L'UKRAINE DES ORIGINES À STALINE

Splendeur du Socialisme Soviétique.

« L'Ukraine soviétique, deuxième république fédérée, esl l'une des contrées les plus riches de l'U.R.S.S. C'est la république de la houille, des métaux, des produits chimiques et des constructions mécaniques, le grenier de l'U.R.S.S., l'initiatrice du mouvement stakhanoviste, la puissante patrie de l'homme soviétique nouveau », proclame avec fierté l'U.R.S.S. en construction, organe officiel du gouvernement soviétique, à l'occasion du vingtième anniversaire de la révolution (1917-1937).

« Ses hauts fourneaux produisent 61 % de toute la fonte soviétique ; des usines chimiques, les 4/5e de la soude soviétique ; 69 % des plantations de betteraves à sucre de l'U.R.S.S. se trouvent en Ukraine. L'Ukraine soviétique est devenue l'objet de la sollicitude de toute l'Union

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soviétique. Son hydrocentrale du Dniepr est l'orgueil de tous les peuples du pays des Soviets. Les colosses métallurgiques, Zaporojstal, Makéévka, Krivoï Rog, sont les dignes partenaires de Kouznetsk et de Magnitogorsk.

« Son bassin du Donetz, qui est la « soute à charbon » du pays, alimente en houille une bonne moitié de l'industrie de l'Union. Son industrie des constructions mécaniques — tracteurs, turbines, moteurs électriques, outillages de hauts fourneaux, locomotives F.D., wagons — répand la renommée des ouvriers et des ingénieurs ukrainiens dans toutes les Républiques soviétiques.

« En Ukraine soviétique, toute la terre appartient aux paysans. L'extraction du charbon est passée de 23 millions de tonnes en 1913, à 69 millions de tonnes en 1936. La production de fonte est montée de 3 millions de tonnes en 1913 a 9 millions de tonnes en 1936. En Ukraine soviétique, comme partout en U.R.S.S., l'instruction primaire générale est obligatoire. De 1.700.000 qu'il était en 1914-15, le nombre des élèves des écoles primaires et secondaires s'est élevé à 5.200.000 en 1936-37.

« Elle s'épanouit, la libre Ukralne, et ses chansons retentissent loin au delà de ses frontières, vivant témoignage de la victoire de ce peuple

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qui s'est à jamais affranchl des honteuses chaînes de l'esclavage. »

Tel est l'hymne par lequel le régime sovietique, célébrant sa propre apothéose, glorifie le résultat de vingt années de socialisme intégral. Cependant, en examinant de plus près ce bilan éclatant, on s'aperçoit qu'il diffère sensiblement de la réalité. Qu'y a-t-il donc au juste derrière cette façade orgueilleuse ?

Un dilemme insoluble : centralisme ou fédération ?

La politique du gouvernement soviétique envers l'Ukraine a été marquée par une série de volte-face déconcertantes, qu'il importe de distinguer clairement les unes les autres. Elles découlent toutes de la situation que trouvèrent les Bolcheviks lors de leur accession au pouvoir.

Lorsqu'en octobre 1917, Lénine et les Soviets chassent le gouvernement provisoire de Kerenski, la situation en Russie est on ne peut plus confuse. Les Bolcheviks sont les maîtres, à Moscou et à Pétrograd. Mais, ce n'est, à leurs yeux, que la première étape d'un plan beaucoup plus vaste. Conformement aux théories qu'ils professent, la révolution russe doit être le point de départ de la révolution universelle. Pour cela, il faut soulever le prolétariat du monde entier, l'aider

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à renverser les frontières nationales, le grouper autour d'une bannière et d'une idéologie communes. Dans la mesure où impérialisme et centralisation sont synonymes, on peut dire qu'il y a, dès l'origine, un impérialisme soviétique qui vise à rassembler le prolétariat mondial en un organisme unique, dont tous les fils convergeront vers le Comité central de la IIIe Internationale (Komintern).

Mais, contrairement à ces principes, et agissant en sens inverse, on assiste dans les territoires périphériques de l'empire — Finlande, Lettonie, Esthonie, Lithuanie, Pologne, Ukraine, Arménie, etc. — à une série de révolutions nationales. Pour les habitants de ces régions, la révolution signifie la fin du joug tzariste et le retour aux traditions antérieures à la main-mise de Moscou. Dans ces pays, les peuples ne luttent pas pour l'extension du marxisme ou pour le triomphe de la révolution mondiale ; ils combattent pour recouvrer leur indépendance perdue et, avec elle, le droit de parler leur langue, de se gouverner eux-mêmes, et de se développer selon leur génie particulier.

