Mais le point le plus oriental de l'Ukraine Carpathique est à 170 kilomètres de la
première ville russe. Entre Chust et Kiev s'interpose la Galicie polonaise, où vivent
justement cinq à six millions d'Ukrainiens, soit un cinquième environ de la population
totale de la Pologne et un septième de la totalité des Ukrainiens. A partir du moment
où l'Ukraine Carpathique est créée, c'est donc en Pologne d'abord que va se poser le
problème de la Grande Ukraine.
Rien n'est d'ailleurs plus normal : un ensemble de raisons historiques concordent ici
avec la raison géographique, qui se suffirait à elle-même. En effet, c'est en Galicie
que l'idée de l'indépendance ukrainienne a vu le jour, ce sont les Ukrainiens rattachés
à l'Empire des Habsbourg par les partages de la Pologne qui, les premiers, ont rêvé
d'un Etat Panukrainien. Certes, il est faux de prétendre, comme les théoriciens de l'impérialisme
russe, que l'Ukraine soit une pure et simple « invention d'un pédant viennois » : le
poète national Chevtchenko, dont les chants rénovèrent la langue et réveillèrent la
conscience ukrainienne, né dans le gouvernement de Kiev en 1814, était mort à 41 ans
des misères du servage et de l'exil avant que personne, en Galicie, songeât à la Grande
Ukraine. Mais, en revanche, il n'est pas douteux que la semence jetée par le « barde »
Chetvchenko dans la terre de l'Ukraine russe ait germé d'abord en Galicie autrichienne :
en premier lieu, parce que la liberté d'expression était moins limitée sous le sceptre
des Habsbourg que sous celui des Romanov ; en second lieu, parce que la Monarchie Dualiste
trouva bientôt dans l'ukrainisme un moyen de contenir les prétentions polonaises et
surtout d'affaiblir son principal antagoniste, la Russie, en menaçant l'intégrité de
l'Empire des Tzars. Dès 1895, la
plupart des partis ukrainiens de Galicie inscrivaient déjà « l'indépendance
totale » dans leur programme alors que, jusqu'au lendemain de la révolution bolcheviste, les
Ukrainiens de Russie eurent peur du mot. L'importance de ce contraste apparut dès les
premiers temps de la Grande Guerre. La Russie, qui était entrée dans le conflit au nom
de la solidarité des Slaves, réprima, avec la rigueur la plus sévère, tout ce qui
manifestait un particularisme ukrainien :
« L'ukrainisme n'est qu'une arme forgée par le gouvernement de Vienne », lit-on dans
un rapport présenté au Grand-Duc Nicolas et entériné par lui après l'occupation de la
Galicie ; les Ukrainiens de Galicie furent déportés en masse ; à Kiev même et dans
toute l'Ukraine russe, les périodiques rédigés en langue ukrainienne furent interdits
et toutes les institutions, même scientifiques, qui portaient des noms ukrainiens, furent
fermées. Cependant, les Empires Centraux jouaient à fond la carte ukrainienne : un
conseil panukrainien siégeait à Vienne ; des légions ukrainiennes combattaient dans l'armée
austro-hongroise ; les émigrés de l'Ukraine russe étaient groupés dans « L'Union pour
la Libération de l'Ukraine » ; dans les camps de prisonniers, les autorités
autrichiennes et allemandes réservaient des sections spéciales aux Ukrainiens, qu'on
soumettait à une propagande systématique tout en les faisant bénéficier d'un
traitement de faveur. Ainsi, c'est sur le sol de la Galicie, aujourd'hui polonaise, que la
question d'Ukraine entra dans sa phase aiguë.
