de drap d'or et d'argent, couverts de manteaux de zibeline et
enveloppés de peaux de loup gris-argent destinées à protéger leurs parures.
L'armée mongole était la plus meurtrière qu'on
eût connue par sa mobilité foudroyante, son esprit offensif et son mépris de la
mort. La seule annonce de son approche suscitait une terreur indescriptible. Celle-ci
faisait place à la panique, lorsqu'on voyait apparaître à l'horizon les étendards de
la horde, portant, sur un fond de soie noire, des fémurs de mouton disposés en croix.
Leur aspect était rendu plus hallucinant encore par des nuages de fumée s'échappant en
tourbillons de pots à feu portés par des hommes en robes longues. Une musique stridente
et monotone accompagnait la horde, faite par des musiciens soufflant dans des tibias de
jument ou battant des cymbales de bronze.
L'armée tartare s'approcha en 1238 de la ville de Kiew. Les Mongols battirent les
Russes à Sita, et pénétrèrent dans la capitale qui fut mise à sac et incendiée
(1240). Les vieillards furent tués, les femmes violées, les enfants traqués et
transpercés de flèches. Tout s'acheva dans la plus complète désolation, rendue plus
horrible encore par la peste et la famine qui suivirent. Les miasmes dégagés par les
corps en putréfaction étaient si épouvantables que les Mongols eux-mêmes évitèrent
la ville qu'ils nommèrent désormais Mou-baligh, la « cité de la désolation ».
Domination lithuanienne et polonaise.
La conquête mongole signifia la fin de la Russie primitive, fondée par Rurik,
Jaroslaw et Wladimir. Elle provoqua une immense brisure dans l'histoire de ces régions,
une brisure que les siècles ne réparèrent jamais complètement. Refoulés par les
envahisseurs asiatiques, les populations de la plaine se réfugièrent plus à l'ouest,
cherchant une protection à l'abri des Carpathes. Lorsque le premier moment de panique fut
passé, la vie se réorganisa autour de Lwow (Lemberg) dans la principauté de
Halitsch-Volhynie (la Galicie actuelle).
La principauté de Halitsch réussit à conserver son indépendance pendant un siècle
encore. Puis elle passa sous la suzeraîneté du grand duc de Lithuanie, qui lui laissa
une certaine autonomie. En 1340, l'état polonais grandissant s'empara de cette région et
lui imposa sa tutelle. L'union de Lublin (1569) fit passer définitivement sous la
domination polonaise le territoire lithuanien avec toutes ses dépendances. De ce fait, la
grande Pologne s'étendit de la Baltique à la mer Noire, et de la Vistule au Dniepr,
englobant Lwow et Kiew, dont les Mongols s'étaient retirés et qui fut reconstruite.
Cependant, cette période fut tragique pour les
habitants de cette région. En 1609, les bourgeois de Lwow publièrent une «
lamentation » pour se plaindre de la cruauté de leurs nouveaux maîtres : « Opprimés
nous sommes par le peuple polonais qui nous courbe sous son joug, y lit-on. On nous
interdit tout métier et toute occupation qui puisse faire vivre un homme. »
Lorsque, après deux siècles et demi de domination incontestée, la puissance mongole
s'effrita et reflua vers l'Orient, le vaste territoire situé entre les Carpathes et
l'Oural avait subi de profondes modifications. Une nouvelle constellation politique était
en train de s'y former.
A l'ouest, la Pologne s'étendait jusqu'au Dniepr. Au nord, un Etat nouveau prenait son
essor : la Moscovie. Au sud s'étendait à perte de vue la grande steppe eurasiatique,
dont la Pologne et la Russie allaient se disputer la souveraineté.
Les Républiques Cosaques.
Cependant cette steppe méridionale n'était pas vide. Lors de l'invasion mongole, une
partie de la population s'était réfugiée en Galicie. L'autre avait résisté tant bien
que mal aux envahisseurs. Paysans, pêcheurs et chasseurs s'étaient groupés
spontanément pour défendre leurs foyers. Telle
fut, pense-t-on, l'origine des cosaques. Ceux-ci formaient au début du XVIe
siècle de vastes groupements de caractère militaire, dénommés d'après la région
qu'ils habitaient : cosaques Zaporogues — c'est-à-dire les cosaques vivant au
delà des cataractes du Dniepr — cosaques du Don, cosaques du Boristhène,
cosaques du Kouban, de l'Oural, du Caucase, etc...
