LES PROBLÈMES UKRAINIENS ET LA PAIX EUROPÉENNE



Mais le point le plus oriental de l'Ukraine Carpathique est à 170 kilomètres de la première ville russe. Entre Chust et Kiev s'interpose la Galicie polonaise, où vivent justement cinq à six millions d'Ukrainiens, soit un cinquième environ de la population totale de la Pologne et un septième de la totalité des Ukrainiens. A partir du moment où l'Ukraine Carpathique est créée, c'est donc en Pologne d'abord que va se poser le problème de la Grande Ukraine.

Rien n'est d'ailleurs plus normal : un ensemble de raisons historiques concordent ici avec la raison géographique, qui se suffirait à elle-même. En effet, c'est en Galicie que l'idée de l'indépendance ukrainienne a vu le jour, ce sont les Ukrainiens rattachés à l'Empire des Habsbourg par les partages de la Pologne qui, les premiers, ont rêvé d'un Etat Panukrainien. Certes, il est faux de prétendre, comme les théoriciens de l'impérialisme russe, que l'Ukraine soit une pure et simple « invention d'un pédant viennois » : le poète national Chevtchenko, dont les chants rénovèrent la langue et réveillèrent la conscience ukrainienne, né dans le gouvernement de Kiev en 1814, était mort à 41 ans des misères du servage et de l'exil avant que personne, en Galicie, songeât à la Grande Ukraine. Mais, en revanche, il n'est pas douteux que la semence jetée par le « barde » Chetvchenko dans la terre de l'Ukraine russe ait germé d'abord en Galicie autrichienne : en premier lieu, parce que la liberté d'expression était moins limitée sous le sceptre des Habsbourg que sous celui des Romanov ; en second lieu, parce que la Monarchie Dualiste trouva bientôt dans l'ukrainisme un moyen de contenir les prétentions polonaises et surtout d'affaiblir son principal antagoniste, la Russie, en menaçant l'intégrité de l'Empire des Tzars. Dès 1895, la
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plupart des partis ukrainiens de Galicie inscrivaient déjà « l'indépendance totale » dans leur programme alors que, jusqu'au lendemain de la révolution bolcheviste, les Ukrainiens de Russie eurent peur du mot. L'importance de ce contraste apparut dès les premiers temps de la Grande Guerre. La Russie, qui était entrée dans le conflit au nom de la solidarité des Slaves, réprima, avec la rigueur la plus sévère, tout ce qui manifestait un particularisme ukrainien :

« L'ukrainisme n'est qu'une arme forgée par le gouvernement de Vienne », lit-on dans un rapport présenté au Grand-Duc Nicolas et entériné par lui après l'occupation de la Galicie ; les Ukrainiens de Galicie furent déportés en masse ; à Kiev même et dans toute l'Ukraine russe, les périodiques rédigés en langue ukrainienne furent interdits et toutes les institutions, même scientifiques, qui portaient des noms ukrainiens, furent fermées. Cependant, les Empires Centraux jouaient à fond la carte ukrainienne : un conseil panukrainien siégeait à Vienne ; des légions ukrainiennes combattaient dans l'armée austro-hongroise ; les émigrés de l'Ukraine russe étaient groupés dans « L'Union pour la Libération de l'Ukraine » ; dans les camps de prisonniers, les autorités autrichiennes et allemandes réservaient des sections spéciales aux Ukrainiens, qu'on soumettait à une propagande systématique tout en les faisant bénéficier d'un traitement de faveur. Ainsi, c'est sur le sol de la Galicie, aujourd'hui polonaise, que la question d'Ukraine entra dans sa phase aiguë.