D'autre part, les conditions mêmes dans lesquelles la Galicie fut annexée à la
République polonaise expliquent la persistance d'un problème ukrainien en Pologne. Dès
le début de 1919, une mission militaire interalliée se rendit en Galicie, sous les
ordres du Général Berthélemy ; après s'être vainement efforcée de réconcilier les
Polonais et les Ukrainiens, puis de contenir l'avance polonaise, elle se prononça le 25
février 1919 en faveur d'un mandat polonais sur le territoire galicien. Mais l'octroi du
mandat était assorti de plusieurs clauses : en premier lieu, sa durée était limitée à
25 ans ; en second lieu, pendant ces 25 années, les Ukrainiens devaient bénéficier d'un
statut d'autonomie.La Pologne qui, à la faveur de la guerre polono-russe, avait renforcé
sa domination sur la Galicie, refusa de souscrire à ces conditions. Cette situation
paradoxale se prolongea pendant plusieurs années. Et c'est seulement le 15 mars 1923 que
les Alliés se décidèrent à entériner la souveraineté polonaise en territoire
galicien, non sans avoir pris acte de la reconnaissance, par le gouvernement de Varsovie,
du principe de l'autonomie. Or, cette reconnaissance théorique ne fut jamais suivie
d'effet. Aussi, les rapports des Ukrainiens avec l'Etat polonais demeurèrent-ils
toujours franchement mauvais. En 1930, les événements prirent même une tournure si
violente que les Ukrainiens introduisirent un recours devant la Société des Nations, et
qu'un rapporteur fut désigné. Les conclusions du rapport de M. Sato, qui fut depuis lors,
ambassadeur du Japon à Paris, furent adoptées à l'unanimité en janvier 1932. Aucun
artifice n'y est négligé pour ménager les susceptibilités polonaises. Le rapporteur ne
peut pourtant pas s'empêcher de constater que l'état de choses « n'est pas entièrement
conforme aux garanties que l'on a voulu assurer aux minorités nationales ».
Le Colonel Mylnik.
La situation de la Galicie offre donc à l'Ukraine Carpathique, c'est-à-dire au Reich
hitlérien, les atouts nécessaires pour engager la partie.
Aussi bien, la partie est-elle déjà en train.
Dans les premiers jours de novembre, on télégraphiait de Chust que l'organisation
nationaliste ukrainienne Oun avait désigné le Colonel Mylnik, ex-chef d'Etat-Major de
l'Armée Ukrainienne sous le gouvernement de Petlioura, comme successeur du leader
ukrainien Konovaletz, assassiné en juin dernier à Amsterdam. Qui donc est ce colonel
Mylnik ? Agé de 48 ans, c'est lui qui, pendant la Grande Guerre, fut chargé par les
gouvernements de Vienne et de Berlin de recruter et de former les légionnaires ukrainiens.
Après l'armistice, il vécut pendant dix-huit ans à l'écart de la vie politique et,
dans sa retraite de Lwow, ne s'occupa que de l'administration des biens du métropolite de
l'Eglise gréco-catholique, André Szeptycki. Dès le lendemain de l'Accord de Munich, le
Colonel quitta clandestinement la Pologne et fit un voyage d'études dans toutes les
capitales de l'Europe occidentale où vit une colonie d'émigrés ukrainiens. Puis, au
lieu de revenir à Lwow, il alla s'installer à Chust, convaincu que l'Ukraine Carpathique
était l'embryon du futur Etat qui rassemblerait bientôt, sous les plis du drapeau bleu
et jaune orné du trident, les 40 millions d'Ukrainiens divisés entre la Roumanie, la
Pologne et l'Union Soviétique. Déjà, dans la microscopique capitale dont il est, avec
le Consul général d'Allemagne, le véritable gouvernement, le Colonel Mylnik recrute les
milices qui formeront le noyau de la future Armée Nationale Ukrainienne. De même que
Masaryk constitua les légions tchécoslovaques sur le sol d'une Ukraine encore
indépendante, de même Mylnik constitue les légions ukrainiennes dans les limites d'un
territoire encore nominalement tchécoslovaque.
