Lorsque, dans son discours historique de Nuremberg, Adolf Hitler qualifia d'
« ukrainienne » la Russie subcarpathique, il conféra son sens véritable et profond à la
crise internationale de septembre 1938. Au détour d'une phrase incidente, que l'Europe
angoissée n'eut même pas le loisir d'entendre, le Führer avait révélé son dessein :
en partant d'une Tchécoslovaquie démembrée et asservie, tailler un Empire colonial dans
« la glèbe fertile » de la Russie Mineure.
Une telle prétention a longtemps pu paraître insensée. Elle s'appuie pourtant sur un
précédent, mieux encore sur un souvenir. Au lendemain du Traité de Brest-Litowsk du 9
février 1918, dont la jeune République indépendante d'Ukraine, constituée quelques
jours auparavant, est l'une des parties contractantes, l'armée allemande occupe le
territoire ukrainien sous le commandement du Feld-Maréchal Eychhorn. Elle installe et
impose le gouvernement satellite du Général Skoropadsky, puis l'oblige à favoriser la
reconstitution de la grosse propriété rurale ; ainsi le grenier ukrainien
approvisionnera, pendant la dernière année de la Grande Guerre, les troupes du Reich
Impérial. Bientôt éclate la révolte agraire. Mais le ravitaillement germanique,
malgré toutes les résistances, s'opère à la force des baïonnettes. Et c'est seulement
un mois après l'armistice de Rethondes, le 14 décembre 1918, qu'une nouvelle armée
ukranienne, conduite par Petlioura, occupe Kiev et met un terme à la domination
allemande. Comment la génération de la revanche oublierait-elle que la défaite du
germanisme en Ukraine ne fut qu'une conséquence de sa défaite occidentale ? Il y a
longtemps que l'enseignement ofiiciel d'Outre-Rhin définit l'expédition d'Ukraine comme
une équipée victorieuse, dont le Reich doit d'autant plus vite recouvrer les bénéfices
qu'ils lui furent injustement et indirectement ravis.
Au surplus, cette page d'histoire illustre toute une tradition. Dès la fin du XIX
e
siècle, le Pangermanisme, sous l'influence des intellectuels et des barons baltes, d'un
Rohrbach en particulier, s'engageait sur le sillon tracé par les Chevaliers Teutoniques.
La Conférence de Versailles siégeait encore, quand Erzberger déclara devant
l'Assemblée Constituante de Weimar : « Nous avons besoin de la Lithuanie et de
l'Ukraine, qui sont destinées à devenir les avant-postes de l'Allemagne... Qui donc ne
comprendrait que l'avenir de l'Allemagne est là ? » Il appartenait au
National-Socialisme de reprendre, de préciser et d'exalter cette doctrine. C'est Alfred
Rosenberg, émigré balte et ancien ressortissant de l'Empire Russe qui, dès 1925, dans
son livre sur
La politique extérieure de l'Allemagne, opposait « le bastion nordique »
de l'Ukraine à « la Russie mongoloïde » ; dégagée du jargon raciste, sa pensée
s'éclaire peu à peu lorsque, dans les pages suivantes, il montre comment I'Ukraine,
partie intégrante de l'Europe Centrale, offre les ressources agricoles complémentaires
de l'Allemagne industrielle. A la même époque, M. Rosenberg découvrait un prétendant
à la Couronne Ukrainienne en la personne d'un aventurier, dénommé
Poltrawetz-Ostranitza, ancien colonel de l'armée russe, dont les manigances ténébreuses
finirent par une vulgaire escroquerie. Bientôt, c'est l'hetman Skoropadsky lui-même,
réfugié à Berlin depuis sa fuite de Kiev qui, dans sa villa de Wannsee, a de longs et
fréquents entretiens avec Rosenberg, Gœbbels, Kube et Rœhm, dont la sanglante disgrâce
de juin 1934 faillit même l'éclabousser. Le 21 janvier 1938, à l'occasion du vingtième
anniversaire de la proclamation de l'Indépendance, la colonie ukrainienne se réunissait
solennellement au Landver-Casino : à cette manifestation, le gouvernement allemand était
officiellement représenté par une dizaine de hauts fonctionnaires.
Ce n'est donc pas par hasard que l'auteur de
Mein Kampf, après avoir sauvé le
territoire ruthène des convoitises polonaises et magyares, inscrivit le nom de l'Ukraine
sur la carte de l'Europe de Munich.