L'UKRAINE DES ORIGINES À STALINE

L'effondrement de l'empire des Tsars.

1914, 1915, 1916 — L'Europe est plongée dans un cauchemar sanglant qui semble ne devoir iamais prendre fin. De la mer du Nord à la mer Noire ce n'est qu'une canonnade ininterrompue, dont le grondement se répercute au delà des océans. Les nations s'étreignent en un corps à corps titanique, cherchant à enfoncer à coups de bélier des fronts qui, sitôt rompus, se reforment un peu plus loin.

Vers le début de 1917, après plusieurs offensives victorieuses en Prusse orientale et en Galicie, la résistance des armées russes paraît fléchir. La désorganisation et le mécontentement croissent de jour en jour. Le grondement de l'âme populaire commence à recouvrir le grondement des canons. « Ne réveillez pas les tempêtes qui

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sommeillent, s'était écrié jadis le poète Tioutchef, sous elle le chaos remue ! » A présent la tempête est déchaînée et à la lueur des éclairs on voit poindre et grandir le visage de la révolution.

Celle-ci éclate à Pétrograd, le 23 février 1917. La foule déchaînée se rue sur la forteresse Pierre et Paul, occupe le central télégraphique et d'autres bâtiments gouvernementaux. La révolte prend bientôt l'ampleur d'un raz de marée. Débordé par les événements, le tsar Nicolas II abdique. Le cabinet impérial est remplacé par un gouvernement provisoire dont font partie le prince Lwow, Milioukov et Kerenski.

La proclamation de l'indépendance ukranienne

Simultanément, on annonce la création à Kiew d'une « Rada » centrale, destinée à servir de Parlement au peuple ukrainien. Tout d'abord la Rada se contente d'une simple autonomie. Le lien fédératif avec la Russie ne sera pas brisé. Le 25 mai, une délégation est envoyée à Pétrograd pour y exposer les revendications des populations ukrainiennes; mais elle se heurte au refus absolu de Kerenski et rentre à Kiew sans avoir rien obtenu.

Cet échec suscite un vif mécontentement en

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Ukraine. La situation se tend de plus en plus entre Kiew et Pétrograd. Kerensky qui veut poursuivre la guerre et qui craint que l'octroi de l'autonomie à l'Ukraine n'entraîne la rupture du front germano-russe — qui résiste encore — tergiverse et cherche à gagner du temps.

Le 10 juin, par un premier « Universal » — on appelait ainsi les anciens décrets des hetmans cosaques — la Rada proclame elle-même son autonomie et rejette la tutelle de Pétrograd. Cette fois-ci, Pétrograd est obligé de s'incliner, d'autant plus que la situation du gouvernement provisoire est de plus en plus précaire.

Le 15 octobre, la deuxième révolution éclate et Kerensky, balayé par le Soviet de Pétrograd, abandonne le gouvernement et s'enfuit à l'étranger. Les bolcheviks prennent le pouvoir : le règne de Lénine commence.

Du coup, le fossé s'élargit encore entre Kiew et Pétrograd. Le 7 novembre, la Rada proclame par un nouvel Universal la création de la république démocratique ukrainienne. Petlioura, un membre du parti socialiste, est chargé d'organiser la défense du pays. Cette décision équivaut en fait à une déclaration d'indépendance.

Le 20 novembre, notification de l'indépendance ukrainienne est faite à l'Angleterre et à la France, qui s'empressent de reconnaître le

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nouvel Etat et y envoient des représentants officiels : le général Tabouis, pour la France, et Mr. Piston Bagge, pour l'Angleterre. Les Alliés espèrent en effet se servir de l'Ukraine comme d'une base d'opérations, pour lutter à la fois contre les Empires centraux et les bolcheviks qui ont entamé depuis peu des négociations de paix avec l'état-major allemand. Le gouvernement bolchevik répond à cette initiative par un ultimatum, déclare la Rada hors la loi, et installe à Kharkow un « gouvernement de la République soviétique socialiste ukrainienne ». Désormais la guerre est déclarée entre Kiew et Moscou.