La co-existence de ces deux types de révolution place les dirigeants soviétiques devant un dilemme angoissant qui explique, en partie, les contradictions de leur politique. Il leur faut, ou

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bien renoncer à l'unification marxiste, qui est leur Evangile et leur justification, ou bien étouffer toute liberté au sein des nationalités.

Pour la Pologne, la Lithuanie, la Finlande, etc., ce dilemme se résoudra par la scission avec la Russie et la création d'Etats indépendants. Mais pas pour l'Ukraine et les autres « nationalités » qui demeureront dans le cadre de l'Etat soviétique. Pour elles, le problème continuera à se poser. Afin d'y remédier, les dirigeants soviétiques auront recours alternativement à la force et à la ruse. Mais ils ne le résoudront pas, car il est insoluble dans les termes où il se trouve actuellement posé : ils se borneront à en reculer indefiniment l'échéance.

Première période : Le communisme de guerre (1918-1921).

Pour commencer, Lénine proclame l'égalité el la souveraineté des différents peuples de la Russie el leur droit à disposer d'eux-mêmes, allant jusqu'à la scission (avec Moscou) et l'édification d'Etats indépendants. (Déclaration des droits des peuples de Russie, novembre 1917). Puis, pour endiguer le mouvement centrifuge qui ne peut manquer d'en résulter, les soviets créent, dans tous les centres dissidents, un gou-

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vernement à leur dévotion, chargé de prendre le pouvoir, d'en évincer les autonomistes « contre-révolutionnaires », et de proclamer leur adhésion volontaire à la Fédération des républiques socialistes soviétiques. Ce stratagème permet de sauver à la fois le principe d'auto-détermination des peuples et celui de l'unification marxiste. Ainsi naît à Kharkow, le « Gouvernement de la République soviétique et ukrainienne », dont le premier président, Christian Rakowsky, annonce, le 18 mai 1919, le rattachement spontané de l'Ukraine aux Soviets. Qu'il n'eût aucunement l'autorité de le faire nous est attesté par les chiffres suivants : sur 35 millions d'habitants, le parti communiste ukrainien, ne comptait, à cette époque, que 12.800 membres, dont 6.900 (soit 55 %) se déclaraient eux-mêmes « russes ».

L'équivoque se maintient pendant la durée des hostilités.

Lorsque la guerre se termine, en 1921, les armées rouges restent maîtresses de l'Ukraine. Loin d'être abattu, le pouvoir soviétique sort renforcé de l'épreuve. Ayant groupé entre ses mains les rouages essentiels de l'Etat, il n'a plus besoin de ménager les autonomies. Il va pouvoir poursuivre son œuvre de centralisation en marchant « à toute vapeur vers le socialisme » pour citer la formule célèbre de Lénine.

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C'est l'époque où triomphe le « communisme de guerre ». Mais ce système, qui a rendu des services éminents pendant les hostilités, s'avère bientôt désastreux en temps de paix. Les paysans refusent de se laisser « soviétiser » et s'opposent, par les armes à la collectivisation des terres. La nationalisation de l'industrie fait tomber verticalement la production. Toute la vie économique de l'U.R.S.S. s'en trouve compromise. Les réserves de vivres s'épuisent. La famine s'annonce dans différents districts. L'édifice de la révolution semble à la veille de s'effondrer. Le socialisme à outrance a fait faillite.

Lénine est le premier à s'en apercevoir et à pousser le cri d'alarme. « Nous sommes allés trop loin dans la voie de la nationalisation du commerce et de l'industrie », déclare-t-il en 1921 au Xe Congrès du parti communiste. « Nous avons commis des erreurs évidentes et il serait criminel de ne pas voir et de ne pas comprendre que nous avons dépassé la mesure. » Alors, renversant la vapeur, le chef du gouvernement soviétique inaugure une « politique économique nouvelle », de tendance opposée au communisme de guerre; celle-ci accordera plus de liberté aux initiatives privées et se fondera sur une collaboration plus étroite avec les paysans : c'est la N.E.P.