Dénommés, d'après le mot turc « Kassak » qui veut dire « bon soldat » ces
cosaques formaient des groupements pittoresques, dont les exploits enchantaient
l'imagination des contemporains. Ce n'était ni une race, ni une nation à proprement
parler, mais un melange hétéroclite de colons et de guerriers venus de tous les coins de
l'horizon. Leur unité résidait avant tout dans leur discipline militaire. Sortes de
républiques disséminées à travers la steppe, ils constituaient des sotnias ou
centuries, commandées par des « anciens » et groupés en « régiments ». Ils avaient
construit à travers la plaine un réseau de fortins dont le plus important, la sitsch,
leur servait de centre administratif et de base d'opérations. Ils élisaient un chef
suprême, nommé hetman, ou capitaine, auquel ils obéissaient en temps de paix
comme en temps de guerre. Leur structure sociale très souple leur permettait de s'opposer
aux vagues d'envahisseurs qui déferlaient
sans cesse de l'Orient : Turcs, Touraniens, Turkmènes, Khirgizes, etc., soit en leur
opposant une digue infranchissable, soit en les absorbant et en les assimilant. Cavaliers
émérites, endurcis par leurs luttes continuelles contre les Turcs et les Khans de
Crimée, animés d'une passion farouche d'indépendance, c'étaient en outre d'excellents
musiciens. Réunis le soir, autour des feux de camps, il faisaient retentir la steppe de
ces chants nostalgiques qui, transmis d'âge en âge, sont parvenus jusqu'à nous.
Bohdan Khmelnitckij.
Au début du XVIe siècle, la menace polonaise sur l'Ukraine était
infiniment plus grave que la menace moscovite. Les rois de Pologne occupaient la moitié
occidentale du pays, et imposaient aux habitants une domination tyrannique.
Soudain, vers la fin de 1658, l'Europe apprit avec stupeur que toute l'armée polonaise
avait été anéantie, son commandement en chef fait prisonnier et Varsovie menacée. Tous
les cosaques de l'Ukraine s'étaient soulevés à l'appel de leur hetman Bohdan Khmelnitckij.
Guerrier valeureux, ayant appris à connaître l'Occident lorsqu'il combattait au
siège de Dunkerque sous les drapeaux de Condé (1645),
Khmelnitckij était en outre un génie politique dont les idées étaient très en
avance sur son temps. Le « Cromwell ukrainien », comme on l'appelait, rêvait de créer
un Etat indépendant en fédérant toutes les Républiques cosaques. Entretenant des
relations diplomatiques suivies avec la Suède, le Brandebourg, la Hollande, la Hanse et
la Sublime Porte, il voulait réunir sous l'étendard bleu et jaune tous les territoires
peuplés d'Ukrainiens, de la Vistule jusqu'au Don. Seule une indécision malencontreuse
l'empêcha de prendre Varsovie. Mais bientôt, il s'aperçut que ses projets excédaient
ses forces. Affaibli par la trahison de certains de ses partisans, il se vit contraint de
signer un accord avec Moscou. Par le traité de Perejaslaw (1654), les Ukrainiens
s'allièrent au tsar de Moscovie, qui s'engagea, en échange, à respecter leur autonomie,
les droits des hetmans et les libertés cosaques. En outre, le tsar devait aider les
Ukrainiens à achever de briser le joug polonais.
Cet acte devait être falal à l'Ukraine, car la Russie ne tint aucune de ses
promesses. La mort de Khmelnitckij, survenue en 1657, allait tout bouleverser. Le tsar en
profita pour conclure la paix avec la Pologne. Par le trailé d'Andrussowo (1667),
l'Ukraine fut scindée en deux. La Pologne reçut toute la portion occidentale,
jusqu'au Dniepr. La rive gauche avec Kiew, échut à la Russie.