Le 22 janvier 1918, par le IVe Universal, l'Ukraine proclame son indépendance complète. Sans perdre un instant, les forces rouges, commandées par Mouravief, prennent l'offensive et marchent sur Kiew.

Sous l'impulsion de Petlioura, la résistance s'organise en hâte dans la capitale ukrainienne. Malheureusement, les vivres sont rares, les munitions insuffisante. « Nous n'avions, écrit A. Schoulguine qui fut ministre à cette époque, ni finances, ni appareil administratif, ni armée véritablement organisée. Tout se faisait en hâte et sans ordre sous la pression des événemenls... L'Ukraine flambait d'un bout à l'autre. Les hordes rouges arrivaient du nord en masse. Vers

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le 25 janvier, Kiew était menacée... Il fallait avant tout sauver son honneur, dût-il en coûter jusqu'à la dernière goutte de sang. Hélas, les troupes de Mouravief, infiniment plus nombreuses, avançaient malgré tout. Elles furent bientôt à 100 kilomètres de Kiew, puis à 50, puis aux portes de la ville. La bataille de Krouty était perdue ».

Pendant douze jours, la ville subit le bombardement des assaillants. Sous les rafales d'obus, le président de la Rada réussit à faire voter en toute hâte une constitution ukrainienne. Mais le lendemain, 9 février, les troupes rouges entrent à Kiew. Tout espoir de maintenir un Etat indépendant semble désormais perdu. Alors, comme si souvent dans son histoire, l'Ukraine fait appel à une aide étrangère. Les délégués de l'Entente cherchent à s'y opposer. Mais les événements sont les plus forts. Le général Tabouis et la délégation britannique quittent l'Ukraine. Le même jour, le traité de Brest-Litowsk est signé entre l'U.R.S.S. et l'Allemagne. Le gouvernement ukrainien s'enfuit à Jitomir non sans avoir adressé un message aux armées austro-allemandes, leur demandant d'occuper le pays pour en chasser les Bolcheviks.

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Le traité de Brest-Litowsk et l'occupation allemande.

Amorcées dès l'automne de 1917, suspendues puis reprises en janvier 1918, entre Trotski et le grand état-major allemand, les négociations de Brest-Litowsk marquent la fin de la guerre russo-allemande. Par ce traité draconien, la Russie renonce à la Pologne, à la Lithuanie, à l'Esthonie, à la Lettonie et à l'Ukraine. Elle se trouve chassée de la Baltique et de la mer Noire. Toute l'oeuvre de Pierre le Grand et de Catherine II est anéantie.

Pour les Empires centraux, le traité est un succès considérable : il ouvre aux cent cinquante millions d'habitants de l'Europe centrale, affamés par le blocus des Alliés, les prodigieuses réserves de blé du grenier ukrainien, ainsi que le coton, le manganèse et le pétrole du Caucase. Enfin, il permet à Ludendorff de dégarnir le front oriental et de concentrer toutes ses forces sur le front d'occident, où il s'apprête à porter le coup de bélier décisif. Quant à l'Ukraine, elle est reconnue Etat indépendant par l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie, la Bulgarie et la Turquie.

Le 28 mars 1918, les divisions austro-allemandes se mettent en marche vers l'Est, en suivant les lignes de chemin de fer. Le 4 avril la Crimée est occupée en totalité. Les troupes alle-

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mandes chassent devant elles les formations soviétiques, mais leur avance est ralentie par l'opposition des groupements de paysans ukrainiens, travaillés en sous-main par des agitateurs anarchistes. Le 5 mai, les cosaques du Don font à leur tour appel à la protection allemande. Mais le général Hoffmann qui dirige les opérations, s'y refuse, craignant que l'affaire ne prenne trop d'extension. « Il fallait bien, écrit-il mettre un terme à notre avance. »

L'hetman Skoropadski.

