LES PROBLÈMES UKRAINIENS ET LA PAIX EUROPÉENNE



Mais, où l'inscrivit-il ? Sur l'emplacement d'un territoire minuscule et famélique qui, en lui-même, n'a ni raison d'être, ni possibilité de vivre.

Avant d'être morcelée par l'arbitrage de Vienne, la Ruthénie était une bande de terre d'environ 180 kilomètres de long, avec un maximum de largeur d'environ 80 kilomètres et une superficie de
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12.556 kilomètres carrés, soit à peu près deux départements français moyens. Sous la plume de tous ceux qui visitèrent la Ruthénie, deux comparaisons reviennent sans cesse : le voyageur éprouve invariablement l'impression, soit d'être subitement plongé en plein Moyen-Age, soit d'arriver dans une colonie quelques années après la venue des premiers européens. Ni la forêt, ni le marécage n'ont encore été maîtrisés. Dans les villages, où les étudiants du folklore sont seuls à s'attarder, coutumes et maisons, chants et costumes, tout est demeuré intact depuis des siècles. Quant à la misère, source d'une émigration continue, M. Y. M. Goblet en a donné cette description saisissante : « Les maisons de pisé peint en bleu, de briques séchées au soleil ou de boue avec une armature de joncs et de roseaux sont la règle. Le toit de chaume est dans plusieurs régions remplacé par des bardeaux de bois ; il existe même des maisons entièrement en bois ; mais cette construction somptueuse est le plus souvent réservée aux églises. Hutte ou cabane sont des mots qui conviendraient mieux que maison pour ces chaumières qui n'ont d'ordinaire qu'une seule pièce, si bien que le mot « chyza » signifie à la fois chambre et maison. Un four dont le foyer sans cheminée imprègne de fumée les murs de pisé et le chaume du toit en occupe une grande partie. Tables, bancs et escabeaux ont été charpentés par les paysans eux-mêmes ; le meuble principal est un lit surélevé, autour duquel les agneaux se pressent en hiver, tandis qu'au toit se balance le berceau du dernier né. »

L'ancienne Russie subcarpathique comptait trois villes, mais elles ont été toutes trois rattachées à la Hongrie : aussi bien Berehovo, ville à prédominance magyare hantée par le souvenir de Rakoczi, que Mukatchevo, ville à prédominance juive, et Ujhorod, ville tchèque en territoire ruthène où, sur une population de 26.675 habitants, en 1930, les Tchèques et les Slovaques étaient 8.030 contre 5.897 Juifs et 4.499 Hongrois.

La population, arriérée et en très grande majorité illettrée, est-elle capable de se définir une affinité nationale, voire une consience nationale proprement dite ? On admet généralement que, sur 725.000 habitants, la Russie subcarpathique comptait 110.000 Magyars, 91.000 Juifs et 450.000 Ukrainiens ou descendants de la même tribu slave qui peupla la Russie kiévienne. Cependant, en 1935, les communistes obtenaient encore la majorité aux élections ruthènes, avec l'appui de la nouvelle organisation sioniste (N. Z. O.), dont les tendances sont nettement bolchevistes. D'autre part, les émigrés russes avaient opéré depuis vingt ans un travail patient de « russification », dont les résultats n'étaient pas négligeables. Or,
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le parti communiste et le parti fasciste russe sont aujourd'hui dissous l'un et l'autre.

Voulait-on développer la vie autonome de la Ruthénie ? Dans ce cas, il fallait soit la laisser tout entière à la Tchécoslovaquie, soit la donner tout entière à la Hongrie.

La première y avait, en vingt ans, accompli un travail prodigieux, une véritable œuvre d'équipement colonial. Mukatchevo avait été dotée d'une Université Juive, d'un musée provincial et de la première bibliothèque publique ouverte dans ce pays d'analphabètes ; pour lutter contre les terribles maladies sociales qui ravagent les malheureux habitants des Carpathes, des asiles et des écoles avaient été aménagés, à l'usage des petits estropiés ou des aveugles ; dès 1930, le commerce avec la Slovaquie connaissait un tel essor que Mukatchevo comptait, dit-on, près de 50 millionnaires. A Ujhorod, jadis bourgade provinciale perdue au milieu d'une lande malsaine, inondée périodiquement et décimée par les épidémies, les Tchécoslovaques ont construit un pont, édifié un quartier tout entier, bâti de vastes buildings. « C'est à peine, écrit M. Albert Mousset, si, en comparant l'état actuel du Quai Tyrch avec l'état dans lequel il se trouvait en 1918, il est encore possible de retrouver une maison qui rappelle le passé. En dix ans, une petite ville morne et sans caractère est devenue un centre animé et prospère, la jeune capitale d'un peuple ressuscité. »

Quant à la Hongrie, puisqu'elle récupère aujourd'hui ces villes dont, jusqu'à 1919, elle n'avait su tirer aucun parti, la logique eût commandé qu'on lui restituât l'ensemble du territoire subcarpathique. Peut-être eût-elle tenté d'améliorer sa culture et son élevage, d'accélérer ses transports, d'ouvrir aux céréales, aux légumes, aux fruits et à la viande le débouché magyar.

Aussi, lorsque Prague, au lendemain de l'accord de Munich, accorda l'autonomie aux Ruthènes, leur premier gouvernement eut pour préoccupation principale d'empêcher le morcellement de la Russie subcarpathique. Le Président du Conseil, M. Brody, s'entoura de quatre Russes et de deux Ukrainiens modérés. Sa thèse était que l'ensemble du territoire devait suivre le sort d'Ujhorod et de Mukatchevo. En fait, il était rallié ou résigné d'avance au principe du rattachement à la Hongrie. Mais, au moment même où l'arbitrage de Vienne, c'est-à-dire la décision souveraine du Reich donnait aux magyars Ujhorod et Mukatchevo, la défection des deux ministres ukrainiens obligeait M. Brody à démissionner. Le lendemain, une affaire louche était déterrée juste à point pour permettre de le jeter en prison, où bientôt il commença la grève de la faim.
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Mgr Volosin, chef des Ukrainiens, lui succéda. La capitale fut installée dans la seule ville de Ruthénie peuplée d'une majorité incontestablement ukrainienne : Chust, un gros bourg de 25.000 âmes, où, quelques semaines plus tard, s'ouvrait un Consulat général d'Allemagne.

Une hérésie économique et historique avait été commise. Mais, du moins, la Russie Subcarpathique pouvait prendre le nom d'Ukraine Carpathique.

L'Allemagne avait créé l'embryon qui, désormais, devait jouer, pour la formation de l'Etat ukrainien, le rôle qu'a joué la Prusse en Allemagne même, ou le Piémont en Italie.
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