C'est seulement après l'accord de Munich que l'opinion prend connaissance de cette
portion de l'Ukraine et de ses 500.000 habitants, incorporés par le traité de Versailles
à la république tchécoslovaque, et que rien ne signale à l'attention du public, pas
même le nom de l'Etat dont elle fait partie.
Lorsqu'à la suite du règlement de la question des Sudètes, la Tchécoslovaquie se
scinde en trois tronçons, la Ruthénie apparaît soudain sur la carte d'Europe et prend,
peu après, le nom d'Ukraine subcarpathique. Alors un frémissement d'espérance parcourt
les membres de l'Ukraine écartelée. Pour la première fois depuis des siècles, une
portion du pays est redevenue indépendante — car on ne peut qualifier
d'indépendance, la période sanglante de 1917. Ce n'est, à vrai dire, qu'une fraction
infime du territoire — 14.900 kilomètres carrés sur
938.000 — sur lequel flotte de nouveau le drapeau bleu et or. Mais cela suffit
pour susciter un espoir immense. Tous les yeux de l'émigration ukrainienne disseminée de
par le monde — en Allemagne, en Angleterre, en France, aux Etats-Unis, au Canada
— se tournent vers la pauvre bourgade de Chust, promue soudain au rang de capitale,
où un prêtre uniate, Mgr Volosyn, a installé son gouvernement. L'indépendance de l'Ukraine
subcarpathique est d'une importance capitale, car elle va permettre à toutes les
associations nationalistes, notamment au nouveau Parti National Ukrainien, de
tendances fascistes, d'y installer leur quartier général, et de grouper leurs efforts à
l'abri des polices roumaine et soviétique. Déjà sur cet étroit tremplin suspendu aux
flancs des Carpathes, se constituent les premiers éléments d'une armée ukrainienne, la sitch
subcarpathique, dont Melnyk assure l'organisation et dont le premier régiment reçoit le
nom de Konovaletz.
Déjà les consulats étrangers s'ouvrent à Chust ; déjà on parle d'y installer un
puissant poste de T.S.F., dont les émissions seront entendues par les Ukrainiens de
Pologne, de Roumanie et d'U.R.S.S.
Mais ce rêve est éphémère : il dure à peine six mois. En mars 1939, au moment où
le chan-
celier du Reich installe son Protectorat à Prague, l'Ukraine subcarpathique est
envahie par les Hongrois qui veulent posséder une frontière commune avec la Pologne.
Après une si grande espérance, c'est une atroce déception, d'autant plus que Hitler,
que les dirigeants de Chust considéraient volontiers comme un protecteur, semble
assister, indifférent, à la disparition de la Ruthénie. Le 15 mars, la Diète de
l'Ukraine subcarpathique proclame la constitution de la République indépendante et en
nomme Mgr Volosyn, président, renouvelant le geste désespéré de la Rada de Kiew à la
veille de l'invasion des armées rouges. Chust tombe le 16, aux mains des Hongrois. La sitch
résiste héroïquement aux formations de la Honved magyare. Ecrasés par un adversaire
plus nombreux et mieux armé, les tirailleurs ukrainiens doivent se réfugier dans les
montagnes, où ils résistent longtemps. Melnyk, Sevruk et les autres membres des
organisations nationalistes ukrainiennes s'enfuient précipitamment à Vienne, à Dantzig,
à Berlin.
Une fois de plus, le rêve de l'indépendance ukrainienne s'éloigne à l'horizon. La
Ruthénie engloutie disparaît des cartes d'Europe...
Et demain ?
Voici des milliers d'années que Prométhée, enchaîné à son rocher, le visage
tourné vers le couchant, contemple la plaine qui se déroule à ses pieds. Il y a vu
surgir successivement les bulbes dorés de la principauté de Kiew, au temps de Jaroslaw
et de Wladimir le Saint, les tentes de feutre des conquérants mongols, les républiques
cosaques de Khmelnitckij et de Mazeppa, les routes et les ports de Catherine II et de
Potemkine, les colosses industriels de l'ère soviétique. Par trois fois, il a vu les
armées de l'envahisseur refluer vers l'occident et se débander sous le froid coupant des
rafales de neige : celles de Charles XII, de Napoléon, de Ludendorff. Est-ce au XXe
siècle que tomberont enfin ses chaînes et que s'écarteront les aigles qui lui labourent
le flanc, symbole des différents impérialismes qu'a suscités l'histoire : aigles
polonais et allemand, autrichien et russe ?
Sans doute est-il encore trop tôt pour le dire. Cependant, l'on sent déjà les ombres
avant-coureuses de l'orage s'amonceler sur cette région. Ce n'est pas en vain que le nom
de l'Ukraine revient de plus en plus fréquemment dans la presse. Tout laisse prévoir
que, tôt ou tard, des événements décisifs surviendront de ce côté-là.
Certes, un Etat ukrainien n'existe pas et n'a jamais existé, au sens propre
du terme. Mais qui niera qu'il existe une nationalité ukrainienne, c'est-à-dire
un groupe d'hommes parlant la même langue et partageant les mêmes aspirations,
héritiers d'un même passé et solidaires d'un même destin? Les vicissitudes de ce
dernier quart de siècle, la proclamation en divers lieux du droit des peuples à disposer
d'eux-mêmes, et le réveil des nationalités qui est un des signes distinctifs de notre
époque, n'ont fait qu'approfondir et intensifier leur conscience nationale. Celle-ci
serait peut-être moins forte si l'Ukraine, au lieu d'être écartelée, était restée
sous une tutelle unique; tant il est vrai que c'est surtout dans la dispersion et la
division, que l'on prend conscience de son unité.