La fuite du Colonel Mylnik et la promptitude avec laquelle il utilisa la base
d'opérations de Chust marquent une rupture de fait, pour ne pas dire le début
d'hostilités latentes, entre la Pologne et les Ukrainiens. En 1935, alors que l'ère de
la collaboration germano-polonaise venait de s'ouvrir, le vieux parti national-démocrate
ukrainien, l'Undo, se prononça pour une tactique nouvelle : la recherche d'un
modus
vivendi avec l'Etat polonais. Son chef, Wasyl Mudryj, consentit à se faire élire d'abord
député, puis vice-maréchal de la Diète. Cependant Andrzej Mylnik, l'intransigeant, l'irréductible,
comme son prédécesseur, Konovaletz, se réservait. Il attendait l'heure fatale où l'opposition
renaîtrait entre la Pologne et le Germanisme en marche. Il considère que cette heure a
sonné. Et, sans s'attarder à de vains marchandages avec Varsovie, il forge l'instrument
de la revanche ukrainienne en comptant sur deux appuis : d'abord, les émigrés du Canada
et des Etats-Unis, dont les deniers le soutiennent comme ceux des émigrés tchèques et
slovaques soutinrent jadis Masaryk, Stefanik et Bénès ; ensuite et surtout, l'Allemagne,
son alliée de toujours qui, justement, vient d'ouvrir à Berlin la seconde faculté de
Théologie prawoslave d'Europe, d'autoriser la construction dans sa capitale d'une
nouvelle église orthodoxe et d'instituer, aux postes radiophoniques de Vienne et de Graz,
des conférences en Ukrainien.
L'inquiétude polonaise.
La Pologne a-t-elle conscience de l'imminence et de la gravité du péril ? Certes : l'agitation
permanente et la fréquence des incidents sanglants dont la Galicie polonaise est le
théàtre, suffisent d'ailleurs à la tenir en éveil.
Au début de l'été dernier, le gouvernement de Varsovie décidait de rompre avec la
politique de bienveillance qu'il menait envers l'Eglise orthodoxe, avec des interruptions
plus ou moins prolongées, depuis l'année 1925 où elle s'était vu reconnaître l'autocéphalie.
Or, dans la région qui nous concerne, la religion définit plus ou moins la nationalité
: « Dans le pays de Kholm, observe A. Van Gennep dans son
Traité comparatif des
Nationalités, je n'ai jamais pu distinguer exactement les Ukrainiens des Polonais, parce
qu'il s'ajoutait à la différence de langue une différence de religion : les catholiques
ne parlant que l'ukrainien se disaient Polonais et les Polonais convertis (par mariage
notamment) à la religion uniate se prétendaient Ukrainiens, alors qu'ils ne parlaient
que le polonais. » C'est ainsi que, le 20 juillet 1938, Mgr Szeptycky, archevêque
catholique de rite ruthène de Léopol, élevait une protestation solennelle contre
la persécution des orthodoxes : « Les événements pénibles qui se sont produits au
cours des derniers mois, écrivait le Prélat dans une lettre à tous les évêques, aux
chapitres et au clergé de la province de Galicie, me forcent à prendre la défense de
nos frères non unis. Plus de cent églises ont été démolies, d'autres, très
nombreuses, ont été fermées, d'autres encore ont été incendiées par des malfaiteurs
inconnus. La destruction s'est également étendue à des objets du culte. Les personnes
sont forcées, souvent par la violence, d'embrasser la religion catholique de rite latin,
des innocents sont battus et déportés hors de leurs villages... On ne saurait justifier
La lutte politique contre le peuple ukrainien par le souci des intérêts de l'Eglise
catholique. » Ainsi s'exprime un prélat de l'Eglise romaine. Et le même numéro de
La
Croix qui reproduit sa lettre, celui du 28 septembre 1938, publie, sous la responsabilité
de son correspondant polonais, un réquisitoire contraire : « L'orthodoxie, dans l'ancienne
Chelm, fut artificiellement cultivée et propagée par des conquérants
pour des fins de
russification. Les exploits politiques de l'orthodoxie furent accomplis par
les anciennes
autorités tsaristes qui, comme chacun sait, voulaient exterminer à la fois l'Eglise
catholique et la nation polonaise. » Sans prétendre apprécier les mérites respectifs
de ces deux thèses, le lecteur occidental ne peut se défendre de l'impression qu'elles
sont également inspirées — ou faussées — par la passion nationale. Si deux
membres éminents de la hiérarchie catholique, ressortissants du même pays, se heurtent
avec cette intransigeance et cette violence parce que l'un se sent ukrainien et l'autre
polonais, on imagine l'acuité du problème galicien ; à vrai dire, le Pays de Chelm et
la Volhynie forment une véritable poudrière qu'une allumette suffirait à faire sauter.