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Deuxième période : La Nep et « l'Ukrainisation » de l'Ukraine (1921-1929)

Pour sauver la révolution, il faut que les paysans produisent plus — mais pour que les paysans produisent plus, il faut leur faire des concessions — surtout en Ukraine, qui fournit les 4/5e des céréales de toute l'U.R.S.S. Force est donc de revenir aux principes d'autonomie, complètement négligés pendant la période du communisme de guerre. Cette tendance est très marquée aux Xe et XIIe Congrès du parti communiste (1923), où les dirigeants soviétiques, emploient tout à coup un langage que l'on n'avait plus coutume d'entendre dans leur bouche. Chacun célèbre à l'envie les bienfaits de la décentralisation. « C'est là, proclame Rakowski, un des problèmes les plus importants à résoudre, car nous aurons la guerre civile si nous ne l'abordons pas avec tact et compréhension. » Et Trotsky ajoute : « L'idéologie nationale est un facteur d'une importance primordiale ! La psychologie nationale est une force explosive, qui peut être, selon les cas, révolutionnaire ou contre-révolutionnaire, mais qui contient toujours une force explosive immense ! »

Au désir de ménager les paysans ukrainiens, s'ajoute une autre préoccupation. Jusqu'en 1922,

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Lénine a cru que la révolution marxiste s'étendrait à l'Europe centrale et à l'Occident. Or, voici que « l'ordre bourgeois » se consolide en Allemagne, en Autriche et en Hongrie. Il ne faut plus penser, pour le moment du moins, à une extension de la révolution. Ne serait-il pas plus habile, dans ces conditions, de chercher à desceller les Etats bourgeois, en créant une certaine effervescence parmi leurs minorités ethniques ? La Pologne, la Tchécoslovaquie et la Roumanie possèdent, elles aussi, une minorité ukrainienne. En favorisant les Ukrainiens de Russie, on créera, sans nul doute, un courant de sympathie dans les fractions ukrainiennes appartenant aux Etats étrangers...

Ainsi naît, parallèlement à la N.E.P., et conditionnée par elle, la politique « d'ukrainisation de l'Ukraine ». Et il faut reconnaître que ces années sont parmi les plus heureuses dans l'histoire de ce malheureux pays. On accroît les prérogatives du parti communiste ukrainien, on crée partout des écoles où la langue ukrainienne est obligatoire, on fonde à Kiew une université ukrainienne; l'histoire, la littérature et le folklore ukrainiens sont remis à l'honneur. Cette politique d'autonomie culturelle — tout comme le communisme de guerre — est poussée à outrance. On oblige les Ukrainiens a apprendre leur lan-

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gue nationale, on veut les rendre, suivant le mot de Rakowsky, « plus ukrainiens que nature ». Un des promoteurs les plus ardents de cette politique est le communiste ukrainien Skrypnyk, qui jouit d'une grande autorité dans les milieux de l'Union.

Cependant, cette methode donne des résultats très différents de ceux escomptés par Moscou. Pendant toute la période précédente, une lutte sourde mais tenace avait persisté entre les milieux ukrainiens et moscovites. A présent, ces éléments d'opposition renoncent à la lutte armée. Ils se rallient au parti communiste ukrainien qui se grossit ainsi d'une forte aile gauche « nationale ». Ses chefs — Chumsky, Maximovitch, Churylowy, Wolobujew — décident de poursuivre la lutte pour l'indépendance, à l'intérieur de la politique d'autonomie culturelle.

Peut-on blâmer les Ukrainiens, si les faveurs dont ils sont l'objet leur montent à la tête, s'ils prennent au sérieux l'ukrainisation de l'Ukraine, s'ils se disent qu'après tout, la Constitution soviétique accorde le droit de scission aux républiques fédérées, et s'ils caressent déjà des rêves d'indépendance?

