« Pour les nationaux-socialistes, la France est le type de la nation qui meurt, au
sens physique et au sens politique. Les Français sont un peuple aimable, peut-être
heureux, mais qui n'a aucune mission d'ordre politique à remplir. Aussi forment-ils une
nation sans but et sans importance. Cette constatation n'entraîne d'ailleurs aucune
animosité. On ne nourrit plus en Allemagne le même sentiment à l'égard de la France
que les pangermanistes d'avant-guerre. Mais, même parmi les amis, anciens ou actuels, de
la France, l'idée d'une France « nation mourante » prend chaque jour plus de
consistance.
« Ce n'est pas encore une réalité, m'a dit un homme politique de l'Europe orientale,
c'est une métaphore poétique.
« Et il ajoutait, dans son pathos, que la Ville Lumière sentait parfois le cadavre. »
Ainsi s'exprime M. Hermann Rauschning, dans son récent ouvrage sur la Révolution du
Nihilisme. Ancien Président du Sénat de Dantzig, M. Rauschning est un transfuge du
national-socialisme. Mais le diagnostic de la France contemporaine qu'il attribue aux
docteurs hitlériens est confirmé par l'ensemble de leurs jugements sur la décadence de
l'Occident. C'est le Major-général Haushofer, maître reconnu de « la Géopolitique »,
c'est-à-dire de la science géographique adaptée à la forme actuelle du pangermanisme,
qui admet comme un fait « l'effondrement de la principale île britannique, à l'instar
de Venise ». C'est M. Julius Gœbbels lui-même qui s'écriait, à Reichenberg, le 19
novembre, en inaugurant la campagne électorale dans le pays des Sudètes :
« Nous ne souhaitons nullement voir le national-socialisme s'introduire en Angleterre
et en France. Nous ne sommes pas si bêtes : car le national-socialisme rend fort et nous
ne tenons pas à ce que la France et l'Angleterre deviennent des nations fortes. »
Dès lors, si l'Occident démocratique, dépourvu de « volonté politique », traîne
un reste de vie à la périphérie du Continent euro-
péen, le risque de l'affronter
vaut-il la peine d'être couru ? Certes, l'auteur de
Mein Kampf opine qu'il « faut
anéantir la France dans une lutte finale et décisive ». Certes, le Général Von
Seeckt, dans les dernières années de la République de Weimar, proposait encore cette
formule saisissante à la génération de la défaite, c'est-à-dire de la revanche : « La France incarne le destin de l'Allemagne. » Mais le contexte ou le sens implicite
autorisent à la rigueur une interprétation conditionnelle : la France n'est peut-être
visée que dans la mesure où elle conserve les moyens et la volonté de combattre la
marche vers l'Est du germanisme renaissant. Si cette exégèse est correcte,
Mein Kampf
n'est plus une déclaration de guerre, mais un ultimatum à la France : ou l'ennemi
héréditaire s'amendera en renonçant une fois pour toutes à contrarier le Drang Nach
Osten, ou le peuple allemand sera contraint de « régler le compte » du peuple
français, pour couvrir ses derrières avant de conquérir son « espace vital ».
Or tout se passe comme si les hommes d'Etat des deux grandes démocraties occidentales
posaient eux-mêmes sous cette forme le problème de l'expansion allemande.
On peut certes considérer la Grande défaillance de septembre 1938 comme la marque et
l'effet d'une pure et simple impuissance.
Elle est pourtant compatible avec une politique déterminée.
Au début de 1918, Lord Landsdowne, chef de l'Opposition conservatrice à la Chambre
des lords, contre les gouvernements libéraux de 1900 à 1914, menait campagne pour une
paix séparée qui libéràt la Belgique et la France, y compris l'Alsace-Lorraine, de
l'invasion allemande, mais confiât en quelque sorte au Reich le mandat de délivrer
l'Europe du communisme, tout en compensant par une victoire orientale sa défaite
occidentale. Il suffit, pour déjouer cette manoeuvre, d'un article frémissant de M.
Wickham Steed : « Watch Landsdowne and others. »
L'article XII de l'Armistice, confirmé par l'article 433 du Traité, imposa
l'évacuation du territoire russe aux troupes allemandes qui l'occupaient.
Mais, vingt ans après Versailles, la diplomatie définie par la déclaration
anglo-allemande du 30 septembre et par la déclaration franco-allemande du 6 décembre
1938, n'est qu'une édition à peine revue et corrigée de la thèse du clan Landsdowne ;
faute de quoi, elle n'est rien du tout.
Remettre au Reich les clefs de l'Europe danubienne dans la conviction qu'il usera de
ses ressources et de sa puissance accrues pour se lancer dans la poursuite d'un rêve
oriental, ou dans une campagne de Russie, dont l'Occident sera le spectateur abrité :
c'est une politique sans grandeur et sans générosité, mais c'est une politique tout de
même.
Abandonner au germanisme les moyens de soutenir une guerre longue, et, par conséquent,
les atouts de la victoire, si cette guerre doit être entreprise et cette victoire
remportée contre soi-même : ce n'est pas une politique, c'est une capitulation sans
combat.
L'Acte de Munich a peut-être donc la valeur d'une conjonction symbolique entre la
doctrine du Drang Nach Osten et la doctrine de l'isolement occidental. Il ne s'agit plus,
dès lors, de savoir si nous avons conjuré l'orage, mais si nous l'avons détourné sur
d'autres têtes, ou grossi pour le voir un jour éclater sur les nôtres.