Voici donc les deux Titans face à face. Après vingt ans de paix, coupés par plus de
dix années de collaboration économique et militaire, le germanisme revient rôder aux
alentours de la Grande Plaine. Il semble que l'Allemagne et la Russie ne se soient achar-
nées sur leur propre chair pour la plier aux rigueurs d'un régime ou aux volontés
d'un homme, qu'en vue du jour fatal où elles s'affronteraient de nouveau. Mais quel est
le champ délimité pour ce duel ? Que signifie la formule : Berlin contre Moscou ? Et
l'épopée hitlérienne, comme l'épopée napoléonienne, risque-t-elle de venir se briser
sur les remparts roses du Kremlin ?
Ya-t-il une unité russe ?
En février 1937, une revue allemande étroitement contrôlée par le Ministère de la
Propagande publiait un article de Paul Rohrbach, celui que, dès 1918, les journaux de
Kiev appelaient « le grand promoteur de l'indépendance ukrainienne ». Quelle est
l'idée centrale de cet article ? La faute capitale du Reich impérial, de 1914 à 1918,
fut de croire à l'unité russe, alors que la Russie n'était et n'est en réalité qu'un
gigantesque mensonge. Russie tzariste et Russie bolchevique sont deux expressions
géographiques et historiques qui recouvrent une variété presque indéfinie de peuples
doués d'une culture nationale, d'une ethnologie et d'un passé propres, tous également
opprimés par Moscou et par Pétrograd. Si, au lieu de se laisser plus ou moins
consciemment aveugler par un sentiment de solidarité dynastique, l'Allemagne de Guillaume
II s'était armée, pour lutter contre la Russie, du principe des nationalités, si elle
s'était assigné pour fin principale de désarticuler le Colosse en lui arrachant ses
membres allogènes, la guerre eût été victorieuse et se fut terminée deux ans plus
tôt. En bref, la Russie doit être considérée comme une vaste Tchécoslovaquie ; de
même que le démembrement et la « Gleischaltung » de la République tchécoslovaque
furent des opérations très simples à dater du moment où les particularismes
germanique, slovaque, polonais, hongrois et ruthène furent utilisés contre Prague, de
même Rohrbach définit la lutte du germanisme contre la Russie comme l'affranchissement
des nationalités asservies. Cette attitude est d'ailleurs fondée sur une tradition
historique très ancienne. Dès 1791, lorsque Catherine II eut définitivement supprimé
le hetmanat ukrainien, une mission, partie d'Ukraine sous la direction de Kapnist, se
rendit auprès de Herzberg, Chancelier de Frédéric-Guillaume II : un appui lui fut
formellement promis « pour le cas d'une guerre », qui n'eut pas lieu. Soixante ans plus
tard, pendant la Guerre de Crimée, il y avait en Prusse un Wochenblattpartei, qui
recommandait au Roi de se faire, contre le Tsar, le champion de l'indépendance
ukrainienne ; son chef était M. Bunsen, ministre
de Prusse à Londres, qui a laissé un fort curieux Mémoire sur ce sujet. En 1887,
Saint-Pétersbourg est vivement ému par un article du philosophe Hartmann sur le royaume
de Kiev, dont l'inspiration est généralement attribuée à Bismarck. Enfin, pendant la
Grande Guerre, le commandement allemand ne mérite que partiellement les reproches dont
Paul Rohrbach l'abreuve : avec moins de souplesse sans doute que les Austro-Hongrois, il
utilise les services des intellectuels ukrainiens émigrés en Galicie pour inciter à la
désertion ou à la rébellion les soldats originaires de la Russie-Mineure.
Une double constatation permettra de préciser le sens de la tactique allemande. En
premier lieu, il s'est trouvé des Français et des Anglais pour faire à leur
gouvernement exactement le même reproche que Paul Rohrbach à l'Allemagne. Après
l'évacuation de l'Ukraine par l'armée allemande, les alliés hésitèrent entre les deux
moyens possibles de combattre le bolchevisme ; ou s'appuyer sur le Directoire ukrainien,
comme le leur recommandaient leurs représentants à Kiew, le Général Tabouis et M.