On ne s'étonnera donc pas de l'inquiétude qui s'empara de la Pologne lorsqu'elle vit
s'approcher l'Allemand, porteur d'une torche incendiaire. La naissance d'une Ukraine
indépendante ou autonome, fût-elle aussi petite que l'Ukraine Carpathique, aux
frontières mêmes de la Galicie, est en elle-même une menace directe pour l'intégrité
territoriale de la Pologne : il n'était même pas nécessaire, pour que le gouvernement
de Varsovie s'en convainquît, de la fuite précipitée du Colonel Mylnik qui, depuis
vingt ans, il n'est pas inutile de le rappeler, administrait les biens de ce même Mgr
Szeptycky auquel « la lutte politique contre le peuple ukrainien » arracha les cris
d'une protestation véhémente.
Ainsi, la phase aigué de la crise de septembre était à peine terminée qu'on vit la
Pologne brutalement chassée du cercle des nations protégées, auxquelles le Reich
consent à jeter les miettes de ses vic-
toires. Le Colonel Beck avait lieu d'être fier d'une politique qui lui avait permis de
régler avantageusement le litige polono-lithuanien à la faveur de l'Anschluss, et de
faire main-basse sur Teschen et les dix-huit mines de charbon les mieux équipées
d'Europe à la faveur du démembrement de la Tchécoslovaquie. Il ne lui manquait même
pas la satisfaction morale d'envahir le sol d'une alliée de la France, ressuscitée comme
la Pologne par la victoire française, avec une armée dotée de son équipement et de son
matériel par des emprunts contractés à Paris ou à Rambouillet. Mais il n'avait pas
encore regagné Varsovie que le Ministre des Affaires étrangères de la République
polonaise devait songer à une nouvelle bataille, celle-là perdue d'avance. On sait avec
quel acharnement désespéré M. Beck s'efforça de conjurer la menace ukrainienne, ou
plutôt de l'étouffer dans l'œuf; la seule façon d'éviter que le drapeau de l'indépendance
ukrainienne ne flottât sur la nouvelle Europe, était, soit de partager l'Ukraine
Carpathique entre la Pologne et la Hongrie (a-t-on remarqué combien la notion de partage
est entrée profondément dans l'esprit de certains Polonais ?) soit de la rattacher
purement et simplement à la Hongrie dont elle fit partie jusqu'au Traité de Trianon.