Entre temps, la Rada est rentrée à Kiew, où elle a ratifié le traité de Brest-Litowsk (23 avril). Mais les autorités allemandes, ne la trouvant pas assez docile à leurs suggestions, et n'ayant plus besoin d'elle, la dissolvent. A sa place, ils créent une République nationale ukrainienne, à la tête de laquelle ils hissent un certain Skoropadski, qui prend le titre d'hetman. L'Ukraine devient un protectorat militaire allemand.

Aux termes du traité, l'Ukraine doit fournir aux empires centraux 1 million de tonnes de céréales. Cependant, les paysans refusent de livrer leurs réserves. Il faut avoir recours aux réquisitions à main armée. Même celles-ci donnent des résultats décevants. Il faudrait augmenter les effectifs du corps d'occupation, qui s'élèvent à

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300.000 hommes, ce qui est impossible, toutes les forces allemandes étant concentrées sur le front occidental.

Dès le mois de juin, une effervescence insolite se manifeste sur plusieurs points du territoire. Une explosion détruit l'arsenal de Kiew. Le 30 juillet, le maréchal von Eichhorn qui commande les troupes allemandes est assassiné par le socialiste révolutionnaire Donskoj. La situation devient de plus en plus difficile. Vers la mi-août, on commence à entrevoir la banqueroute de l'expédition.

La débâcle et le reflux des armées allemandes de l'Est

Vers le 15 septembre, l'armée bulgare est vaincue par le maréchal Franchey-d'Esperey. Les arrières de l'occupation sont menacés. La propagande bolchevique s'intensifie parmi les troupes allemandes. La discipline se relache. Les unités autrichiennes de la garnison d'Odessa se mutinent. Le 21 octobre, la Turquie signe une paix séparée, permettant à l'Entente de prendre pied dans la mer Noire. Quelques jours plus tard, l'Autriche en fait de même. Sur le front ouest, la retraite allemande est amorcée sur toute la ligne. Le 9 novembre, des émeutes éclatent à Kiel, à Wilhelmshaven, à Hambourg. La révo-

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lution gronde à Berlin, à Munich, à Vienne, à Budapest. Le 11 novembre, l'AIlemagne dépose les armes. Le même jour, le commandant en chef allemand du front Est donne l'ordre d'évacuer l'Ukraine.

Ne pouvant passer par la Roumanie, qui s'est jointe aux Alliés, ni par la Pologne qu'occupent les légionnaires de Pilsudski, les divisions allemandes doivent faire un détour immense vers le nord et regagner leur pays par la Courlande et la Lithuanie.

Pour la troisième fois dans l'histoire, après Charles XII et Napoléon, on voit une armée d'invasion refluer vers l'Ouest, au cœur de l'hiver. Au début de janvier 1919, le gros des troupes allemandes a évacué la Crimée et la Tauride. Mais la retraite est ralentie par les difficultés de transport. Les routes sont à peu près impraticables, les chemins de fer complètement désorganisés. Les soldats de la garnison de Kharkow fraternisent avec les révolutionnaires et désarment leurs officiers. Désespéré, le général allemand qui commande la place veut se mettre en marche à travers la steppe, pour regagner l'Allemagne à pied, au milieu d'une tempête de neige...

Les troupes n'ont plus de souliers, plus de capotes, plus de munitions. Attaquées par les formations bolcheviques qui s'enhardissent de

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plus en plus, et par des groupes de paysans qui les assaillent à coups de fourche, elles poursuivent, jour après jour, leur marche interminable. Vers la fin février, les derniers contingents allemands ont évacué la Russie.

Le règne du chaos.

Après le départ des troupes allemandes, l'Ukraine se trouve être de nouveau une arène ouverte à toutes les forces qui se disputent cette région du continent. Pendant deux années tragiques, toute la région comprise entre la Vistule et le Caucase va être un unique brasier. Le tonnerre des arsenaux qui sautent, le crépitement des mitrailleuses, la rafale des pelotons d'exécution, les râles et les cris de torture des populations massacrées, vont s'élever sur le ciel, portés par les lourdes volutes de fumée des villes incendiées.

