La « Pacification » de la Galicie.
En permettant à la Pologne d'annexer la Galicie (25 juin 1919), les Alliés avaient
subordonné leur acceptation à une réserve très précise : l'octroi à ces régions
d'une autonomie étendue, sous forme d'une Diète particulière et d'un gouvernement
responsable devant elle. Un délai de deux ans était imparti à la Pologne pour se
conformer à cette stipulation. La Pologne avait accepté ce délai dans sa loi du 26
septembre 1922 sur l'autonomie des Voïvodies de la Galicie orientale.
Par la suite, aucune de ces promesses ne fut tenue, et les Galiciens attendent toujours
leur autonomie.
Dès qu'il fut en possession des territoires convoités, le gouvernement polonais y
pratiqua une politique d'assimilation brutale. Parallèle-
ment à la bolchevisation, la « polonisation » se poursuivit à main armée.
Persécutions contre les écoles, répartition de 450.000 hectares de terre entre les
colons polonais, procès vexatoires intentés à des organisations sportives, villages
incendiés, églises saccagées, coopératives et librairies pillées et détruites, tel
est le tableau qu'offre la Galicie, depuis que les Polonais s'y sont installés en
maîtres.
La volonté manifeste d'écraser les six millions d'Ukrainiens annexés, jointe aux
effets de la crise internationale qui entraîne la mévente des produits agricoles, ont
plongé le pays dans une misère effroyable; de sorte que si le sort des Ukrainiens
d'U.R.S.S. est tragique, on peut dire que celui des Ukrainiens de Pologne n'est guère
plus enviable. Le destin de l'Ukraine soviétique a, malgré tout, quelque chose de
grandiose dans sa cruauté; tandis que celui de l'Ukraine polonaise est enlisé dans la
mesquinerie et la boue des intrigues policières. Celles-ci atteignirent leur point culminant
en 1930, lorsque le gouvernement de Varsovie donna l'ordre d'exécuter — sous le nom
de « pacification de la Galicie » — une série de mesures répressives destinées
à intimider les paysans ukrainiens, au moment des élections à la Diète polonaise, pour
les empêcher d'élire des candidats autonomistes. « On peut se de-
mander, écrit René Martel, un des esprit les mieux informés de cette question, par
quel miracle la résistance ukrainienne n'a pas été brisée, et pourquoi, au contraire,
la volonté des ukrainiens de Pologne s'affirme avec une puissance inébranlable, une
énergie qu'aucune épreuve ne lasse ni ne décourage. C'est que les Ukrainiens de
Pologne, dans cette lutte qu'ils mènent pour leur idéal, sont soutenus par un sentiment
national qui s'élève jusqu'au sublime. Leur jeunesse est condamnée à l'inaction et au
dénuement. Leurs adolescents savent qu'ils ne seront jamais fonctionnaires, qu'ils n'auront
jamais un grade dans l'armée. Ils ne fument ni ne boivent parce que le tabac et l'alcool
sont des monopoles de l'Etat polonais. Ils souffrent, mais ils espèrent, en croyant à un
avenir meilleur. »
Mais suffit-il d'espérer, pour vivre, et peut-on blâmer certains éléments
ukrainiens d'avoir voulu répondre par la terreur, à la terreur dont ils étaient
eux-mêmes victimes ?
Konovaletz et Melnyk
« N'oubliez jamais cette trahison ! » avait dit Petlioura aux derniers membres de l'armée
nationale ukrainienne après la signature du traité de Riga, au moment de quitter la
Galicie pour l'exil. Son chef d'état-major, le colonel Kono-
valetz devait se souvenir de cette recommandation et reprendre en main le flambeau de
la lutte pour l'indépendence.
Né à Zaskiv, en Ukraine occidentale, le 14 juin 1891, Eugène Konovaletz se distingue
dès avant 1914 par son activité nationaliste à l'Université de Lwow. La guerre le voit
mobilisé sous les couleurs autrichiennes. Fait prisonnier par les Russes en 1915,
libéré en 1917, il est un des promoteurs de la Rada de Kiew et organise avec Petlioura,
les « francs-tireurs ukrainiens », qui luttent pendant deux ans contre les Polonais, les
bolcheviks et les soldats blancs de Denikine. Après la fin des hostilités, il se retire
en Galicie polonaise, où il fonde en 1921 une association secrète, l'Organisation militaire
ukrainienne, ou UWO, qui a des ramifications souterraines en Pologne, en Roumanie et
en Ukraine soviétique. En 1929, une nouvelle organisation secrète est constituée, l'Organisation
des nationalistes ukrainiens (OUN), dont Konovaletz est élu chef.