Appel à Mussolini, visite au Roi de Roumanie, concentration de troupes à la frontière
ruthène, incursions même en territoire carpathique d'agents polonais ou magyars qui
parvinrent en plusieurs endroits à fomenter des troubles : rien n'y fit. Lorsque sur l'invitation
même de l'Italie fasciste, la Pologne dut renoncer au dessein dans lequel le Duce et le
Comte Ciano avaient tout fait pour la fortifier, la milice ukrainienne comptait déjà
plus de 100.000 hommes et un colonel allemand avait pris ses quartiers à Chust. C'est en
vain que M. Fencik, ancien ministre, avec M. Brody, du premier gouvernement autonome de
l'Ukraine Carpathique, avait lancé de Budapest, un appel radiodiffusé aux Ruthènes
d'Amérique. C'est en vain que l'Agence italienne Stefani avait tranquillement câblé que
le gouvernement ukrainien venait d'inviter les troupes magyares à pénétrer en Russie
subcarpathique pour y « rétablir l'ordre et la sécurité ». C'est en vain que le poste
national de radiodiffusion de Budapest avait annoncé la fuite de Mgr Volosin. C'est
en vain même que le correspondant à Budapest du
Daily Mail, organe de Lord Rothermere
qui, de temps en temps, évoque avec nostalgie le temps où il espérait se faire
couronner Roi de Hongrie, avait téléphoné textuellement à Londres : « La guerre entre
les irréguliers de six nations se développe dans toute l'Ukraine carpathique... Des
Ruthènes, des Hongrois et 60.000 Polonais livreraient de violents combats aux Tchèques,
aux Ukrainiens et à
20.000 Allemands. Les pertes seraient élevées de part et d'autre ». Les services du
Dr Gœbbels n'avaient même pas pris la peine de s'indigner contre « ces fausses
nouvelles », qui, pour une fois, semblent bien ne pas avoir été vraies, ou de les
attribuer à quelque conjuration juive et bolchevique. Un simple avertissement à Benito
Mussolini avait suffi à déjouer la savante
combinazione encouragée ou agencée par Rome.
C'est tout au plus si le Bureau de Presse Ruthène, installé à proximité du Consulat
général d'Allemagne à Chust, avait jugé bon de publier ce communiqué humoristique en
date du 20 novembre : « Les terroristes hongrois et polonais poursuivent leurs
entreprises dans la région frontière de la Russie subcarpathique. Cette nuit, ils ont
attaqué la commune de Rakosin, à 20 kilomètres de la frontière polonaise... Ils ont
laissé sur le champ de bataille quatre morts... A Torun, les terroristes, postés sur une
colline environnante, ont tiré sur la commune, tué une fillette de dix ans et un garçon
de huit ans... Un calme parfait règne dans le pays. »
Cependant, le même « calme parfait » régnait en Galicie polonaise. Dès le 2
novembre, date de l'Arbitrage de Vienne, une grande manifestation s'était déroulée à
Lwow. A la suite d'une cérémonie religieuse, qui avait rassemblé une foule innombrable
à l'Eglise orthodoxe de Saint-Jur pour commémorer le vingtième anniversaire de la
proclamation de l'Indépendance ukrainienne, plusieurs milliers de jeunes gens avaient
traversé la ville en conspuant la Pologne. En vain, la police tenta-t-elle de les
disperser. Les manifestants se regroupèrent sur la Place du Marché et brisèrent les
vitres de l'Hôtel de Ville. L'affaire se compliqua lorsque les étudiants de l'Ecole
polytechnique polonaise voulurent contre-manifester. On ignore le nombre des blessés
comme celui des arrestations. Mais on sait que des renforts de police durent être
expédiés d'urgence à Lwow. Depuis lors, des bagarres se produisent presque chaque jour.
De nombreuses émigrations clandestines en direction de Chust sont constatées. Les
Polonais affirment que les milices ukrainiennes sont déjà entrées en action sur divers
points. Les Ukrainiens se plaignent, pour leur part, d'être victimes d'une répression
pire que celle qui, en 1930, parvint à émouvoir la S. D. N. et son rapporteur japonais :
les hôpitaux galiciens seraient combles ; plus de mille arrestations auraient eu lieu ;
non seulement la Pologne continuerait la conversion massive et forcée des Orthodoxes ou
des Uniates au catholicisme de rite latin, mais encore elle prétendrait interdire l'usage
en Galicie de l'alphabet cyrillique et du calendrier Julien. Le 4 décembre, un coup de
théàtre se produisait à la Diète : les députés ukrainiens, qui
représentent exclusivement la tendance modérée de l'ukrainisme et ne purent être
élus que sur des listes mixtes avec l'appui du gouvernement, prirent soudain une attitude
protestataire. Non seulement, ils s'indignèrent contre les sévices dont leurs
compatriotes seraient victimes, mais encore ils reprochèrent vivement à la diplomatie
polonaise d'avoir prétendu contrecarrer la formation de l'Ukraine carpathique en
réclamant (avec une insistance qui n'a pas encore entièrement désarmé) la
reconstitution de la frontière polono-hongroise abolie, en 1772, par le premier partage.