Mais Moscou veille. Il n'a pas engagé cette politique pour que l'Ukraine lui échappe. « L'ukrainisation n'a jamais été un but pour

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nous, et ne le sera jamais, déclare le professeur Popow. Elle n'est qu'un moyen d'entrer en contact avec les masses ukrainiennes, car sans cela le Parti ne pourrait pas travailler. » Rakowsky, de son côté, déclare aux Komsomols : « Nous devons utiliser la culture ukrainienne uniquement en tant qu'instrument de la dictature du prolétariat. »

Aussitôt la politique de centralisation recommence. Le décret de 1927 interdit à la République ukrainienne d'intervenir dans l'établissement du budget. Le décret de 1929 sur « les nouvelles méthodes d'industrialisation » rattache toutes les fabriques ukrainiennes aux trusts « pan-unionistes ». Quelques mois plus tard, le Commissariat de l'Agriculture est soumis à la direction de Moscou. En 1930 on liquide successivement les banques ukrainiennes des coopératives, de l'agriculture, de l'industrie et du commerce extérieur, dont les fonctions sont transférées aux instituts de crédit de Moscou. Au début de 1931, le commissariat panunioniste de l'Intérieur est chargé de veiller au maintien de l'ordre en Ukraine. En 1933, toute l'industrie lourde ukrainienne est placée à son tour, sous le contrôle des organes moscovites.

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La répression de la " déviation nationale "

Parallèlement à ces réformes, le gouvernement central ordonne une épuration sévère. Au début de 1930, le Guépéou découvre une organisation de conspirateurs, la « Ligue pour la libération de l'Ukraine », qui est accusée d'entretenir des rapports clandestins avec l'étranger. La condamnation à mort de ses dirigeants donne lieu à un procès spectaculaire, avec dénonciations, suicides et aveux spontanés. En 1931, c'est le tour du « Centre National », dont les chefs connaissent le même sort. En 1932, la police découvre l'existence d'une organisation militaire ukrainienne, ou UWO, dont les membres se recrutent en majeure partie dans l'armée rouge et les associations de jeunesse. En 1933, survient le procès de l'organisalion des révolutionnaires ukrainiens, de tendance « fascisto-trotskystes », pour employer la terminologie officielle. 4.000 personnes sont arrêtées et déportées ou fusillées. En 1934, la lutte atteint son paroxysme. La révolte gronde au sein du parti communiste ukrainien. Une nouvelle association, l'organisation des nationalistes ukrainiens, ou OUN, qui possède des ramifications en Pologne, cause de graves soucis au gouvernement central. La police soviétique pratique des coupes sombres : 27.000 membres du parti communiste ukrainien (sur 125.000), 1.300

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membres des Komsomols sont expulsés du parti et frappés de sanctions sévères. 240 secrétaires de rayon, 250 présidents de comités exécutifs, 150 présidents de commissions de contrôle, 1.000 fonctionnaires du commissariat de l'Education, 2.000 ouvriers de coopératives et 300 professeurs sont renvoyés de leurs postes et déportés en Sibérie (chiffres officiels du parti communiste). Skrypnyk, qui avait cru pouvoir harmoniser le centralisme moscovite et l'autonomie ukrainienne, se suicide en constatant la faillite de ses efforts.

La nouvelle politique de Moscou est encore renforcée par l'évolution qui se manifeste au sein du Comité central. Staline a succédé à Lénine, et son poing de fer s'abat sur les nationalités. L'U.R.S.S. ne compte plus sur l'aide étrangère, et se replie sur elle-même; l'ère de la N.E.P. est terminée. (Ce n'était, en tout état de cause qu'une position d'attente). Une nouvelle période commence, — celle de « l'édification du socialisme dans un seul pays », — qui se traduit par l'industrialisation à outrance et les plans quinquennaux.

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Troisième période : L'édification du socialisme. (1929-1931).

C'est alors, dans toute l'U.R.S.S., une tension frénétique, en vue de porter l'industrie russe au niveau, et au delà, de celle des pays capitalistes. Il s'agit de réaliser en quelques années ce que les Etats occidentaux ont mis plus d'un siècle à accomplir. La presse se remplit d'hymnes à la production, de statistiques, de bilans vertigineux. L'homme du jour est Stakhanow, qui extrait de la mine où il travaille, cinq fois plus de houille qu'un ouvrier ordinaire, et, sous le signe du « stakhanovisme », les foules russes se ruent à l'assaut des barêmes et des records de production.