Et dans ce décor d'enfer, qui défie toute description, cinq armées différentes, venues de tous les coins de l'horizon, vont passer et repasser « comme une râpe » sur le corps sanglant de l'Ukraine : armée polonaise de Pilsudski, armée ukrainienne de Petlioura, armée blanche de Denikine et de Wrangel, armée noire des paysans anarchistes de Makhno, et enfin les armées rouges de Staline et de Budienny.

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Dès le départ des troupes allemandes, Skoropadsky s'est enfui à Vienne, puis à Berlin. Quelques jours plus tard, la Rada rentre à Kiew et nomme un Directoire exécutif. La défense nationale est confiée à Petlioura.

En novembre 1918, les Ukrainiens de Galicie ont proclamé la République occidentale de l'Ukraine, avec capitale à Lwow. Le 22 janvier 1919, la Rada de Kiew ratifie l'union des deux républiques ukrainiennes : l'occidentale (ancienne Ukraine autrichienne) et l'orientale (ancienne Ukraine russe). Mais ni les Polonais, ni les Russes ne l'entendent ainsi. Sans perdre un jour, les rouges déclanchent une deuxième offensive sur Kiew. Comme au début de 1918, les Ukrainiens ne sont pas de taille à résister. Le 5 février 1919, les régiments soviétiques s'emparent de la ville. Une deuxième fois, le Directoire s'enfuit et cherche un refuge dans l'ouest du pays.

La guerre polono-ukrainienne en Galicie.

De son côté l'Etat polonais réclame la Galicie — l'ancienne principauté de Halytsch — sous prétexte qu'elle a fait partie de la Pologne de 1559 jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. Les légions polonaises se précipitent sur Lwow et en chassent le gouvernement de l'Ukraine occidentale.

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Les Ukrainiens ripostent par une violente contre-offensive. Inquiets des suites que peut comporter ce conflit, les Alliés interviennent à plusieurs reprises (mission Barthélemy, mission Noulens) et cherchent à imposer un armistice aux deux parties en présence. Mais les Polonais, sans respecter les clauses de la suspension d'armes, profitent du trouble de la situation pour franchir le Dniestr (16 mai 1919). Le Conseil suprême, qui siège à Paris, adresse des représentations énergiques à Pilsudski qui y répond avec un laconisme méprisant. Finalement, sous l'influence de Paderewsky, les Alliés prennent fait et cause pour la Pologne et l'autorisent à occuper la Galicie, tout entière, sous réserve que son statut sera fixé ultérieurement. Aussitôt les légions de Pilsudski, grossies par les contingents du général Haller qui viennent d'arriver en France, intensifient leur offensive. « Doués de toutes les ressources techniques de la guerre moderne, elles écrasent l'armée ukrainienne qui manquait à la fois d'artillerie et de munitions » (Borschak). Harcelée par des forces très supérieures en nombre, l'armée galicienne est refoulée en Ukraine orientale, où Petlioura continue, tant bien que mal, à tenir tête aux rouges. Cette retraite marque la fin des opérations en Galicie (16 juillet 1919).

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Reprise de Kiew par Petlioura.

Prise entre le marteau et l'enclume, l'Ukraine nationale — ou du moins le peu qui en reste — va-t-elle être écrasée entre les légions polonaises et les régiments soviétiques ? Pas encore.

Dans un sursaut héroïque, Petlioura rassemble autour de lui les débris de l'armée de Galicie — 30.000 hommes environ — les amalgame avec ses propres troupes et profite de cet accroissement de forces pour déclencher au début d'août, une offensive contre les rouges. Franchissant le Dniepr, les régiments de Petlioura enlèvent de haute lutte les villes principales de Volhynie et de Podolie. Encouragés par ces succès, les Ukrainiens poursuivent leur avance foudroyante. Partout les bolcheviks reculent. Soulevées d'espérance, les troupes de Petlioura pénètrent à Kiew, le 30 août 1919, et y déploient le drapeau bleu et or. C'est la cinquième fois en quinze mois que cette malheureuse ville change de mains. Mais au moment où les Ukrainiens y entrent ils se heurtent à un nouvel adversaire qu'ils n'avaient pas prévu : c'est Denikine.