Révolté par cette félonie, l'hetman Doroschenko, successeur de Khmelnitckij, appela
les Turcs à la rescousse, mais il fut vaincu. C'etait l'effondrement total du rêve de
Khmelnitckij. L'ère des répressions commençait.
Naissance de l'impérialisme russe.
Les premiers suzerains de la Moscovie n'avaient été que de simples vassaux des
Mongols, percevant pour eux les impôts sur leurs terres et leur versait un tribut annuel.
Ivan IV, le Terrible (1530-1584) avait été le premier à briser cette tutelle et à
assumer le titre de tsar. Pour légitimer son ambition sur la plaine méridionale, il
s'était proclamé le descendant de Rurik, marquant par là sa filiation avec la Russie de
Kiew et, à travers elle, avec l'empire byzantin. Cette filiation offrait un double
avantage pour la Moscovie, dont l'origine ne remontait pas au delà du XIIIe
siècle : non seulement elle lui permettait de considérer les terres fertiles du sud
comme son héritage naturel, mais elle lui conférait aussi des lettres de noblesse, en
lui permettant de se prévaloir d'une civilisation raffinée, très antérieure à la
sienne.
Les successeurs d'Ivan allèrent plus loin encore. Ils appelèrent leurs sujets de ce
même nom de « Russes » qui avait appartenu jadis aux habitants de la principauté de
Kiew. C'est alors que commença à apparaître le nom « d'Ukraine » pour désigner
l'espace qui s'étendait au sud de la Moscovie, jusqu'à la mer Noire. Ukraine, en russe,
veut dire, en effet, « les confins », — c'est-à-dire dans l'esprit des tsars,
les terres situées « aux confins de la Grande Russie ».
Ainsi naquit la politique impérialiste russe, dont les traits dominants devaient être
l'asservissement des peuples allogènes, la centralisation administrative et la « marche
vers les mers » — mer Blanche, mer Baltique et mer Noire, en attendant
d'accéder aux rivages du Pacifique.
Mazeppa.
Cette politique commença à se manifester sitôt après la conclusion du traite de
Perejaslaw. Cet accord faisait de l'Ukraine l'alliée de Moscou, mais Moscou ne tarda pas
à traiter l'Ukraine en sujette. Les libertés cosaques furent rognées, les droits des
hetmans contestés, l'autonomie confisquée. L'Ukraine soupirait après sa délivrance,
sans cependant pouvoir se délivrer
sans aide extérieure. Elle avait fait appel aux Russes pour chasser les Polonais. Qui
l'aiderait à présent à expulser les Russes?
L'occasion tant attendue sembla se présenter lorsque Charles XII, roi de Suède, entra
en conflit avec Pierre le Grand (1706). C'est alors qu'apparut en Ukraine un personnage
étrange, qu'entoura bientôt une atmosphère de légende : Mazeppa.
Ancien vassal d'un seigneur polonais, ce dernier, pour se venger d'un affront le fit
enchaîner, nu, sur un cheval sauvage. Le cheval, raconte l'histoire, le ramena sain et
sauf en Ukraine, après une galopade effrénée, au cours de laquelle Mazeppa faillit
être dévoré par les loups. Cette équipée enfiévra l'imagination des Ukrainiens, qui
proclamèrent Mazeppa hetman, et virent en lui le libérateur envoyé par la Providence.
Mazeppa promit à Charles XII de se joindre à lui avec 60.000 cosaques, pour abattre
Pierre le Grand et délivrer l'Ukraine.
Charles se mit en route en septembre 1707 à la tête d'une armée de 43.000 hommes.
Mais Pierre le Grand veillait. Il laissa le roi de Suède s'enfoncer étourdiment dans la
steppe pour opérer sa jonction avec Mazeppa. L'hiver vint. Eloignée de ses bases,
harcelée par une guérilla
incessante, l'armée suédoise faillit succomber à la faim et au froid. « Les
cavaliers n'avaient plus de bottes, écrit Voltaire; les fantassins étaient sans souliers
et presque sans habits. Ils étaient réduits à se faire des chaussures de peaux de
bêtes, comme ils pouvaient; souvent ils manquaient de pain. On avait été réduit à
jeter presque tous les canons dans les marais, faute de chevaux pour les traîner. Cette
armée, auparavant si florissante était réduite a 24.000 hommes prêts à mourir de
faim. » Au printemps, Charles XII n'avait que 18.000 hommes, et ses effectifs fondaient
de jour en jour.