D'autre part, les conditions mêmes dans lesquelles la Galicie fut annexée à la République polonaise expliquent la persistance d'un problème ukrainien en Pologne. Dès le début de 1919, une mission militaire interalliée se rendit en Galicie, sous les ordres du Général Berthélemy ; après s'être vainement efforcée de réconcilier les Polonais et les Ukrainiens, puis de contenir l'avance polonaise, elle se prononça le 25 février 1919 en faveur d'un mandat polonais sur le territoire galicien. Mais l'octroi du mandat était assorti de plusieurs clauses : en premier lieu, sa durée était limitée à 25 ans ; en second lieu, pendant ces 25 années, les Ukrainiens devaient bénéficier d'un statut d'autonomie.La Pologne qui, à la faveur de la guerre polono-russe, avait renforcé sa domination sur la Galicie, refusa de souscrire à ces conditions. Cette situation paradoxale se prolongea pendant plusieurs années. Et c'est seulement le 15 mars 1923 que les Alliés se décidèrent à entériner la souveraineté polonaise en territoire galicien, non sans avoir pris acte de la reconnaissance, par le gouvernement de Varsovie, du principe de l'autonomie. Or, cette reconnaissance théorique ne fut jamais suivie d'effet. Aussi, les rapports des Ukrainiens avec l'Etat polonais demeurèrent-ils
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toujours franchement mauvais. En 1930, les événements prirent même une tournure si violente que les Ukrainiens introduisirent un recours devant la Société des Nations, et qu'un rapporteur fut désigné. Les conclusions du rapport de M. Sato, qui fut depuis lors, ambassadeur du Japon à Paris, furent adoptées à l'unanimité en janvier 1932. Aucun artifice n'y est négligé pour ménager les susceptibilités polonaises. Le rapporteur ne peut pourtant pas s'empêcher de constater que l'état de choses « n'est pas entièrement conforme aux garanties que l'on a voulu assurer aux minorités nationales ».



Le Colonel Mylnik.

La situation de la Galicie offre donc à l'Ukraine Carpathique, c'est-à-dire au Reich hitlérien, les atouts nécessaires pour engager la partie.

Aussi bien, la partie est-elle déjà en train.

Dans les premiers jours de novembre, on télégraphiait de Chust que l'organisation nationaliste ukrainienne Oun avait désigné le Colonel Mylnik, ex-chef d'Etat-Major de l'Armée Ukrainienne sous le gouvernement de Petlioura, comme successeur du leader ukrainien Konovaletz, assassiné en juin dernier à Amsterdam. Qui donc est ce colonel Mylnik ? Agé de 48 ans, c'est lui qui, pendant la Grande Guerre, fut chargé par les gouvernements de Vienne et de Berlin de recruter et de former les légionnaires ukrainiens. Après l'armistice, il vécut pendant dix-huit ans à l'écart de la vie politique et, dans sa retraite de Lwow, ne s'occupa que de l'administration des biens du métropolite de l'Eglise gréco-catholique, André Szeptycki. Dès le lendemain de l'Accord de Munich, le Colonel quitta clandestinement la Pologne et fit un voyage d'études dans toutes les capitales de l'Europe occidentale où vit une colonie d'émigrés ukrainiens. Puis, au lieu de revenir à Lwow, il alla s'installer à Chust, convaincu que l'Ukraine Carpathique était l'embryon du futur Etat qui rassemblerait bientôt, sous les plis du drapeau bleu et jaune orné du trident, les 40 millions d'Ukrainiens divisés entre la Roumanie, la Pologne et l'Union Soviétique. Déjà, dans la microscopique capitale dont il est, avec le Consul général d'Allemagne, le véritable gouvernement, le Colonel Mylnik recrute les milices qui formeront le noyau de la future Armée Nationale Ukrainienne. De même que Masaryk constitua les légions tchécoslovaques sur le sol d'une Ukraine encore indépendante, de même Mylnik constitue les légions ukrainiennes dans les limites d'un territoire encore nominalement tchécoslovaque.
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La fuite du Colonel Mylnik et la promptitude avec laquelle il utilisa la base d'opérations de Chust marquent une rupture de fait, pour ne pas dire le début d'hostilités latentes, entre la Pologne et les Ukrainiens. En 1935, alors que l'ère de la collaboration germano-polonaise venait de s'ouvrir, le vieux parti national-démocrate ukrainien, l'Undo, se prononça pour une tactique nouvelle : la recherche d'un modus vivendi avec l'Etat polonais. Son chef, Wasyl Mudryj, consentit à se faire élire d'abord député, puis vice-maréchal de la Diète. Cependant Andrzej Mylnik, l'intransigeant, l'irréductible, comme son prédécesseur, Konovaletz, se réservait. Il attendait l'heure fatale où l'opposition renaîtrait entre la Pologne et le Germanisme en marche. Il considère que cette heure a sonné. Et, sans s'attarder à de vains marchandages avec Varsovie, il forge l'instrument de la revanche ukrainienne en comptant sur deux appuis : d'abord, les émigrés du Canada et des Etats-Unis, dont les deniers le soutiennent comme ceux des émigrés tchèques et slovaques soutinrent jadis Masaryk, Stefanik et Bénès ; ensuite et surtout, l'Allemagne, son alliée de toujours qui, justement, vient d'ouvrir à Berlin la seconde faculté de Théologie prawoslave d'Europe, d'autoriser la construction dans sa capitale d'une nouvelle église orthodoxe et d'instituer, aux postes radiophoniques de Vienne et de Graz, des conférences en Ukrainien.