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L'armée blanche de Denikine.

Ancien général de l'armée de Nicolas II, Denikine a rassemblé autour de lui tous les officiers et les régiments monarchistes décidés à mourir « pour Dieu et pour le Tsar ». Soutenu par les Alliés, principalement par l'Angleterre qui lui fournit d'énormes stocks d'armes et de munitions, il s'est juré d'expulser les bolcheviks de Russie, d'écraser la révolution et de restaurer le trône impérial. Venant de l'Est, c'est-à-dire de la région du Caucase, il est entré à Kiew le jour même où Petlioura venant de l'Ouest, y arrive avec ses troupes.

Denikine et Petlioura, qui luttent l'un et l'autre contre le péril bolchevique vont-ils s'entendre et conjuguer leurs forces pour chasser l'ennemi commun? Jamais. Car la haine qui les dresse l'un contre l'autre, plonge ses racines dans un fond séculaire d'oppression et de servage, tandis que celle qui les oppose à Lénine et Trotsky ne date que de quelques mois. Denikine, en effet, se considère comme l'héritier et le défenseur de l'idée impériale des Romanoff. Imbu de la mystique moscovite, il lutte pour rétablir la Russie « une et indivisible » fondée par Pierre le Grand et Catherine II. A ses yeux, un autonomiste ukrainien n'est pas moins criminel qu'un marxiste révolutionnaire,

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et il se refuse à faire une différence entre les deux.

Aussi, son premier souci, en arrivant à Kiew, est-il d'en chasser le Directoire ukrainien. Celui-ci s'enfuit une troisième fois et s'installe à Kamenetz-Podolsk, capitale de la Podolie.

Puis Denikine engage la lutte avec les troupes de Petlioura. Celles-ci, qui viennent de lutter sans arrêt pendant près de deux ans contre les Polonais et les bolcheviks, sont à bout de souffle. Elles n'ont plus de munitions alors que Denikine est largement ravitaillé par l'Entente. En novembre 1919, l'armée blanche occupe la ligne Volocisk-Berdicew-Kazatin. Voyant l'inutilité de la lutte, une partie de l'ancienne armée galicienne abandonne Petlioura et passe dans le camp de Denikine. La situation de Petlioura est aggravée encore par les disputes qui s'élèvent au sein du Directoire. Désespéré, il rassemble autour de lui la dernière poignée de partisans qui lui restent, et franchit avec eux les lignes polonaise. Le Directoire se disperse. Il n'y a plus de gouvernement ukrainien indépendant.

La marche sur Moscou.

Ayant écrasé ainsi les forces « séparatistes », Denikine se retourne contre son ennemi principal : les bolcheviks. Au début, la chance semble

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favoriser son entreprise. Bousculant les divisions rouges, les régiments de Denikine remontent vers le Nord, pour opérer leur jonction avec l'armée blanche de Koltchak, qui descend vers le Sud, venant d'Arkhangelsk et de Mourmansk. L'étau se resserre autour des bolcheviks. Les forces soviétiques résistent héroïquement, mais sont contraintes de reculer devant un adversaire mieux armé et plus discipliné. Dejà Denikine approche de Moscou. La victoire semble à portée de sa main. Lorsque soudain, son offensive s'arrête, comme sapée à la base. Les munitions convoyées par le Dniepr, qui s'entassent dans le port fluvial d'Ekaterinoslaw n'arrivent plus au front. Les voies de communications sont coupées. L'armée blanche de Denikine bat soudain en retraite. L'édifice imposant de la contre-révolution s'effondre comme un arbre dont on vient de scier les racines. Quel est donc l'ennemi qui lui a porté ce coup mortel?

Le Père Makhno.