Enfin Charles XII rencontra Mazeppa. Celui-ci n'était accompagné que de 4.000
cosaques, le reste de ses troupes ayant été décimé par des combats isolés. L'été
vint. Ceux qui avaient échappé à la neige et aux glaces, faillirent succomber à la
chaleur torride et à la soif. De toute évidence, l'expédition tournait au désastre.
C'est le moment que choisit Pierre le Grand pour fondre sur ses ennemis. Il attaqua les
armées suédoises à Poltava et les anéantit presque complètement. Charles XII,
grièvement blessé réussit à s'enfuir « dans une méchante calèche », accompagné
par le major-général Hord, et se réfugia en Turquie. Après la « trahison » de
Mazeppa, le poing de Pierre le Grand s'a-
battit plus lourdement encore sur l'Ukraine, qui vit disparaître à l'horizon tout
espoir de liberté.
La grande Catherine et le Prince de Tauride.
Catherine II poursuivit et intensifia la politique de Pierre le Grand. Par l'ukase du
15 décembre 1763, l'impératrice imposa le servage à tous les paysans ukrainiens.
L'année suivante, Catherine II supprima la fonction de hetman, qui n'était d'ailleurs
plus qu'un titre honorifique. Puis elle décida d'en finir avec les libertés cosaques. En
1775, les Zaporogues furent massacrés, disperses, et leur sitch rasée. Il
en alla de même pour les cosaques du Don et du Kouban. Désormais les cosaques durent
servir dans l'armée impériale, où l'on en forma des régiments de cavalerie commandés
par des officiers grands-russes. A la place des anciennes républiques cosaques, l'Ukraine
fut divisée en cinq provinces gouvernées par un fonctionnaire nommé par l'impératrice.
Des anciennes libertés ukrainiennes, il ne subsistait plus rien.
Mais cette série de mesures provoqua un mécontentement croissant; une crise semblait
imminente.
Celle-ci éclata le jour où un ancien cosaque
du Don, nommé Pougatchew, se révolta avec des bandes de partisans fanatiques, que
vinrent grossir des milliers de paysans exaspérés. Bientôt toute la steppe fut en
flammes, du Don à la Volga. Pougatchew mit le siège devant Orenburg, prit Kazan et fit
mine de marcher sur Moscou.
Après une poursuite acharnée, les généraux de Catherine réussirent à vaincré les
insurgés à Salnikov (1774). Pougatchew fut capturé, mis dans une cage de fer, et
envoyé à Moscou où il fut décapité et écartelé.
La rébellion fut écrasée dans le feu et dans le sang.
La fin de l'insurrection, jointe à l'issue victorieuse de la campagne contre les
Turcs, rehaussa aux yeux de Catherine, le prestige de son favori, Potemkine, qu'elle nomma
prince de Tauride. Puis, pour montrer à l'Occident que la « pacification de l'Ukraine »
était désormais chose faite, la Sémiramis du Nord, comme l'appelait Diderot, entreprit
avec son amant un voyage triomphal dans les régions du Sud. « L'impératrice se rendit
à Kiew et, traversant de là les cinq provinces de l'Ukraine récemment délimitées,
poussa jusqu'à l'ancienne résidence des Khans de Crimée. Tout le voyage fut une
continuelle féerie : arcs de triomphe, canonnades,
sonneries de cloches, illuminations, feux d'artifices, spectacles et banquets, bals et
mascarades. Aux plaisirs s'entremêlaient les affaires sérieuses. C'est au milieu de ce
fracas que l'impératrice fit ses confidences à Joseph II sur le partage éventuel de
l'Europe, après celui de la Pologne dont le premier était déjà consommé (1772) et
dont le second était déjà dans l'air » (Brian-Chaninov).
