Au premier abord, la politique allemande depuis Munich semble confirmer le parti des
Occidentalistes de la nouvelle école. Chacune de ses démarches obéit; en effet, à l'obsession
du Drang Nach Osten.
La poussée économique.
Dans le domaine économique, c'est vers l'Est que la Grande Allemagne penche de tout
son poids. Au lendemain du premier Anschluss de 1938, la presse du Troisième Reich osa,
pour la première fois, écrire que toute l'Europe à l'est du Rhin devait constituer un
système économique, calqué sur le modèle des empires coloniaux, dont Vienne et Berlin
seraient les deux métropoles. Non seulement cette formule s'applique à la lettre, mais
encore on peut dire sans exagération que le vainqueur de Munich est en train d'organiser
I'économie danubienne et balkanique selon les principes mêmes du Pacte colonial, en
honneur avant l'ère du libéralisme économique.
Le 30 novembre 1938, le docteur Schacht posait en termes particulièrement vigoureux l'éternel
problème de « l'espace vital ».
Entre 1934 et 1937, expliquait-il, l'importation de produits finis en Allemagne fut
comprimée de 63 %, alors que les importations de minerais, de pétrole, de blé, de
caoutchouc, c'est-à-dire de matières premières marquaient une augmentation de 71 à 132 %.
« Il est indispensable, concluait M. Schacht, d'asseoir sur des fondements plus
solides notre ravitaillement en matières premières ».
Et nous voici au nœud même de la question dont dépend la paix ou la guerre : Le
Reich, pauvre en matières premières, manque de devises pour en acheter à l'étranger.
Depuis la Grande Guerre, trois solutions ont été tentées. En premier lieu, l'Allemagne
édifia
un système d'échanges compensés avec le marché voisin qui lui est
naturellement complémentaire : le marché russe ; les accords Piatakoff, suite logique
des traités de Rapallo en 1922 et de Berlin en 1926, fonctionnèrent à la satisfaction
des deux parties ; mais les résultats obtenus furent progressivement compromis par l'opposition
politique qui, depuis 1933, malgré des rapprochements occasionnels et des tentatives de
conciliation périodiques, éloigna l'Allemagne de Hitler de la Russie de Staline. En
second lieu, une expérience infructueuse fut esquissée, dont le but était de négocier
des accords de clearing avec les pays anglo-saxons : l'Amérique du Sud en fit les frais ;
à la fin de 1935, les arriérés dus par l'Allemagne s'élevaient, pour l'ensemble du
Nouveau-Monde, à 650 millions de marks. Enfin, le Reich aligna sa politique économique
sur sa diplomatie et dirigea tous ses efforts vers l'Europe du Sud-Est. Certes, l'annexion
de l'Autriche et de la région des Sudètes l'installa sur de solides positions de départ.
Mais l'absorption de vastes régions industrielles, elles-mêmes dépendantes de l'étranger
pour leur approvisionnement en matières premières, compliquait simultanément le
problème. C'est alors que le docteur Schacht formule la sentence-clef : « Le Reich n'a
pas l'intention de laisser diriger par l'étranger sa vie économique. » Ce qui signifie
tout simplement que le Reich veut organiser lui-même la production des pays où il entend
s'approvisionner. Le voyage du docteur Funk, ministre de l'Economie allemande, dont le
départ pour les Balkans et la Turquie coïncide avec la conférence de Munich elle-même,
n'eut pas d'autre objet. Tout d'abord, le plan germanique doit amener la Tchécoslovaquie,
naguère pays industriel, à se transformer en fonction des besoins du Reich : à titre
d'exemple, dans certaines régions, la culture du blé sera remplacée par celle du ricin.
En échange, le Reich garantit l'achat de la production conseillée par ses experts,
pendant plusieurs années et à un prix fixe soustrait aux oscillations des cours mondiaux.
Comment l'Allemagne s'acquittera-t-elle ? En devises ? Evidemment non, puisque tout le
système repose précisément sur le manque de devises. Les paiements du Reich seront donc
effectués sous forme de produits fabriqués ou de travaux d'aménagements, de ports ou de
routes par exemple, exécutés par des ingénieurs-allemands. Le docteur Schacht espère
même acheter ainsi des matières premières au delà des besoins de sa propre
consommation, afin de les vendre à l'étranger, cette fois contre des devises. Ainsi le
Reich, d'une part, exporterait directement vers les pays de l'Europe danubienne tout ce
dont ils auraient besoin, et, d'autre part, servirait d'intermédiaire à ces pays pour la
vente de leur
production excédentaire, non sans prélever sa commission au passage. Les
crédits commerciaux périodiquement octroyés aux nations danubiennes et balkaniques ne
sont donc pas des prêts financiers proprement dits, mais de simples délais de paiement
pour solder les importations allemandes. Cette politique est exactement inverse de celle
que la France a menée en Europe centrale pendant les vingt années de sa prépondérance
: politique essentiellement bancaire, presque entièrement dépourvue d'assises
économiques, qui ne se préoccupait ni d'orienter la production des pays débiteurs ni
d'en absorber les excédents ; en bref, politique ingrate, dont les avantages
n'apparaissaient aux populations que sous la forme des intérêts à payer.