Picton-Bagge ; ou s'appuyer sur les blancs. Dans la préface d'un ouvrage sur
l'intervention française en Russie, 1918-1919,
Souvenirs d'un Témoin, par M. Jean
Xydias, on peut lire ces lignes sous la signature de M. René Pinon : « Votre opinion est
que les Français débarqués à Odessa ont été trompés sur la situation réelle de la
Russie, et notamment de l'Ukraine, et que, s'ils avaient été mieux renseignés, ils
auraient pu trouver un appui efficace en Petlioura et ses partisans. Mais qui donc, en
France, alors, se doutait qu'il existàt un particularisme ukrainien pouvant aller
jusqu'au séparatisme ? Le nom même d'Ukraine avait disparu de la carte et l'on ne
connaissait plus que les Petits Russes, qui ne paraissaient guère différer des Grands
Russes. » Tel était en effet le résultat d'un enseignement influencé, sinon déformé,
par l'alliance russo-française d'une part, et, de l'autre, par les affinités
traditionnelles de la France et de la Pologne. En 1922, M. Emile Haumant, professeur à la
Sorbonne, publiait encore un ouvrage, d'ailleurs remarquable sur
Le problème de l'unité
russe, qui nie presque totalement l'existence d'un problème ukrainien. En second lieu,
rien n'éclaire mieux la thèse d'un Rohrbach, c'est-à-dire en somme la thèse du
national-socialisme allemand, que la violence avec laquelle elle est combattue par les
Russes blancs. Comme il est naturel, l'émigration tzariste repousse avec horreur l'idée
d'un démembrement de l'Empire russe. Sans doute a-t-on pu voir, à quelques moments,
certains ukrainiens et certains blancs rapprochés par leur haine commune du bolchevisme,
de même que les tirailleurs galiciens, en 1919, épousèrent accidentellement la cause
de Denikine. Mais ces accidents sont toujour passagers. Il n'existe pas de réquisitoire
plus sévère et plus schématique à la fois contre « La Chimère ukrainienne » que
ceux de M. de Goulévitch ou de M. Stolypine, c'est-à-dire des chefs de « La Société
des Amis de la Russie nationale ». Or, le 20 novembre dernier, cette Société, que
préside le Sénateur Henry Lémery, se réunit à Senlis dans l'antique abbaye de
Saint-Vincent pour commémorer le souvenir de la fondatrice du Monastère, Anne de Russie,
femme de Henri I
er, Roi de France, fille de Jaroslav le Sage et petite-fille de
Saint-Wladimir. « Pourquoi, écrivent les frères Tharaud, les Amis de la Russie
nationale ont-ils éprouvé le besoin de fêter cette Reine Anne, qui vivait, il y a deux
siècles et s'en allait rejoindre dans l'oubli la Sœur Anne des Contes de Fées ? Eh
bien! la raison est très simple. Les Russes de Paris ont voulu manifester ainsi la
profonde inquiétude qui leur étreint le cœur. L'ancien Duché de Kiev, berceau de la
nation russe, est aujourd'hui menacé par la propagande allemande. La fête de Senlis
étant donnée pour rappeler que Petite Russie, Grande Russie, c'est tout un, et qu'on ne
saurait légitimement séparer de Moscou cette ville de Kiev, qu'on appelle justement la
Mère des Villes russes. »
Petite Russie, Grande Russie, c'est tout un : voilà justement l'antithèse de la
doctrine nazie. D'où cette conclusion, surprenante pour ceux qui considèrent le futur
duel russo-allemand comme un choc d'idéologies rivales : le Reich prétend, non
pas
libérer la Russie de la tyrannie bolchevique, mais libérer de la tyrannie russe les
nationalistes allogènes de l'empire.
Prométhée.
Mais qu'entend-il au juste par nationalités allogènes ?
La réponse tient dans un mot: Prométhée.
Le 1
er octobre 1938 paraissait à Paris, sous la direction de M. Alexandre Choulguine,
ancien ministre des Affaires étrangères d'Ukraine, le premier numéro d'une revue
consacrée à l'ensemble des « peuples non russes dispersés sur l'énorme étendue de
l'Union soviétique ». Cette publication, qui fait suite à une autre beaucoup plus
modeste, a pris le titre de
Revue de Prométhée. Comment justifie-t-elle ce patronyme ?
« Le XIX
e siècle a été avec le début du XX
e l'époque où l'idée nationale a joué
dans le monde un rôle de tout premier ordre. Cette idée, dans la conscience française,
est presque identique à la conception de l'Etat : c'est l'Etat par excel-
lence qui a créé la nation française. Il n'en est pas ainsi pour certains peuples de
l'Europe centrale ou orientale : vaincus, placés sous la domination d'un Etat régi par
un autre peuple, ils ont eu « un réveil » de leur conscience nationale, de leur
conscience patriotique.