Les trois partages successifs de la Pologne consommèrent la disparition de l'Etat
polonais, contre lesquels les Ukrainiens avaient combattu si longtemps. Mais les
Ukrainiens ne profitèrent pas de la défaite de leur ennemi. L'Ukraine resta scindée en
deux parties inégales. La Russie conserva toute la portion orientale, qui formait environ
les trois quarts du pays. La Galicie, ou Ukraine occidentale qui était restée sous la
domination polonaise depuis 1569, passa entre les mains de l'Autriche-Hongrie. Cette
situation devait durer jusqu'en 1918.
La Napoléonide.
Une fois de plus l'Ukraine ne pouvait plus espérer de délivrance que de l'extérieur.
Un homme d'Etat occidental rêverait-il de nouveau à elle, attirée par les richesses
inouïes de ce véritable Paradis terrestre?
Tandis que les Ukrainiens asservis se posaient ces questions, l'Europe ne voyait pas
sans appréhension grandir la puissance formidable du tsar. Longtemps, les hommes d'Etat
français avaient eu l'ambition d'abattre ce colosse; or, cette opération ne pouvait se
faire qu'en détachant l'Ukraine de Moscou et en ouvrant la mer Noire aux flottes de
commerce françaises. Ce plan caressé par Vergennes et Choiseul, repris et amplifié par
Hauterive et Antoine de Saint-Joseph, fut adopté par Napoléon, le jour où l'évolution
de la situation européenne rendit inévitable un duel avec le tsar Alexandre. Refaire un
Etat cosaque indépendant sous le nom de « Napoléonide », s'ouvrir une route vers les
Indes à travers l'Ukraine et le Caucase, mettre à la disposition de la France, les
énormes réserves de blé, de chevaux et d'hommes que contenait cette région aux espaces
illimités, tels étaient les rêves tumultueux que hantaient le vainqueur d'Austerlitz,
lorsqu'il franchit le Niémen, le 25 juin 1812, à la tête d'une armée de 630.000
hommes.
Fidèles à leur tactique traditionnelle, les Russes laissèrent Napoléon s'enfoncer
en Russie. Le 14 septembre, l'armée française, commandée par Murat, faisait son entrée
à Moscou en flammes.
Arrivé là, Napoléon aurait dû mettre son projet audacieux à exécution, proclamer
l'abolition du servage, et déchaîner la révolte des cosaques contre le tsar. Pourtant,
il n'en fit rien. Craignit-il, au dernier moment, d'avoir été victime d'un mirage?
Redouta-t-il que le sentiment national ukrainien ne fût pas assez fort pour triompher de
ses adversaires?
« J'aurais pu soulever la plus grande partie de la population de la Russie en
proclamant la liberté des serfs, dit-il le 21 décembre 1812 au Sénat français. Cela
m'aurait amené bien des paysans. Mais quand j'ai eu sondé la sauvagerie de cette
nombreuse classe de peuple russe, j'ai renoncé à accomplir un acte qui aurait eu pour
conséquence la mort, dans d'épouvantables tortures, de nombreuses familles ». Et Joseph
de Maistre, paraphrasant cette déclaration, devait ajouter, quelques années plus tard :
« La liberté fera sur ces tempéraments l'effet d'un vin généreux sur un homme qui n'y
est point habitué. Si quelque Pugatchew d'Université venait à se mettre à la têté
d'un parti, si une fois le peuple était ébranlé, et commençait une révolution à
l'européenne, je n'ai point d'expression pour vous dire ce qu'on pourrait craindre. »
Dès lors, la campagne de Russie était vouée à l'échec. Bientôt, ce fut la
retraite, avec toutes ses horreurs. L'hiver vint avec ses bourrasques glacées et ses
rafales de neige, reproduisant sur une plus vaste échelle les difficultés qu'avait
déjà éprouvées Charles XII. Harcelées sans cesse par les troupes de Koutousoff, les
armées de Napoléon refluèrent vers l'Occident, sans pouvoir s'arrêter ni se
ravitailler en cours de route. Jusqu'à la Bérézina cette lugubre retraite se fit encore
avec quelque ordre. Après la Bérézina, ce fut une déroute sans nom. La Grande Armée
ne mit pas moins de cinq jours à quitter Moscou. Les troupes formaient une file de 25 à
30 lieues de longueur. La défaite prenait les proportions d'une catastrophe.