Aujourd'hui, les Ukrainiens regardent autour d'eux, pour voir d'où viendra leur
émancipation. Sur qui peuvent-ils compter? Pas sur Staline, qui ne peut renoncer à
l'Ukraine et aux débouchés sur la mer Noire sans voir s'effondrer son œuvre, son
régime et toute l'économie soviétique. On peut être sûr qu'il luttera jusqu'au
dernier souffle avant de laisser échapper « le grenier, la soute à charbon et le
réservoir de pétrole » de l'U.R.S.S., les centrales électriques du Dnieprostroï et
les fonderies du Donbas. Pas sur les Rus-
ses blancs, héritiers de l'idée impériale des tsars de Moscou, qui nourrissent à l'égard
des Ukrainiens les mêmes sentiments que Denikine envers Petlioura, et dont certains sont
enclins aujourd'hui à se rapprocher de Staline en qui ils voient, malgré tout, le
défenseur de la terre russe, le champion de la Russie « une et indivisible », et dont
la politique n'est pas si éloignée au fond de celle de Pierre le Grand ou d'Ivan le
Terrible.
Pas sur les puissances occidentales, car elles ont des traités avec les Soviets qui
les obligent à maintenir l'existence du communisme, et leur interdisent toute politique
personnelle à l'égard de l'Ukraine.
Restent l'Allemagne hitlérienne et les puissances signataires du pacte anti-komintern,
qui ont inscrit à leur programme la destruction du régime stalinien. Faut-il s'étonner,
dans ces conditions, si beaucoup d'Ukrainiens se tournent vers Hitler, en qui ils voient
dejà leur futur libérateur? Et faut-il s'étonner si d'autres, s'effrayant de voir leur
pays devenir l'enjeu du combat formidable entre Komintern et anti-Komintern, redoutent
cette éventualité et se demandent si l'Ukraine ne sortira pas de ce séisme dévastée
et ravagée pour près d'un demi-siècle ?
L'Ukraine, espace vital numéro 1.
La tragédie de l'Ukraine peut se ramener en effet à ceci :
Ce pays, débordant de richesses naturelles, et dont les richesses ont fait le malheur,
en attirant sur lui, à travers les siècles, les convoitises de ses puissants voisins,
est, par sa situation géographique, l' « espace vital » numéro 1 à la fois de
l'U.R.S.S. et du continent européen ; ni l'un ni l'autre ne peuvent se passer de ses
espaces et de ses produits, sous peine de mener une existence étriquée et indigente.
Cette lutte est particulièrement sensible sur le plan économique.
Avant la guerre de 1914, l'Ukraine exportait environ 87 % de ses produits en Allemagne,
en Autriche-Hongrie et dans l'Empire Ottoman. Seuls, 13 % étaient absorbés par la Russie.
Aujourd'hui, la proportion est presque exactement renversée. Par suite de l'impulsion
désordonnée sans doute, mais gigantesque, donnée par les Soviets à l'industrie russe,
80 % des produits ukrainiens sont absorbés par l'U.R.S.S., et seuls 20 % demeurent pour
l'exportation. L'immense réservoir ukrainien s'est donc fermé pour l'Europe, et les
conséquences de ce renversement se font d'autant plus lourdement sentir que certains
produits, notamment le pétrole, ont acquis depuis
la guerre une importance infiniment plus grande qu'auparavant.
Mais, en même temps, cet « espace vital » numéro 1, qui sert de double clef de
voûte aux ambitions russes et germaniques, n'est pas un désert vide, aux villages
clairsemés, un simple « réservoir d'espace » dont on peut disposer à sa guise.
C'est le lieu d'habitation d'un peuple fier et travailleur, qui aspire à son
indépendance, qui souffre et peine, qui ne veut être « l'espace vital » de personne,
mais désire se gouverner et être enfln lui-même. S'il n'y est guère parvenu
jusqu'ici, c'est à cause de sa situation de carrefour entre l'Europe et l'Asie; c'est à
cause de l'hypothèque écrasante qu'ont fait peser sur son histoire les appétits
demesurés de ses voisins.
Aujourd'hui, l'Ukraine semble se trouver de nouveau à la veille d'une de ces
compétitions sanglantes qui ont ponctué son histoire, mais d'une compétition infiniment
plus tragique et plus radicale que toutes celles dont elle a éte l'objet jusqu'ici : elle
est l'enjeu suprême de la lutte sourde, mais tenace, qui dresse depuis cent cinquante ans
les Germains contre les Slaves, et qui a trouvé sa formule la plus récente dans la lutte
entre Komintern et Antikomintern, entre Hitler et Staline.
Cette opération se fera-t-elle ? Et si oui, par où Hitler passera-t-il ? Comment,
avec quelles
forces et à la faveur de quelles circonstances ? A quelles résistances se
heurtera-t-il ? Quels coups de théâtre précéderont le corps à corps ? Gardons-nous de
ce jeu si futile des pronostics.
Mais devant les ombres de plus en plus denses qui s'accumulent sur cette region de
l'Europe, répétons l'apostrophe émouvante qu'un poète ukrainien adressait au tsar
Alexandre III, vers le milieu du siècle dernier :
« Laissez-nous nos prairies : laissez-nous nos steppes !
« A qui sonl-elles, sinon à nous ? Est-ce que leurs fleurs vous connaissent ? Elles
ne vous connaîtront jamais. Rien qu'à vous voir de loin elles se flétrissent.
« Chez nous les étoiles sont plus brillantes, le ciel plus profond et plus bleu que
partout ailleurs. La steppe esi illimitée, mais pas notre patience : Redoutez les
colères qui s'amassent sous tant d'azur. »
Mai 1939. »