Il va de soi que la dépendance unique dans l'ordre économique entraîne
nécessairement la vassalisation dans l'ordre politique : c'est avec des colonies que, par
définition, se conclut un pacte colonial.
La poussée politique.
Mais, dans l'ordre proprement politique, la même loi se vérifie. Voisine du Grand
Reich, la Tchécoslovaquie devait nécessairement être, soit l'élément central d'un
système de protection collective contre le germanisme, soit un État satellite de
l'Empire allemand. Comme il était aisé de le prévoir, la vassalisation de la
République tchécoslovaque est allée de pair avec la mutilation de son territoire. Mais,
en fait, le Führer ne s'est pas contenté de mettre le gouvernement de Prague au pas, il
a pratiquement divisé ce qui reste de l'Etat forgé par Masaryk et Benès en trois Etats
autonomes : la Tchéco-Moravie, où siège un gouvernement central dont le pouvoir n'est
qu'une ombre, la Slovaquie, et l'Ukraine Carpathique. Mais, si ces trois Etats ne
subsistent que par le bon vouloir du maître de Berlin, il ne s'ensuit pas qu'ils se
partagent également ses faveurs. A la vérité, la bienveillance allemande envers les
trois Protectorats augmente à mesure qu'on avance vers l'Est : les Tchécomoraves sont
traités comme une peuplade nouvellement soumise, dont il est sage de se méfier et
d'exiger sans cesse de nouveaux gages ; les Slovaques, comme des alliés provisoires, dont
le concours est de moins en moins nécessaire ; les Carpatho-Ukrainiens comme des
auxiliaires indispensables d'aujourd'hui et surtout de demain.
Tchécomoraves.
Aussitôt après l'Acte de Munich, un ultimatum allemand avait suffi pour raser l'obstacle
que MM. Chamberlain et Daladier crurent peut-être dressé entre le fauve et sa proie : la
commission internationale, c'est-à-dire la Conférence des Ambassadeurs, chargée de
délimiter les nouvelles frontières germano-tchèques, n'eut pour rôle que d'entériner
les fameuses exigences formulées à Godesberg par le Chancelier Hitler, à la
stupéfaction de M. Chamberlain lui-même. Mais la grande faim n'en fut pas encore
apaisée. Après la délimitation de principe arrêtée au début d'octobre, il avait
été décidé que les gouvernements tchécoslovaque et allemand se mettraient d'accord
pour apporter aux frontières ainsi définies les rectiflcations de détail que pouvaient
exiger, par exemple, certaines considérations d'ordre économique.
Le dimanche 20 novembre, ce nouvel accord bilatéral était conclu : l'Allemagne
rétrocède à la Tchécoslovaquie trente villages, et la Tchécoslovaquie livre à
l'Allemagne cent vingt-huit villages purement tchèques. Un simple regard sur la carte
démontre que le tracé des nouvelles frontières englobe un certain nombre d'anciens
domaines, de forêts en particulier, dont les propriétaires, dépossédés par la
réforme agraire, ont soutenu de leurs deniers le parti de Konrad Henlein. Nul n'a oublié
le rôle joué par le Prince Max de Hohenlohe auprès de Lord Runciman. On sait que, dès
avant l'arrivée du médiateur, le prince avait rencontré Konrad Henlein à Karlovy-Vary
et négocié avec le Führer des Sudetendeutschen l'adhésion des gros propriétaires
fonciers à la cause pangermaniste. C'est aux frais des « tchécomoraves » qu'Adolf
Hitler paye aujourd'hui la note. En même temps, le Reich et la Tchécoslovaquie se sont
mis d'accord pour la construction d'un canal reliant le Danube à l'Oder et d'une
autoroute entre la Silésie et l'Autriche. Ainsi une liaison directe est établie, à
travers le territoire tchécoslovaque, entre les deux régions de la Grande Allemagne
jusqu'ici complètement coupées l'une de l'autre. Cette voie de communication, rattachée
à l'ensemble du réseau routier de Tchécoslovaquie, pourra être utilisée aussi bien
par les véhicules tchécoslovaques que par les autos allemandes. Elle sera exterritoriale,
et les Allemands pourront l'emprunter sans être astreints à aucune formalité de douane
ou de passeport. On comprend, dans ces conditions, que le ministre des Affaires
Etrangères, Chwalkovsky, ait hésité à faire une seconde fois le voyage de Berlin, pour
en revenir avec un nouvel ultimatum allemand et une nouvelle capitulation tchécoslovaque
dans sa besace. Mais cet épisode n'aura servi qu'à écarter de la
direction des affaires
toutes les personnalités douées d'un prestige et d'une énergie suffisants pour tenter
de sauver les dernières parcelles de l'indépendance nationale. M. Hacha, qui a été
élu, le 30 novembre, Président de la République en remplacement de M. Benès, est un
vieux fonctionnaire digne du plus grand respect. Mais ce n'est pas aux suffrages
parlementaires qu'il doit son accession à la première magistrature ; c'est à l'exclusive
jetée par le Reich hitlérien contre le général Sirovy, coupable d'avoir conquis le
titre de « héros national tchèque » par la célèbre Anabase de ses légionnaires à
travers l'immensité du territoire russe ; il n'a pas suffi au Führer de chasser M.