Un pugilat s'ensuivit, et le Maréchal de la Diète eut le plus grand mal à mettre terme
au désordre. Le 9 décembre, députés ukrainiens et représentants de la Volhynie
revenaient à la charge et réclamaient l'autonomie pure et simple, c'est-à-dire un
gouvernement et une Diète séparés, qui auraient à connaître de tous les accords
internationaux conclus par Varsovie. A peine le gouvernement polonais avait-il repoussé
sèchement ces « prétentions extravagantes » qu'il découvrait un complot ourdi pour
favoriser l'évasion vers la frontière allemande des terroristes ukrainiens qui, en 1934,
assassinèrent le Ministre de l'Intérieur, le Colonel Pieracki.
Mais la riposte polonaise ne se limite pas à cette intransigeance et à ces mesures de
répression. En face du péril commun qui menace la domination varsovienne en Galicie et
la domination soviétique en Ukraine russe, le gouvernement polonais esquisse le mouvement
le plus logique (et pourtant le plus inattendu) en direction de Moscou. Dès le lendemain
de l'Accord de Munich, une série d'entretiens eurent lieu entre M. Litvinof, commissaire
du Peuple aux Affaires étrangères, et M. Grzybowski, ambassadeur de Pologne. Ils
aboutirent, le 27 novembre, à la publication d'un communiqué aux termes duquel :
1. Toutes les conventions polono-soviétiques existantes, y compris le Pacte de
non-agression du 25 juillet 1932, demeurent, dans toute leur étendue, la base des
relations entre la Pologne et l'U. R. S. S. « Le Pacte de non-agression conclu pour une
période qui court jusqu'au 31 décembre 1945, présente une base suffisamment large pour
garantir l'intangibilité des relations pacifiques entre les deux Etats. »
2. Les deux gouvernements envisagent favorablement l'augmentation de leurs échanges
commerciaux.
3. Les deux gouvernements sont d'accord sur la nécessité de régler rapidement toutes
les questions pendantes entre les deux pays et notamment les derniers incidents frontaliers.
On peut certes prétendre que la Pologne se borne ainsi à demeurer fidèle au principe
d'une politique d'équilibre, qui la porte à compenser à l'Est tout accroissement des
forces de sa voisine occidentale, et réciproquement. On peut même se rappeler que Moscou
demanda toujours la conversion en pacte d'assistance du Pacte de non-agression, que la
Pologne refusa obstinément de lui donner satisfaction, et qu'aujourd'hui, c'est le point
de vue polonais qui triomphe. Il n'en reste pas moins que le problème ukrainien vient
d'introduire une première altération dans le trinôme Allemagne-Pologne-Russie. Le Reich
ne s'y est pas trompé, dont la presse, dès le 28 novembre, avertissait le gouvernement
de Varsovie qu'il était en train de « jouer un jeu fort dangereux ». Et on est en droit
de penser que la proximité du péril a dissipé bien des illusions en Pologne, quand on
lit dans l'
Illustrowany Kurjer Codzienny, sous la signature d'un ami du colonel Beck, M.
Pruszynski, cet appel discret à la nation française : « Ce peuple lucide et raisonnable
finira par comprendre que son salut, dans les circonstances présentes, lui commande de
chercher des alliés forts, et de s'entendre avec les uns pour résister aux autres. »
Bien que la Pologne elle-même l'ait souvent oublié, il n'est pas inutile de rappeler à
la France qu'elle est liée par un traité d'alliance envers Varsovie, comme elle l'était
hier envers Prague.