L'inquiétude polonaise.

La Pologne a-t-elle conscience de l'imminence et de la gravité du péril ? Certes : l'agitation permanente et la fréquence des incidents sanglants dont la Galicie polonaise est le théàtre, suffisent d'ailleurs à la tenir en éveil.

Au début de l'été dernier, le gouvernement de Varsovie décidait de rompre avec la politique de bienveillance qu'il menait envers l'Eglise orthodoxe, avec des interruptions plus ou moins prolongées, depuis l'année 1925 où elle s'était vu reconnaître l'autocéphalie. Or, dans la région qui nous concerne, la religion définit plus ou moins la nationalité : « Dans le pays de Kholm, observe A. Van Gennep dans son Traité comparatif des Nationalités, je n'ai jamais pu distinguer exactement les Ukrainiens des Polonais, parce qu'il s'ajoutait à la différence de langue une différence de religion : les catholiques ne parlant que l'ukrainien se disaient Polonais et les Polonais convertis (par mariage notamment) à la religion uniate se prétendaient Ukrainiens, alors qu'ils ne parlaient que le polonais. » C'est ainsi que, le 20 juillet 1938, Mgr Szeptycky, archevêque catholique de rite ruthène de Léopol, élevait une protestation solennelle contre
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la persécution des orthodoxes : « Les événements pénibles qui se sont produits au cours des derniers mois, écrivait le Prélat dans une lettre à tous les évêques, aux chapitres et au clergé de la province de Galicie, me forcent à prendre la défense de nos frères non unis. Plus de cent églises ont été démolies, d'autres, très nombreuses, ont été fermées, d'autres encore ont été incendiées par des malfaiteurs inconnus. La destruction s'est également étendue à des objets du culte. Les personnes sont forcées, souvent par la violence, d'embrasser la religion catholique de rite latin, des innocents sont battus et déportés hors de leurs villages... On ne saurait justifier La lutte politique contre le peuple ukrainien par le souci des intérêts de l'Eglise catholique. » Ainsi s'exprime un prélat de l'Eglise romaine. Et le même numéro de La Croix qui reproduit sa lettre, celui du 28 septembre 1938, publie, sous la responsabilité de son correspondant polonais, un réquisitoire contraire : « L'orthodoxie, dans l'ancienne Chelm, fut artificiellement cultivée et propagée par des conquérants pour des fins de russification. Les exploits politiques de l'orthodoxie furent accomplis par les anciennes autorités tsaristes qui, comme chacun sait, voulaient exterminer à la fois l'Eglise catholique et la nation polonaise. » Sans prétendre apprécier les mérites respectifs de ces deux thèses, le lecteur occidental ne peut se défendre de l'impression qu'elles sont également inspirées — ou faussées — par la passion nationale. Si deux membres éminents de la hiérarchie catholique, ressortissants du même pays, se heurtent avec cette intransigeance et cette violence parce que l'un se sent ukrainien et l'autre polonais, on imagine l'acuité du problème galicien ; à vrai dire, le Pays de Chelm et la Volhynie forment une véritable poudrière qu'une allumette suffirait à faire sauter.

On ne s'étonnera donc pas de l'inquiétude qui s'empara de la Pologne lorsqu'elle vit s'approcher l'Allemand, porteur d'une torche incendiaire. La naissance d'une Ukraine indépendante ou autonome, fût-elle aussi petite que l'Ukraine Carpathique, aux frontières mêmes de la Galicie, est en elle-même une menace directe pour l'intégrité territoriale de la Pologne : il n'était même pas nécessaire, pour que le gouvernement de Varsovie s'en convainquît, de la fuite précipitée du Colonel Mylnik qui, depuis vingt ans, il n'est pas inutile de le rappeler, administrait les biens de ce même Mgr Szeptycky auquel « la lutte politique contre le peuple ukrainien » arracha les cris d'une protestation véhémente.