Edouard Benès de sa fonction et de sa patrie par la menace et l'outrage ; il a voulu, en
outre, choisir et imposer son successeur. On ne sera pas surpris que le premier soin du
nouveau Président ait été de placer à la tête du gouvernement M. Rudolf Béran, chef
de l'extrême-droite agrarienne, qui fut toujours hostile à l'alliance française et dont
l'activité fut consacrée, depuis Munich, à grouper tous les anciens partis dans une
organisation nouvelle et unique d'où sont exclus, en même temps que les Juifs, les
principaux représentants du catholicisme tchèque.
Slovaques.
Envers la Slovaquie, cette tutelle exigeante et tracassière se transforme en sympathie
hautaine. C'est gràce au Reich hitlérien que la majorité formée sous la direction de M.
Hodza par les agrariens et les socialistes slovaques s'est subitement évanouie. C'est
gràce au Reich hitlérien que les successeurs de Mgr Hlinka ont pu, quelques semaines
après sa mort, exécuter la dernière consigne du chef autonomiste : « La Slovaquie aux
Slovaques... et les Tchèques à la porte ! » C'est gràce au Reich hitlérien que la
garde Hlinka, armée, bottée de cuir et qui serait toute pareille à la Garde Noire du
Maréchal Gœring si la double croix byzantine ne remplaçait la croix gammé sur ses
uniformes, introduit aux confins du pays de Saint-Adalbert et du pays de Saint-Etienne la
douceur des méthodes totalitaires et le charme des expéditions punitives. En un mot,
c'est grâce au Reich hitlérien que la Slovaquie est enfin libre.
Mais ce semblant d'indépendance nationale, la Slovaquie l'a payé d'un prix très
lourd. L'accord de Munich prévoyait que le litige hungaro-tchécoslovaque et le litige
polono-tchécoslovaque seraient réglés par voie de négociations directes entre les pays
intéressés ; si un accord n'intervenait pas dans un délai de trois mois, une nouvelle
conférence des Quatre arbitrerait le différend. En ce qui concerne le problème magyar,
la première partie de la clause
fut respectée: une conférence réunit à Komarno les
délégués hongrois et les délégués slovaques ; ainsi, lorsque les négociateurs
magyars se présentèrent, ils se trouvèrent en face, non pas de plénipotentiaires
envoyés de Prague, mais du nouveau gouvernement autonome slovaque formé par l'abbé
Tisso et M. Sidor, les deux lieutenants de feu Mgr Hlinka; du coup, ils se trouvèrent
privés de leur meilleur argument, fondé sur les revendications du séparatisme slovaque
; la conférence de Komarno ne tarda pas à s'enliser. Allait-on, dès lors, faire appel
à l'arbitrage des Quatre ? Avant qu'on eût le temps de songer à la procédure normale,
le Reich imposa sa propre sentence. Le 2 novembre, à Vienne, M. de Ribbentrop, qui
s'était pour la forme adjoint le comte Ciano, rendait un jugement que les ministres des
Affaires Etrangères de Hongrie et de Tchécoslovaquie avaient pris d'avance l'engagement
d'appliquer d'urgence et sans réserve. Si Bratislava et Nitra restaient à la Slovaquie,
Kosice, Léva et Rosenau passaient à la Hongrie. La région particulièrement riche en
minerai voisine de Nitra était comprise dans la zone cédée, ainsi que la célèbre
« île du blé », en bordure du Danube, qui produit environ deux millions de quintaux par
an. La Hongrie, dont les revendications maxima portaient sur un territoire de plus de
14.000 kilomètres carrés avec plus de 1.300.000 habitants, obtenait, suivant les
statistiques invoquées, un accroissement de population de 860.000 à un million de
sujets, parmi lesquels 300.000 Slovaques. Le gouvernement de l'abbé Tisso éleva une
protestation de pure forme. Mais, tout en acquérant des titres, d'abord à la gratitude
slovaque, ensuite à la gratitude hongroise, le Reich hitlérien avait fort habilement
opposé les deux peuples l'un à l'autre. C'est sur les Magyars qu'allait retomber le
ressentiment des Slovaques : l'Allemagne, elle, n'avait pas profondément mordu sur le
territoire de la Slovaquie ; et sa présence à la tête du pont de Bratislava ne se
ferait sentir que comme une garantie précieuse contre un retour offensif du nationalisme
hongrois.