« Tandis que les mouvements nationaux bouleversaient l'Europe occidentale, l'Est
paraissait sommeiller. Le grand public savait-il seulement que la Pologne et la Finlande
soutenaient une lutte semblable pour leur indépendance nationale ? On ignorait
complètement (sauf quelques rares spécialistes) ce qui se passait chez les autres
peuples « allogènes » de l'Empire. Pourtant, les mouvements nationaux existaient depuis
longtemps chez les peuples baltes, en Ukraine, au Caucase; au Turkestan, ainsi que chez
tous les peuples musulmans, englobés dans l'immense Empire russe, en apparence
tout-puissant.
« La défaite et la Révolution de 1917 firent apparaître au grand jour tous ces
mouvements qui aboutirent à la fondation spontanée de nombreux Etats nationaux.
« La Géorgie a été reconnue par toutes les grandes puissances et certaines autres.
De même : l'Azerbeydjan et le Caucase du Nord, l'Arménie ont eu un sort analogue.
L'Ukraine fut la première à proclamer son indépendance et fut aussi reconnue par les
puissances étrangères.
« Les Etats plus proches de la périphérie orientale (Finlande, Etats baltes,
Pologne) obtinrent leur assimilation complète aux autres Etats européens et purent
victorieusement repousser l'assaut de Moscou qui, dès la prise du pouvoir par les
bolcheviks, avait repris sa traditionnelle politique d'expansion, politique invariable et
impérialiste aussi bien sous le régime tzariste que sous le régime communiste.
« D'autres, comme la Ruthénie blanche, l'Ukraine, la Caucasie du Nord, la Géorgie,
l'Azerbeydjan, l'Arménie ne purent tenir tête simultanément à la reconquête moscovite
et aux attaques des Russes dits « nationaux ou blancs », qui cherchaient à soumettre à
leur pouvoir les régions d'où ils pourraient combattre le « bolchevisme » tout en
maintenant les « anciennes provinces » dans la sujétion de « l'Empire un et
indivisible ».
« Malgré la reconquête par Moscou et l'incorporation forcée dans l'Union
soviétique, nulle part les mouvements nationalitaires ne s'éteignirent. Tout au
contraire, on peut constater que, si la Révolution de 1917 révéla les tendances
séparatistes de ces peuples, la victoire soviétique et la domination de Moscou leur
donnèrent
conscience de leur force et exaltèrent leur volonté de libération.
« Dans l'ensemble, les peuples non russes de l'U. R. S. S. représentent plus de la
moitié de la population totale de l'Union. Pour ces peuples, la vieille légende de celui
qui, pour avoir voulu donner la flamme éternelle aux hommes, fut enchaîné et cloué à
un rocher des Monts du Caucase, prend la valeur d'un symbole :
« Derrière les monts géants surgissent des monts encore,
Cachés par les nuages et l'infortune du sort.
C'est là qu'à Prométhée, sur son rocher sanglant,
Le Vautour fait subir un odieux chàtiment ;
Chaque jour que Dieu donne, il lui meurtrit les reins,
Brisant et arrachant son cœur noble et serein,
Brisant et arrachant, mais ne pouvant extraire
Tout le sang, qui bouillonne, qui renaît et s'embrase
Pour ranimer là-bas cette foi séculaire
En la juste victoire du libre et grand Caucase. »
« Chevtchenko, le barde de l'Ukraine, paraphrasé par Janus, avait raison. Le vautour
rouge ou noir n'a pas brisé le cœur du Caucase, ni celui de tous ces peuples opprimés.
Ils vivent toujours et, comme leur symbole Prométhée, ils verront leurs fers brisés.
IIs seront libres. »
Les statistiques et les cartes publiées par le Bureau ukrainien de Berlin, que les
théoriciens nazis du pangermanisme reprennent volontiers à leur compte, traduisent, dans
un langage plus dépouillé, le lyrisme prométhéen.
Il est certes impossible d'aller « libérer » les Yacoutes, d'origine turque, du
Nord-Est de la Sibérie, ou les cinq Républiques du Turkestan, cet énorme pays de l'Asie
centrale, la dernière acquisition des Tzars qui, un an avant la Révolution de 1917, se
soulevait contre la Russie : leurs territoires n'offrent d'ailleurs pas d'intérêt
stratégique ou de ressources écohomiques dignes d'exciter la compassion de la
généreuse Allemagne pour les « peuples opprimés » qui les habitent.