Ainsi, la phase aigué de la crise de septembre était à peine terminée qu'on vit la Pologne brutalement chassée du cercle des nations protégées, auxquelles le Reich consent à jeter les miettes de ses vic-
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toires. Le Colonel Beck avait lieu d'être fier d'une politique qui lui avait permis de régler avantageusement le litige polono-lithuanien à la faveur de l'Anschluss, et de faire main-basse sur Teschen et les dix-huit mines de charbon les mieux équipées d'Europe à la faveur du démembrement de la Tchécoslovaquie. Il ne lui manquait même pas la satisfaction morale d'envahir le sol d'une alliée de la France, ressuscitée comme la Pologne par la victoire française, avec une armée dotée de son équipement et de son matériel par des emprunts contractés à Paris ou à Rambouillet. Mais il n'avait pas encore regagné Varsovie que le Ministre des Affaires étrangères de la République polonaise devait songer à une nouvelle bataille, celle-là perdue d'avance. On sait avec quel acharnement désespéré M. Beck s'efforça de conjurer la menace ukrainienne, ou plutôt de l'étouffer dans l'œuf; la seule façon d'éviter que le drapeau de l'indépendance ukrainienne ne flottât sur la nouvelle Europe, était, soit de partager l'Ukraine Carpathique entre la Pologne et la Hongrie (a-t-on remarqué combien la notion de partage est entrée profondément dans l'esprit de certains Polonais ?) soit de la rattacher purement et simplement à la Hongrie dont elle fit partie jusqu'au Traité de Trianon. Appel à Mussolini, visite au Roi de Roumanie, concentration de troupes à la frontière ruthène, incursions même en territoire carpathique d'agents polonais ou magyars qui parvinrent en plusieurs endroits à fomenter des troubles : rien n'y fit. Lorsque sur l'invitation même de l'Italie fasciste, la Pologne dut renoncer au dessein dans lequel le Duce et le Comte Ciano avaient tout fait pour la fortifier, la milice ukrainienne comptait déjà plus de 100.000 hommes et un colonel allemand avait pris ses quartiers à Chust. C'est en vain que M. Fencik, ancien ministre, avec M. Brody, du premier gouvernement autonome de l'Ukraine Carpathique, avait lancé de Budapest, un appel radiodiffusé aux Ruthènes d'Amérique. C'est en vain que l'Agence italienne Stefani avait tranquillement câblé que le gouvernement ukrainien venait d'inviter les troupes magyares à pénétrer en Russie subcarpathique pour y « rétablir l'ordre et la sécurité ». C'est en vain que le poste national de radiodiffusion de Budapest avait annoncé la fuite de Mgr Volosin. C'est en vain même que le correspondant à Budapest du Daily Mail, organe de Lord Rothermere qui, de temps en temps, évoque avec nostalgie le temps où il espérait se faire couronner Roi de Hongrie, avait téléphoné textuellement à Londres : « La guerre entre les irréguliers de six nations se développe dans toute l'Ukraine carpathique... Des Ruthènes, des Hongrois et 60.000 Polonais livreraient de violents combats aux Tchèques, aux Ukrainiens et à
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20.000 Allemands. Les pertes seraient élevées de part et d'autre ». Les services du Dr Gœbbels n'avaient même pas pris la peine de s'indigner contre « ces fausses nouvelles », qui, pour une fois, semblent bien ne pas avoir été vraies, ou de les attribuer à quelque conjuration juive et bolchevique. Un simple avertissement à Benito Mussolini avait suffi à déjouer la savante combinazione encouragée ou agencée par Rome. C'est tout au plus si le Bureau de Presse Ruthène, installé à proximité du Consulat général d'Allemagne à Chust, avait jugé bon de publier ce communiqué humoristique en date du 20 novembre : « Les terroristes hongrois et polonais poursuivent leurs entreprises dans la région frontière de la Russie subcarpathique. Cette nuit, ils ont attaqué la commune de Rakosin, à 20 kilomètres de la frontière polonaise... Ils ont laissé sur le champ de bataille quatre morts... A Torun, les terroristes, postés sur une colline environnante, ont tiré sur la commune, tué une fillette de dix ans et un garçon de huit ans... Un calme parfait règne dans le pays. »