Impatient de gagner Paris, Napoléon partit le 5 décembre sur un traîneau,
accompagné de Caulaincourt, et traversa toute l'Europe à bridé abattue, « fugitif,
survivant à son armée, à sa gloire, pour ainsi dire à sa puissance, et présentant sur
sa route à ses gouverneurs et à ses alliés un espèce de fantôme qu'un souffle pouvait
anéantir, mais dont le nom seul imprimait encore la terreur et le respect » (Thibaudeau).
L'hiver, le terrible hiver russe avait vaincu la plus belle armée du monde.
L'Ukraine au XIXe siècle.
A partir de ce moment, il devint clair que l'Ukraine ne recouvrirait son indépendance
qu'à la faveur d'une guerre extérieure qui bouleverserait tout l'édiflce européen, ou
d'une révolution intérieure qui jetterait à bas le régime tzariste. Nul ne pensait
qu'un siècle plus tard l'Europe connaîtrait ces deux conflagrations à la fois.
Poursuivant la politique de leurs prédécesseurs, Alexandre II, Nicolas Ier
et Alexandre III renforcèrent les mesures de centralisation impériale. L'ukase de 1876
interdit la langue ukrainienne et frappa de sanctions sévères son usage et son
enseignement. Le nom même d'Ukraine fut rayé du vocabulaire : il n'y eut plus que la « grande »
et la « petite » Russie. Le mot d'ordre du cabinet de Petersbourg fut le
suivant : « Il n'y a jamais eu, il n'y a pas et il n'y aura jamais d'Ukraine ».
Le gouvernement autrichien, en revanche, pratiqua une politique plus libérale à
l'égard des populations ukrainiennes de Galicie, non par sympathie pour elles, mais pour
combattre la politique panslave du tsarisme. Une université autonome fut créée à Lwow
où se groupèrent les esprits les plus éminents de l'émigration ukrainienne. Pour parer
à cette action, le gouverne-
ment russe déclara que le nationalisme ukrainien n'était qu'une intrigue
austro-allemande, montée de toutes pièces pour soutenir la propagande des empires
centraux. Cette thèse très répandue en France par suite de l'Alliance russe a survécu
à la guerre et nous a donné une perspective déformée du problème ukrainien.
Telle etait la situation à l'avènement de Nicolas II (1894). De toutes parts
s'amoncelaient les signes avant-coureurs de l'orage. La tension croissante en Europe, les
attentats répétés des terroristes russes, tout indiquait l'imminence d'un
bouleversement profond. A Saint-Pétersbourg, le dernier des Romanoff, à Berlin, le
dernier de Hohenzollern avaient ceint leur couronne. A Vienne, l'avant-dernier des
Habsbourg se survivait à lui-même derrière les murs de la Hofburg, et, dans les
profondeurs invisibles du continent, grandissaient les inconnus qui allaient hériter de
leur puissance. A Tiflis, un jeune ouvrier géorgien venait d'adhérer au groupemenl
social-démocrate de Géorgie : c'était Staline. Dans une province d'Ukraine, près de
Nicolaev, un adolescent attendait d'être exilé en Sibérie : c'était Trotzky. En
Sibérie orientale, un déporté de vingt-neuf ans rédigeait une étude sur le Romantisme
économique : c'était Lénine. Enfin, à Linz, en Autriche, un gamin turbulent, âgé
de onze ans suivait en rechignant les cours de l'école primaire : c'était Hitler.
Un acte de l'histoire du monde allait s'achever. Les protagonistes de l'acte suivant se
préparaient déjà à entrer en scène. Il ne restait plus qu'à changer le décor du
continent. Et ce changement de décor, c'était la guerré mondiale.
Notes:
| (1) |
Hessell TILTMAN, Peasent Europe, p. 192, 1934. |