Des usines géantes jaillissent de terre. A Magnitogorsk, à Krivoï-Rog, dans le bassin du Donetz, ailleurs encore, les « titans du socialisme » travaillent nuit et jour. On construit, sur le Dniepr, les fameux barrages du Dnieprostroï qui alimentent en courant électrique toute la Russie du sud, œuvre véritablement « impériale », qui témoigne éloquemment de la volonté de puissance de Staline. Le feu des anciennes religions, fait place à celui de la religion nouvelle : rougeoiement des hauts fourneaux et des fonderies d'acier, flammes jaillissant des puits de pétrole, hâtivement forés. Les masses sont jetées en pâture à

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ces molochs insatiables que sont le premier et le deuxième plan quinquennal.

Cette politique, que l'on a justement qualifiée de « pharaonique » ne se soucie guère du peuple, et à plus forte raison de l'individu. Produire, produire encore plus, avec n'importe quoi, à n'importe quel prix, tel est le mot d'ordre des techniciens soviétiques. « On lisait l'avenir dans les chiffres, comme on peut le faire dans les cartes. Et les chiffres dociles se pliaient aux désirs des hommes... Les chiffres donnaient le vertige. Les chiffres grisaient, comme grisait la vue des usines gigantesques, à la construction desquelles des millions d'ouvriers peinaient sans trève, jour et nuit, dans une atmosphère de nervosité guerrière, dans une tension exaspérée par les effets d'une propagande savante. La psychose de 1930 alla croissant, pour devenir le délire collectif de 1931. » Les hommes perdirent tout sens de la mesure. Il leur sembla qu'il « suffisait de vouloir » pour que la production industrielle, obéissant à la baguette du chef d'orcheste, grossît d'une année à l'autre et montât de 100, de 200, de 300, de 400 %. « Nous avons vécu uniquement de nos constructions, déclare un ingénieur soviétique. Lorsque nous réfléchissions, nous réfléchissions à leurs chiffres; lorsque nous parlions, nous parlions uniquement d'elles. Lors-

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que nous etions en séance, nous ne discutions qu'à leur sujet. Lorsque nous nous endormions, elles seules visitaient nos rêves. On ne savait plus penser à l'être humain, ni se soucier de lui. L'être humain n'était plus visible derrière le charbon, la fonte, le cuivre, les locomotives géantes, la production du sulfate d'ammoniaque, l'électrolyse du zinc. Et toujours, et partout retentissaient les mots d'ordre : rattrapper et dépasser l'industrie des pays capitalistes ! Dépasser l'Amérique ! Haut les rythmes ! » (Basily).

La grande ruine.

Cette politique de superindustrialisation insensée est menée de pair avec une collectivisation massive des campagnes. Le pourcentage de la collectivisation, qui est de 1,7 en 1928, passe à 3,9 en 1929, 23,6 en 1930, 52,7 en 1931, 61,5 en 1932, 64,4 en 1933 et 73 en 1934.

Mais cette activité qui se dépense en quelque sorte à vide, c'est-à-dire sans tenir aucun compte du réel, aboutit à des résultats aussi désastreux que le communisme de guerre. Les paysans ukrainiens, de plus en plus hostiles à la collectivisation et exaspérés par les brimades et les exactions continuelles des fonctionnaires soviétiques, renoncent à ensemencer les Sovkhoses ou « usines agricoles » de l'Etat. 300 millions de

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pouds de céréales (1 poud = 16 kgs 48) sont ainsi perdues en 1932. Les actes de sabotage provoquent des répressions sanglantes de la part des autorités.

Dans un discours prononcé au VIIIe congrès des Soviets, Molotov déclare « qu'au 1er janvier 1934, il ne restait plus que 149.000 individus, dépossédés de tous droits, sur les 5.618.000 paysans aisés qui existaient en 1928. » La différence, soit 5.469.000 personnes, ont été contraintes de quitter leur village, et une certaine quantité d'entre elles, placée « hors la loi », a été exterminée brutalement ou condamnée à périr.