Cependant, le même « calme parfait » régnait en Galicie polonaise. Dès le 2 novembre, date de l'Arbitrage de Vienne, une grande manifestation s'était déroulée à Lwow. A la suite d'une cérémonie religieuse, qui avait rassemblé une foule innombrable à l'Eglise orthodoxe de Saint-Jur pour commémorer le vingtième anniversaire de la proclamation de l'Indépendance ukrainienne, plusieurs milliers de jeunes gens avaient traversé la ville en conspuant la Pologne. En vain, la police tenta-t-elle de les disperser. Les manifestants se regroupèrent sur la Place du Marché et brisèrent les vitres de l'Hôtel de Ville. L'affaire se compliqua lorsque les étudiants de l'Ecole polytechnique polonaise voulurent contre-manifester. On ignore le nombre des blessés comme celui des arrestations. Mais on sait que des renforts de police durent être expédiés d'urgence à Lwow. Depuis lors, des bagarres se produisent presque chaque jour. De nombreuses émigrations clandestines en direction de Chust sont constatées. Les Polonais affirment que les milices ukrainiennes sont déjà entrées en action sur divers points. Les Ukrainiens se plaignent, pour leur part, d'être victimes d'une répression pire que celle qui, en 1930, parvint à émouvoir la S. D. N. et son rapporteur japonais : les hôpitaux galiciens seraient combles ; plus de mille arrestations auraient eu lieu ; non seulement la Pologne continuerait la conversion massive et forcée des Orthodoxes ou des Uniates au catholicisme de rite latin, mais encore elle prétendrait interdire l'usage en Galicie de l'alphabet cyrillique et du calendrier Julien. Le 4 décembre, un coup de théàtre se produisait à la Diète : les députés ukrainiens, qui
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représentent exclusivement la tendance modérée de l'ukrainisme et ne purent être élus que sur des listes mixtes avec l'appui du gouvernement, prirent soudain une attitude protestataire. Non seulement, ils s'indignèrent contre les sévices dont leurs compatriotes seraient victimes, mais encore ils reprochèrent vivement à la diplomatie polonaise d'avoir prétendu contrecarrer la formation de l'Ukraine carpathique en réclamant (avec une insistance qui n'a pas encore entièrement désarmé) la reconstitution de la frontière polono-hongroise abolie, en 1772, par le premier partage. Un pugilat s'ensuivit, et le Maréchal de la Diète eut le plus grand mal à mettre terme au désordre. Le 9 décembre, députés ukrainiens et représentants de la Volhynie revenaient à la charge et réclamaient l'autonomie pure et simple, c'est-à-dire un gouvernement et une Diète séparés, qui auraient à connaître de tous les accords internationaux conclus par Varsovie. A peine le gouvernement polonais avait-il repoussé sèchement ces « prétentions extravagantes » qu'il découvrait un complot ourdi pour favoriser l'évasion vers la frontière allemande des terroristes ukrainiens qui, en 1934, assassinèrent le Ministre de l'Intérieur, le Colonel Pieracki.

Mais la riposte polonaise ne se limite pas à cette intransigeance et à ces mesures de répression. En face du péril commun qui menace la domination varsovienne en Galicie et la domination soviétique en Ukraine russe, le gouvernement polonais esquisse le mouvement le plus logique (et pourtant le plus inattendu) en direction de Moscou. Dès le lendemain de l'Accord de Munich, une série d'entretiens eurent lieu entre M. Litvinof, commissaire du Peuple aux Affaires étrangères, et M. Grzybowski, ambassadeur de Pologne. Ils aboutirent, le 27 novembre, à la publication d'un communiqué aux termes duquel :

1. Toutes les conventions polono-soviétiques existantes, y compris le Pacte de non-agression du 25 juillet 1932, demeurent, dans toute leur étendue, la base des relations entre la Pologne et l'U. R. S. S. « Le Pacte de non-agression conclu pour une période qui court jusqu'au 31 décembre 1945, présente une base suffisamment large pour garantir l'intangibilité des relations pacifiques entre les deux Etats. »

2. Les deux gouvernements envisagent favorablement l'augmentation de leurs échanges commerciaux.

3. Les deux gouvernements sont d'accord sur la nécessité de régler rapidement toutes les questions pendantes entre les deux pays et notamment les derniers incidents frontaliers.
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On peut certes prétendre que la Pologne se borne ainsi à demeurer fidèle au principe d'une politique d'équilibre, qui la porte à compenser à l'Est tout accroissement des forces de sa voisine occidentale, et réciproquement. On peut même se rappeler que Moscou demanda toujours la conversion en pacte d'assistance du Pacte de non-agression, que la Pologne refusa obstinément de lui donner satisfaction, et qu'aujourd'hui, c'est le point de vue polonais qui triomphe. Il n'en reste pas moins que le problème ukrainien vient d'introduire une première altération dans le trinôme Allemagne-Pologne-Russie. Le Reich ne s'y est pas trompé, dont la presse, dès le 28 novembre, avertissait le gouvernement de Varsovie qu'il était en train de « jouer un jeu fort dangereux ». Et on est en droit de penser que la proximité du péril a dissipé bien des illusions en Pologne, quand on lit dans l'Illustrowany Kurjer Codzienny, sous la signature d'un ami du colonel Beck, M. Pruszynski, cet appel discret à la nation française : « Ce peuple lucide et raisonnable finira par comprendre que son salut, dans les circonstances présentes, lui commande de chercher des alliés forts, et de s'entendre avec les uns pour résister aux autres. » Bien que la Pologne elle-même l'ait souvent oublié, il n'est pas inutile de rappeler à la France qu'elle est liée par un traité d'alliance envers Varsovie, comme elle l'était hier envers Prague.