Les limites de la Grande-Ukraine.
Mais l'éloquence des textes démontre que le champ d'expansion demeure assez large
pour se prêter aux ambitions les plus audacieuses :
1. L'Ukraine, telle qu'elle est dessinée sur la carte berlinoise dont nous avons la
reproduction sous les yeux, couvre 900.000 ki-
lomètres carrés et 48 millions d'habitants. Elle est donc beaucoup plus grande et
notablement plus peuplée que la France. Elle se compose :
a) de 14.000 kilomètres carrés et de 650.000 habitants pris sur la Tchécoslovaquie.
b) de 22.000 kilomètres carrés et de 1.100.000 habitants pris sur sur la Roumanie.
c) de 138.000 kilomètres carrés et 7 millions d'habitants pris sur la Pologne.
d) de 730.000 kilomètres carrés et 34 millions d'habitants pris sur l'U. R. S. S.
Dans les quatre pays intéressés, la « Grande Ukraine » annexerait donc une forte
proportion d'allogènes. Les estimations les plus favorables ne donnent en effet guère
plus de 40 millions d'Ukrainiens dans le monde entier, dont un million en Sibérie et un
million en Amérique du Nord. Mais c'est surtout la délimitation de la future Ukraine sur
le territoire aujourd'hui soviétique qui paraît à la fois surprenante et révélatrice.
Depuis quand l'Ukraine comprend-elle la Crimée et le Kouban ? Depuis quand s'étend-elle
sur les rives de la mer Noire, des bouches du Danube aux pentes du Caucase, pour atteindre
la mer Caspienne ? Que deviennent, en vertu de ce curieux système, les Circassiens et les
Tartares, en majorité musulmans,qui menèrent contre Catherine II, Nicolas I
er et
Alexandre II une lutte entièrement distincte de celle des Ukrainiens et, dès 1917, se
groupèrent dans la République du Caucase du Nord ? Il est vrai que la question perd un
peu de son intérêt, quand on s'aperçoit que les cartes allemandes font figurer un îlot
ukrainien à proximité de Saratov, afin que la Grande Ukraine ait un point de contact
avec la République des Allemands de la Volga !
2. Une fois que l'Allemagne aura détaché de la Russie un Etat ukrainien élargi
jusqu'à la Caspienne et jusqu'au Caucase, la Transcaucasie se trouvera coupée de la
Russie. Autant dire qu'elle tombera nécessairement sous la domination de la puissance
maîtresse du Caucase du Nord. Or, les trois nationalités transcaucasiennes représentent
une dizaine de millions d'individus ; sur le versant occidental regardant la mer Noire, la
Géorgie, chrétienne orthodoxe, qui forme une unité ethnique et géographique très
nettement délimitée ; sur le versant orienté du côté de la mer Caspienne,
l'Azerbaïdjan, peuplé d'une race ouralo-altaïque de religion musulmane, qui parle une
langue extrêmement proche du turc osmanli ; enfin, au sud de Tiflis, l'Arménie
caucasienne.
Il n'est pas inutile de rappeler que la Géorgie, l'Arménie et l'Azerbaïdjan
profitèrent des révolutions russes pour proclamer leur indépendance ; que leurs
demandes d'admission furent écartées de justesse par la Société des Nations ; enfin,
que la Géorgie fut reconnue
de jure par la France et par l'Angleterre quinze jours
exactement avant l'entrée des troupes soviétiques sur son sol.
3. La conception germanique du Principe des Nationalités appliquée à l'Empire russe,
permet encore de tenter, en cas de besoin, une opération stratégique ou une manœvre de
diversion par le Nord.
La route du nord.