En s'enfonçant vers le Nord, Denikine a commis une grave imprudence. Il a sous-estimé les forces des paysans anarchistes ukrainiens, disséminées dans la steppe orientale, à peu de distance de ses bases de ravitaillement. Celles-ci ont déjà donné bien du fil à retordre aux armées

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d'occupation allemandes. Elles paraissaient peu dangereuses tant qu'elles agissaient en ordre dispersé. Or, voici qu'un ancien bagnard récemment libéré de la prison centrale de Moscou les a groupées autour de lui, a déployé le drapeau noir de la révolution anarchiste, et a formé avec ses partisans une armée de volontaires, forte de 30.000 hommes, redoutable par sa fougue et sa mobilité : cet ancien bagnard, c'est Makhno — le « Père » Makhno comme l'appellent familièrement les paysans de Golaï-Polé, où il a établi son quartier général.

Né en 1889, Nestor Mahno est un chef, dans toute l'acception du terme, qui allie le sens du commandement à la bravoure et à la ruse. « Sa façon hardie et décidée d'agir, la rapidité de ses apparitions et de ses disparitions, l'impossibilité de s'en emparer dans n'importe quelles circonstances, écrit Archinew, ont fait de lui une figure de terreur et de légende. Il y avait en effet beaucoup de traits legendaires dans sa conduite, toujours empreinte d'une audace surprenante, d'une volonté opiniâtre, d'une perspicacité et souvent d'un humour vigoureux, propre aux paysans ».

Nouveau Pougatchew converti très jeune aux idées anarchistes, il appelle les paysans à la révolte, mais pas pour les faire retomber sous

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la tutelle de Moscou. S'il déteste également Petlioura et Denikine, qui incarnent à ses yeux l'ordre bourgeois et la contre-révolution, il ne se méfie pas moins de Lénine et de Trotsky, dans les théories desquels il sent poindre, avec son flair de terrien, un nouvel impérialisme, une nouvelle tyrannie.

Pour l'instant, le plus pressé est de briser l'offensive de Denikine, quitte à préciser plus tard l'attitude à prendre envers Moscou. Durant cinq mois, Makhno et ses partisans harcèlent sans cesse l'arrière-garde de l'armee blanche, faisant sauter les chemins de fer et paralysant son ravitaillement. Denikine se rend alors compte qu'il faut en finir coûte que coûte avec ces adversaires, d'autant plus dangereux qu'ils restent insaisissables.

Le duel s'engage à fond au mois d'août 1919. Makhno décide de battre en retraite pour éloigner de leurs bases les forces de Denikine. Le mouvement, accompagné de combats meurtriers, se prolonge pendant plus d'un mois et s'étend sur plus de 600 kilomètres. Cavalerie blanche et cavalerie noire se poursuivent avec acharnement à travers la steppe torride. Et Makhno, malgré ses pertes, échappe toujours à ses assaillants.

Vers la fin de septembre, la situation paraît

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favoriser les denikiniens. Ils réussissent à encercler les makhnovistes aux environs d'Ouman. Makhno semble avoir perdu la partie. C'est alors qu'il donne l'ordre d'interrompre la retraite, et de faire volte-face. Avec une fougue irrésistible, il fond sur l'ennemi désemparé qui le croyait à bout de souffle. La première rencontre a lieu le 25 septembre au soir. Le lendemain, à Pérégonovka, Makhno écrase le gros des forces de Denikine et, sans perdre un instant, il lance son armée vers l'Est, dans trois directions à la fois. « Le mouvement de l'armée makhnoviste, regagnant les bords du Dniepr se faisait à une allure fabuleuse » (Archinew). C'est une cavalcade épique. De village en village, tous les habitants se joignent aux forces des insurgés. Les denikiniens font venir en toute hâte des réserves de Taganrok. Elles sont également écrasées. « Les flots de la Makhnovchina roulèrent vers le fond du bassin du Donetz et vers le Nord. » Quelques jours plus tard, les insurgés s'emparent d'Ekaterinoslaw, base d'opérations et arsenal des armées denikiniennes.