Certes, il se trouve encore des Polonais pour espérer que leur pays, loin d'être victime de l'opération, y figurera, une fois de plus, comme cobénéficiaire. Après avoir, en janvier 1934, reconnu pour une durée de dix ans l'intangibilité des frontières germano-polonaises, le Reich s'employa subtilement à réconcilier les Ukrainiens de Galicie avec la Pologne. Les chefs de L'U. N. D. O. (Union Nationale Démocratique de I'Ukraine) qui était alors la plus puissante organisation ukrainienne du pays, acceptèrent, sur l'avis de l'actuel Vice-Maréchal de la Diète Wasyl Mudryj, d'oublier leurs querelles avec la Pologne pour favoriser une opération germano-polonaise contre l'Union soviétique : « Les Soviets, écrivait alors leur organe officiel Dilo, sont menacés d'un partage de leur Empire. Devant la Pologne se dresse le dilemme suivant : ou bien observer passivement le jeu des forces qui travaillent à changer le statu quo territorial de l'Europe orientale, ou bien s'associer à ceux qui désirent justement instaurer un équilibre nouveau. Quant à nous autres, Ukrainiens, nous sommes des révisionnistes avérés et intransigeants. Tout notre intérêt nous porte à souhaiter un accord international qui éliminerait les Soviets. » Cette tactique s'inspire d'un précédent: lorsque, le 4 février 1919, les bolcheviks chassèrent
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de Kiev le Directoire ukrainien, les vaincus dont Petlioura est demeuré le plus célèbre, n'eurent d'autre recours que de faire appel à la Pologne ; le 21 avril 1920, l'accord fut conclu ; il faisait bon marché des Ukrainiens de Galicie, que la Pologne maintenait sous sa domination contre leur gré et qui s'étaient soulevés pour proclamer, au début de 1919, à Lwow, la République ukrainienne de l'Ouest, puis son rattachement à la République dniéprovienne ; le seul résultat de cette opération fut de hâter l'écrasement de l'Ukraine sous le double coup que lui assénèrent les Russes rouges de Trotsky et les Russes blancs de Dénikine. Mais le choix des hommes qui recrutent en Ukraine carpathique les futurs légionnaires ukrainiens, et l'accord polono-russe du 27 novembre, par lequel Staline renonce en somme à jouer la carte ukrainienne contre Varsovie, démontrent suffisamment que le Maréchal Smygly-Rydz ne retournera pas à Kiev (où il fut commandant des troupes polonaises en 1920) comme allié du Reich ou chef de ses avant-gardes : le Colonel Mylnik, en qui le Reich a placé sa confiance, n'est pas homme à laisser Lwow, sa patrie, sous le joug polonais ou à laisser, d'avance, mutiler la Grande Ukraine.

Le 5 décembre, comme M. Von Ribbentrop faisait route vers Paris, le Daily Express publiait une déclaration d'un certain Prince Léon Rezumowski, un des chefs de « la nouvelle armée ukrainienne ». Même s'il est vrai, comme on nous l'affirme de bonne source, que ce personnage ait usurpé sa dignité princière et ne soit qu'un habile aventurier, le crédit dont il jouit à Chust donne un poids singulier à ses paroles :

« Dans quelques mois, au plus tard en juin, dit-il, quarante-trois millions d'Ukrainiens demanderont leur indépendance. Cette demande sera appuyée par une armée nationale de deux cent mille hommes et par Adolf Hitler. Si la Russie soviétique ou la Pologne refusent aux Ukrainiens l'autonomie, nous nous battrons. »

« Depuis des années, nous attendons la justice. Nous avons eu foi dans les démocraties. Elles ne nous ont donné ni aide ni espoir. Maintenant, l'Allemagne nous offre et l'aide et l'espoir. »
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