Dès sa création, l'UWO déclenche des vagues d'attentats contre les autorités
polonaises, pour appuyer les revendications des populations ukrainiennes. En 1922, Fedak,
frère de Mme Konovaletz, tire sur Pilsudski. Apres l'exécution d'un des chefs de l'UWO,
Golowinski, le chef du
bloc gouvernemental polonais, le député Holovko est abattu à coups de revolver dans
un sanatorium, le 29 août 1931. Le 15 juin 1934 c'est le ministre de l'Intérieur, le
colonel Pieracki qui est assassiné à Varsovie à l'entrée de son club. « Trois
condamnations à mort, neuf autres à des peines de prison, frappent les complices —
tous Ukrainiens — de l'assassin en fuite ».
Konovaletz n'est pas seulement recherché par la police polonaise. Il est aussi traqué
par le Guépéou, alerté par des papiers confidentiels saisis au cours du procès, fait
à Kiew, aux membres de la section soviétique de l'UWO. (On a également prétendu que
Konovaletz était en relations avec la Gestapo, ce qui n'est pas impossible.) Quoi qu'il
en soit, au printemps de 1938, celui-ci se rend à Amsterdam, pour rencontrer un
informateur qui doit lui fournir des renseignements sur la situation en Ukraine
soviétique. Or, l'informateur, le Juif Wallach, est un agent secret du Guépéou.
La rencontre a lieu le 23 mai, au café Atlantic, sur le Coolsingel, principal
boulevard de Rotterdam. Soudain une détonation assourdissante fracasse les vitres du
café. Konovaletz tombe à terre, déchiqueté par l'explosion.
Aussitôt, le drapeau est repris par le collabo-
rateur le plus proche de Konovaletz, André Melnyk. Celui-ci est élu chef de la OUN à
la place du défunt. Lui aussi a collaboré jadis a l'organisation des francs-tireurs
ukrainiens et a fait toute la guerre aux côtés de Petlioura. Emprisonné par les
autorités polonaises de 1924 à 1928, il est aujourd'hui le chef des autonomistes
ukrainiens. Nul ne sait au juste jusqu'où s'étendent les ramifications secrètes de l'organisation
qu'il dirige. Son remplaçant est déjà prévu pour le cas où il serait à son tour
victime d'un attentat.
La lutte pour " l'égalité de droits ".
Cependant, les responsables du mouvement ukrainien ont compris que le terrorisme à lui
seul ne suffirait jamais à faire triompher leurs revendications. Tout au plus sert-il de
justification aux répressions polonaises...
Aussi poursuivent-ils également la lutte sur le plan politique. Par un travail
persévérant, ils ont fondu tous les partis ukrainiens en un parti unique qui incarne l'idéal
national, l'Union Nationale Démocratique Ukrainienne, ou U.N.D.U. Ce parti, suivant les
méthodes de l'ancienne Autriche, n'est pas seulement une organisation politique. Il
s'appuie sur une base économique, de carac-
tère coopératif. « Le parti a ses banques, ses coopératives laitières, de
boucherie, des petites industries, qui ont permis, en donnant des modestes salaires et des
bénéfices limités, de vendre les produits des paysans et d'assurer une existence
chétive, mais décente, à l'élite intellectuelle » (Martel). Grâce à ce travail
d'organisation, les Ukrainiens ont pu élire des députés à la Diète de Varsovie.
Ceux-ci, dirigés par M. Wasyl Mudry, ont présenté au gouvernement polonais, le 10 décembre
1938, un projet d'autonomie pour les voïvodies de Stanislawow, Tarnopol, Volhynie et une
partie de la voïvodie de Lwow; cette autonomie doit englober également quelques communes
des voïvodies de Dublin, Polésie, Bialystock et Cracovie. Le projet prévoit la
création d'une Diète autonome, dans le cadre de l'Etat polonais existant. Ce que les
sept millions d'Ukrainiens de Galicie demandent au gouvernement de Varsovie, c'est en
somme de réaliser leurs promesses de 1922.
Mais l'opinion nationale polonaise repousse ces demandes avec indignation, sous
prétexte que ces revendications dépassent de beaucoup les concessions accordées par
le gouvernement polonais aux Ukrainiens, par la loi du 26 septembre 1922, qui ne fut d'ailleurs
jamais mise en vigueur (Le Temps, 11 décembre 1938).
Aussitôt, des émeutes et des bagarres éclatent à Lwow, à Lublin, à Tarnopol et
dans les principaux villages de Galicie. Mais la « conscience internationale », si
prompte à s'émouvoir dans certaines circonstances, se tait et ferme les yeux. Elle ne
tient pas à ce que le problème de l'Ukraine soit débattu au grand jour, et, loin de
porter remède à cette situation intolérable, elle cherche à étouffer, sous une
conspiration du silence, ceux qui clament leur détresse aux confins de la Galicie.