Carpatho-ukrainiens.
Mais c'est surtout la création de l'Etat carpatho-ukrainien qui démontre comment
l'Europe de Munich fut modelée par les seuls caprices de la force allemande. Dès que la
Tchécoslovaquie, au lendemain de Munich, eut accordé l'autonomie à la Russie
Subcarpathique, son premier gouvernement, présidé par M. Brody, se prononça pour la
méthode du plébiscite, c'est-à-dire en fait pour le rattachement à la Hongrie. Or
cette revendication ne fut pas seu-
lement appuyée par les Magyars eux-mêmes. La Pologne
se passionna pour une affaire dont l'enjeu était, en somme, la reconstitution de la
frontière commune polono-hongroise abolie par le premier partage de 1772. La diplomatie
italienne favorisa le projet de toute son influence : n'est-ce pas Mussolini qui, le
premier, dans son discours de Trieste en date du 18 septembre, avait soulevé le problème
des minorités polonaise et magyare ; n'est-ce pas lui qui, à Munich, s'était fait le
porte-parole des cabinets de Budapest et de Varsovie ? Mais le Reich hitlérien veillait.
Une première fois, sa volonté se flt sentir après la rupture de la Gonférence de
Komarno : le Duce songeait alors à réunir les quatre signataires de l'Acte de Munich à
Venise ; sans doute espérait-il que la France et l'Angleterre appuieraient — dans l'intention
de contenir l'expansion du germanisme — l'idée d'une frontière commune
polono-magyare ; sans perdre une minute, M. de Ribbentrop, ministre des Affaires
étrangères d'Allemagne, se rendit à Rome; sous le veto germanique, tout le chàteau de
cartes édifié par la diplomatie romaine, polonaise et magyare s'écroula ; à Vienne, le
1
er novembre, le ministre des Affaires étrangères d'Italie n'eut d'autre consolation que
de souscrire en personne à l'essentiel des exigences allemandes. Mais, vingt jours plus
tard, une nouvelle tentative polono-magyare allait se heurter à un second veto et faire
une seconde fois long feu : le jour même où les ministres français et britanniques se
réunissaient à Paris, c'est-à-dire le 24 novembre, on apprit que la Pologne massait des
troupes à la frontière de la Ruthénie et que le territoire subcarpathique était le
théâtre d'incidents locaux de plus en plus violents ; M. Chamberlain et M. Daladier se
donnèrent la peine d'inviter la Pologne à la modération; leurs conseils avaient
d'autant plus de chances d'être suivis qu'ils coïncidaient étroitement avec les
desseins de la politique allemande ; comme dans les derniers jours d'octobre, le Reich
comprit que Magyars et Polonais tiraient toute leur audace de l'espoir du concours
italien, le ministre d'Allemagne à Prague pria donc le gouvernement tchécoslovaque de
rappeler immédiatement au gouvernement de Rome la promesse, donnée par le Duce à
Munich, que l'Italie garantirait les frontières nouvelles de la Tchécoslovaquie, une
fois réglés les problèmes tchéco-polonais et tchéco-magyar ; or l'arbitrage de
Vienne, rendu avec le concours du comte Ciano lui-même, remplissait pleinement cette
condition ; l'Italie comprit immédiatement l'avertissement ; les avis qui, dans la nuit,
parvinrent à Budapest et à Varsovie furent si nets que la Pologne et la Hongrie, dès le
lendemain, ne cherchaient plus qu'à se renvoyer mutuellement la responsabilité
de leur
échec. Le 19 décembre, le comte Ciano se rendait dans la capitale hongroise, exprès
pour enlever ses dernières illusions au gouvernement magyar.
Ainsi, la patiente entreprise de démembrement et de vassalisation, qui, après avoir
enlevé à la Tchécoslovaquie plus de 30 % de son territoire et de sa population, la
subdivise en trois Etats plus ou moins dictatoriaux, dont les gouvernements ne répondent
même pas au libre choix des nationalités, touche à son véritable but : creuser un
couloir d'accès vers « les terres fécondes », déjà convoitées par l'auteur de
Mein
Kampf.