Le cheptel tombe de 270.200.000 têtes en 1929, à 118.000.000 en 1933. Les surfaces ensemencées diminuent de saison en saison. « Les crèches sont vides, s'écrie le poète soviétique Cholokov en voyant le dépérissement tragique des campagnes, les portes cochères restent ouvertes à tout venant. De toute la longue nuit, on n'entend même plus le chant du coq; jusqu'au jour, rien n'indique l'heure qu'il est. » Mais le pire, c'est le nombre de victimes que cause la collectivisation stalinienne. Selon une documentation américaine des plus sérieuses, certaines régions de l'Ukraine et de la Russie blanche ont

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vu périr, par la famine, en 1932-1933, 40% de leur population. Pour la seule période de 1932-1933, le dépeuplement des campagnes a été de plus de 15 millions de personnes, parmi lesquelles on estime qu'il y a eu plus de 5 millions de victimes, mortes de faim ou déportées dans les camps de concentration de la Russie septentrionale et de la Sibérie. Les autres ont été absorbées par l'industrialisation, car l'étage inférieur de l'immense édifice de l'économie soviétique a été entièrement rempli par les paysans éliminés du village ou ayant fui devant la collectivisation forcée... « Les paysans ont été expédiés dans les mines de phosphorites, dans le bassin houiller de Moscou, dans les mines de charbon de la lontaine Karaganda, dans l'industrie du minerai et du cuivre de l'Oural, dans les mines de l'Asie centrale » (Basily). Les paysans, dans la seule Ukraine, forment 52 % de la main-d'œuvre dans les usines de construction de machines, 60 % dans la métallurgie ; 82 % dans l'industrie houillère du bassin du Donetz. « On manquait d'ouvriers, et les machines-outils les plus compliquées, importées de l'étranger à prix d'or, ont été confiées aux mains inhabiles des gars de la campagne, qui n'avaient jamais eu d'autre mécanique que leur archaïque charrue de bois. Quoi d'étonnant que les machi-

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nes-outils n'aient pas résisté, et que leurs débris aient jonché en vrac les ateliers ? »

Dès le milieu du second plan quinquennal, les autorités soviétiques sont obligées de réviser leurs estimations, de freiner la production, de modérer leurs exigences. Mais il faudrait plus encore : un violent coup de barre, une volte-face comme celle de Lénine, au moment où il instaura la NEP.

Mais Staline n'a pas la souplesse de son prédécesseur. En outre, la Russie ne se trouve plus dans la même position qu'en 1923. Depuis peu, un homme d'Etat nouveau est apparu sur la scène européenne. C'est Hitler. Dès son entrée dans l'arène, il a proclamé hautement que l'expansion allemande devait se faire dans l'est, que c'était du côté de la Russie et de l'Ukraine que le Reich trouverait l'espace et les terres qui lui sont nécessaires pour vivre. Reprenant à son compte le rêve du grand état-major allemand, en 1918, il s'est juré d'ouvrir à l'excédent des populations allemandes le grenier d'abondance de l'Ukraine et du Caucase, et d'abattre l'Internationale communiste au nom du racisme national-socialiste.

Quatrième période : La " Désukrainisation " de l'Ukraine.

Devanl cette menace grandissante, l'U.R.S.S.

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ne peut que se raidir et s'armer. C'est alors qu'est forgé le troisième plan quinquennal, avec son corollaire inhumain : la désukrainisation de l'Ukraine.

Suivant une conception grandiose, tout le centre de gravité de l'industrie soviétique doit être transporté vers l'est, dans l'Oural et en Russie centrale, pour la mettre hors de portée d'une agression éventuelle. Simultanement, pour éviter des soulèvements possibles, les populations de l'Ukraine sont déportées en masse vers la Russie centrale et la Sibérie, avec un mépris total de l'existence humaine; les villages-frontières sont rasés et leurs habitants dispersés. Toute velléité de résistance est réprimée par les armes. La Guépéou veille et dénonce toutes les conversations, aucune nouvelle ne filtre plus à travers la frontière. Jamais la « machine à faire le silence » n'a mieux fonctionné.

Moscou n'a guère à redouter une révolte intérieure, et si des armées allemandes tentent de franchir la frontière, une fois enfoncée la première ligne de fortifications, elles ne trouveront devant elles, à perte de vue, que le désert...

Toutes les précautions sont prises, toutes les alternatives prévues. Mais quand viendra le jour de la mobilisation générale, quand Staline remettra un fusil aux millions de paysans — uk-

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rainiens ou autres — qui forment, malgré tout, les effectifs de l'armée rouge, est-il sûr, après vingt-cinq ans de « socialisme intégral », qu'ils lutteront uniquement pour le triomphe du « Père des Peuples », et pour le maintien de la Russie soviétique « une et indivisible » ?


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