Devant la gravité de la situation, les meilleures troupes de cavalerie de Denikine sont enlevées au front nord, où elles luttent contre les bolcheviks, et dirigées sur Golaï-Polé, quartier général des insurgés. Mais il est trop tard. Les makhno-

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vistes sont maîtres de toute l'Ukraine du Sud. « L'incendie faisait rage dans tout le pays, des bords des mers Noire et d'Azow jusqu'à Kharkow et Poltava » (Archinew).

La débâcle de Denikine s'accentue pendant les mois d'octobre et de novembre. Obligé de dégarnir le front nord pour faire face à ce péril, il voit ses troupes débordées par les formations soviétiques. L'armée rouge peut s'avancer désormais sans presque rencontrer d'obstacle d'Orel et de Koursk aux confins de la mer Noire. Wrangel qui succède à Denikine, se cramponne encore désespérément à la Crimée. Il en est expulsé quelques semaines plus tard par les efforts conjugués des noirs et des rouges. Bolcheviks et anarchistes sont maîtres de toute l'Ukraine orientale et méridionale.

L'Offensive de Pilsudski sur Kiew.

Entre temps, Petlioura qui s'est réfugié chez les Polonais avec ses derniers bataillons a conclu un accord militaire avec Pilsudski, aux termes duquel il abandonne à la Pologne toute l'Ukraine occidentale, si Pilsudski libère l'Ukraine orientale de l'emprise des bolcheviks. Le chef des légions polonaises voit dans cet accord la possibilité de réaliser le rêve de sa vie :

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refaire la grande Pologne impériale, telle qu'elle existait au XVIIe siècle, lorsqu'elle s'étendait de Dantzig à Kiew, et de la Baltique à la mer Noire.

Le 25 avril 1920, les troupes polonaises, commandées par le général Ridz-Smigly, se mettent en marche vers l'Est et s'emparent de Jitomir et de Berdicew. Les troupes rouges battent précipitamment en retraite. Le 7 mai, les légions polonaises font leur entrée à Kiew.

Mais huit jours plus tard, les rouges déclenchent une violente contre-offensive. N'ayant plus à redouter les armées blanches défaites, elles peuvent concentrer toutes leurs divisions sur le front polonais. De plus, l'armée rouge a fait, depuis deux ans, des progrès immenses en discipline, en tactique et en organisation.

Par suite d'une manœuvre imprudente, les Polonais laissent plusieurs divisions rouges s'infiltrer entre leurs lignes. Le 17 juin, ils doivent se replier rapidement sous un violent bombardement, abandonnant Kiew aux rouges, qui y pénètrent pour la quatrième fois depuis 1918. Très vite la retraite polonaise tourne à la débâcle. Telle une avalanche, les armées rouges, fortes de plus d'un million d'hommes, commandées par Budienny et Toukhatchewsky menacent de submerger la Pologne. Le 10 août, elles fran-

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chissent le Bug et coupent la ligne de chemin de fer Varsovie-Mlawa-Dantzig.

L'Europe angoissée retient son souffle, attendant de voir l'issue d'une bataille dont dépendra tout le destin de l'Occident. Le 11 août, les armées soviétiques sont aux portes de Varsovie.

La " Marne " polonaise et le traité de Riga.

Une responsabilité écrasante pèse sur les épaules de Pilsudski. S'il est vaincu, c'en sera fini de la Pologne. Aidé par le général Weygand, dépêché en toute hâte par le gouvernement français, Pilsudski se prépare à livrer la bataille qui décidera du sort de son pays. Et c'est alors le « miracle » de Varsovie, la Marne polonaise (15 août 1920). En un suprême sursaut d'énergie, les légions polonaises foncent sur l'adversaire, disloquent le front rouge et font reculer la masse énorme des armées soviétiques. La bataille de la Vistule se poursuit pendant trois jours. Le 18 août Varsovie est hors de danger. Les armées rouges refluent vers l'est, abandonnant sur le champ de bataille 40.000 tués ou blessés et un butin considérable.