Certes, il se trouve encore des Polonais pour espérer que leur pays, loin d'être
victime de l'opération, y figurera, une fois de plus, comme cobénéficiaire. Après
avoir, en janvier 1934, reconnu pour une durée de dix ans l'intangibilité des
frontières germano-polonaises, le Reich s'employa subtilement à réconcilier les
Ukrainiens de Galicie avec la Pologne. Les chefs de L'U. N. D. O. (Union Nationale
Démocratique de I'Ukraine) qui était alors la plus puissante organisation ukrainienne du
pays, acceptèrent, sur l'avis de l'actuel Vice-Maréchal de la Diète Wasyl Mudryj,
d'oublier leurs querelles avec la Pologne pour favoriser une opération germano-polonaise
contre l'Union soviétique : « Les Soviets, écrivait alors leur organe officiel
Dilo,
sont menacés d'un partage de leur Empire. Devant la Pologne se dresse le dilemme suivant : ou bien observer passivement le jeu des forces qui travaillent à changer le statu quo
territorial de l'Europe orientale, ou bien s'associer à ceux qui désirent justement
instaurer un équilibre nouveau. Quant à nous autres, Ukrainiens, nous sommes des
révisionnistes avérés et intransigeants. Tout notre intérêt nous porte à souhaiter
un accord international qui éliminerait les Soviets. » Cette tactique s'inspire d'un
précédent: lorsque, le 4 février 1919, les bolcheviks chassèrent
de Kiev le Directoire ukrainien, les vaincus dont Petlioura est demeuré le plus
célèbre, n'eurent d'autre recours que de faire appel à la Pologne ; le 21 avril 1920, l'accord
fut conclu ; il faisait bon marché des Ukrainiens de Galicie, que la Pologne maintenait
sous sa domination contre leur gré et qui s'étaient soulevés pour proclamer, au début
de 1919, à Lwow, la République ukrainienne de l'Ouest, puis son rattachement à la
République dniéprovienne ; le seul résultat de cette opération fut de hâter l'écrasement
de l'Ukraine sous le double coup que lui assénèrent les Russes rouges de Trotsky et les
Russes blancs de Dénikine. Mais le choix des hommes qui recrutent en Ukraine carpathique
les futurs légionnaires ukrainiens, et l'accord polono-russe du 27 novembre, par lequel
Staline renonce en somme à jouer la carte ukrainienne contre Varsovie, démontrent
suffisamment que le Maréchal Smygly-Rydz ne retournera pas à Kiev (où il fut commandant
des troupes polonaises en 1920) comme allié du Reich ou chef de ses avant-gardes : le
Colonel Mylnik, en qui le Reich a placé sa confiance, n'est pas homme à laisser Lwow, sa
patrie, sous le joug polonais ou à laisser, d'avance, mutiler la Grande Ukraine.
Le 5 décembre, comme M. Von Ribbentrop faisait route vers Paris, le
Daily Express
publiait une déclaration d'un certain Prince Léon Rezumowski, un des chefs de « la
nouvelle armée ukrainienne ». Même s'il est vrai, comme on nous l'affirme de bonne
source, que ce personnage ait usurpé sa dignité princière et ne soit qu'un habile
aventurier, le crédit dont il jouit à Chust donne un poids singulier à ses paroles :
«
Dans quelques mois, au plus tard en juin, dit-il, quarante-trois millions d'Ukrainiens
demanderont leur indépendance. Cette demande sera appuyée par une armée nationale de
deux cent mille hommes et par Adolf Hitler. Si la Russie soviétique ou la Pologne
refusent aux Ukrainiens l'autonomie, nous nous battrons. »
«
Depuis des années, nous attendons la justice. Nous avons eu foi dans les
démocraties. Elles ne nous ont donné ni aide ni espoir. Maintenant, l'Allemagne nous
offre et l'aide et l'espoir. »