Quelques semaines plus tard, les négociations s'ouvrent à Riga entre les deux adversaires. Ignorant délibérément leurs engagements en-

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vers Petlioura, les Polonais concluent un accord avec les Soviets. Par le traité de Riga (18 mars 1921), l'Ukraine est partagée entre l'U.R.S.S. et la Pologne. Renouvelant l'injustice du traité d'Andrussovo (1667), la Galicie, avec Lwow, est attribuée à la Pologne. L'U.R.S.S. garde Kiew et toute l'Ukraine orientale.

Les frontières orientales de la Pologne, telles qu'elles découlent du traité de Riga, sont reconnues, le 15 mars 1923, par la Conférence des Ambassadeurs, à condition que la Pologne accorde l'autonomie aux provinces galiciennes qu'elle a annexées par suite de sa victoire sur l'U.R.S.S. La petite armée de Petlioura est dispersée. « N'oubliez jamais cette trahison ! » dit-il aux Galiciens avant de quitter le pays. Puis, il se réfugie à Paris, où il mourra, assassiné, à la sortie d'un restaurant, le 25 mai 1926.

Les Rouges dévorent les Noirs.

Les Soviets ont signé la paix avec la Pologne. Ils ont éliminé les petlouriens et expulsé les Blancs. Il ne leur reste plus qu'à anéantir les Noirs pour être maîtres incontestés de l'Ukraine russe — et rien n'est plus sinistre que cet épisode de la révolution.

Longtemps, les anarchistes ont cru que les

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Rouges n'oseraient pas s'attaquer à eux en raison des services éminents rendus à la cause révolutionnaire. Mais les dirigeants soviétiques n'entendent partager le pouvoir avec personne. Sous le couvert d'une lutte idéologique, dont il serait trop long de décrire les péripéties, ils dissocient les Noirs, les noyautent et les cernent dans leurs villages, où ils massacrent sans pitié les hommes, femmes et enfants. La répression est confiée dans certaines localités à des détachements mongols, qui exécutent les ordres de leurs chefs avec une cruauté implacable. On estime à 200.000 environ, le nombre des victimes de « l'épuration ».

Makhno, traqué de village en village, malade et blessé à la jambe, parvient à échapper au massacre de ses partisans. Ayant perdu toute illusion sur la révolution marxiste, il réussit à franchir la frontière, le 28 août 1921, et se réfugie à Paris. Engagé comme mécanicien aux usines Renault, il passe les dernières années de sa vie à Billancourt, dans un effacement volontaire. C'est là qu'il est mort, rongé par le chagrin.

L'Ukraine écartelée.

La guerre est terminée. L'Ukraine y est entrée, partagée entre l'Autriche et la Russie des

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Tsars. Elle a espéré que le cataclysme universel, en faisant sauter les cadres de l'Europe, lui permettrait de ressusciter et d'accéder à l'indépendance. D'autres nations sont nées, par la volonté des alliés : la Pologne, la Tchécoslovaquie. L'Ukraine, pour sa part, reste asservie et muette. Loin d'obtenir la liberté, son sort s'est aggravé : au lieu d'être coupée en deux, la voici écartelée entre quatre puissances, qui nourrissent, les unes envers les autres, une sourde hostilité. L'U.R.S.S. d'abord, qui s'octroie la part du lion : 773.000 km² et 35 millions d'habitants. Puis vient la Pologne, qui garde la Galicie : 132.000 km² et 6.227.000 habitants. La Roumanie voit s'attribuer la Bukovine : 17.600 km² et 1.100.000 habitants. Enfin, la Tchécoslovaquie reçoit la Ruthénie, ou Ukraine subkarpathique : 14.900 km² et 569.000 habitants.

Les coups de feu s'espacent. Le brasier des incendies s'éteint. Les morts retournent à la terre. L'Europe insouciante vogue vers de nouveaux destins. Quant à l'Ukraine, elle est redevenue un fantôme, une nation sans Etat. Pour elle, à défaut d'indépendance, est-ce au moins la paix?


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