En premier lieu, le Territoire de Memel offre le moyen de prendre pied sur la route
septentrionale. Il y a longtemps que « le Parti des Allemands mémelois », organisé sur
le modèle du
Sudetendeutschen partei, avec un certain docteur Neumann en guise de Konrad
Henlein, avait fixé les élections du 11 décembre à la Diète locale comme le prélude
d'un Anschluss. Le régime de large autonomie dans le cadre de l'Etat lithuanien, fixé
par le Conseil de la S. D. N. en 1924, était pourtant conforme à la nature des choses :
si la majorité de la population du territoire était allemande, on ne comprendrait pas
pourquoi le Parti des Allemands de Memel s'est toujours adressé à sa clientèle
électorale par l'intermédiaire d'un journal rédigé en langue lithuanienne. Mais, à
dater du jour où l'ordre était venu de Berlin de transformer ces élections en
plébiscite, il ne restait plus qu'à user des méthodes glorieusement éprouvées dans
les régions sudètes : un « service d'ordre » composé de jeunes Allemands fit régner
à Memel une terreur telle que, dès le début de décembre, la plupart des familles
israélites avaient plié bagages ; la police autonome en était réduite à tolérer les
bagarres quotidiennes, et même les assassinats pourvu que les victimes fussent
lithuaniennes ; dans ces conditions, la formation d'un Directoire allemand n'était guère
douteuse. Que pouvait faire le gouvernement lithuanien, sinon capituler ? A vrai dire, son
choix était fait depuis que M. Lozoraitis, partisan d'une entente avec les démocraties
occidentales, avait dû, au lendemain de Munich, quitter le Ministère des Affaires
étrangères, et que le gouvernement Mironas avait été complété par deux nouveaux
Ministres issus de l'entourage de l'ancien dictateur germanophile Valdemaras. On
s'explique désormais pourquoi, au lendemain de l'Anschluss, Berlin empêcha la Pologne,
soucieuse de compenser chaque progrès du germanisme par une victoire spectaculaire,
d'annexer purement et simplement la Lithuanie. Il pouvait être utile de garder un Etat de
plus à mettre au pas.
Mais comment cette Gleischaltung ne s'étendrait-elle pas aux trois pays baltes et à
la Finlande, dont la population totale ne dépasse pas neuf millions d'habitants, à dater
du jour où le Reich serait en mesure de l'imposer? Ici encore, une tradition allemande
est à renouer : quelques mois avant la défaite, la Lithuanie et la Finlande se virent
imposer un Prince allemand ; l'Esthonie et la Lettonie étaient destinées à former deux
autres duchés ; en 1919, c'est en Lettonie que la diplomatie allemande joua sa dernière
carte, en suscitant l'intervention de l'armée germano-tchèque dirigée par l'aventurier
Bermondt-Avaloff, cet ancien chef de musique promu au grade de Général.
Or, on n'oubliera pas que la situation stratégique des pays baltes offre un intérêt
majeur pour une puissance qui est à la recherche de bases navales dans la Baltique : les
îles esthoniennes de Saaremaa et Himaa couvrent l'entrée du golfe de Riga ; des
batteries côtières installées à Helsinki et à Tallinn, aussi rapprochées que Calais
et Douvres, peuvent bloquer la marine soviétique à Cronstadt, surnommée la « Malte de
la Baltique ».
Il faut croire que le sentiment du péril grandit dans les pays intéressés, puisque
la Suède, d'accord avec la Finlande, vient de renoncer au désarmement de l'Archipel
d'Aaland, qu'elle avait toujours regardé comme le premier axiome de sa politique
extérieure. Aujourd'hui, les Suédois, comme les Finlandais, considèrent que la
neutralité des îles doit être défendue. Au cours d'une conférence finno-suédoise qui
s'est tenue à Helsinki, les représentants des Aalandais, population d'une trentaine de
milliers d'individus de langue et de culture suédoises qui jouissent d'une large
autonomie dans le cadre de l'Etat finlandais, ont accepté, sur le conseil pressant de la
Suède, la militarisation de leur Archipel dont le désarmement était garanti par le
Traité de 1856 et par le Traité de 1921, que dix puissances contre-signèrent. Pourquoi
cette insistance des Suédois ? Parce que, si les îles d'Aaland dont l'importance est
essentielle à la protection de Stockholm et à la liberté de navigation dans le golfe de
Botnie, tombaient au pouvoir d'une grande puissance baltique, la Suède risquerait d'être
entraînée dans le conflit auquel elle veut à tout prix demeurer étrangère.
De ce conflit, quel serait l'enjeu ? La Carélie et l'Ingrie, provinces de l'Union
soviétique, sont habitées par une population incontestablement finnoise. Les Alliés
s'opposèrent à ce que la Finlande se les agrégeât, pour la même raison qui les
poussait à soutemr Dénikine et Wrangel contre l'Ukraine et les Républiques caucasiennes
: ne pas affaiblir la Russie, qui ne pouvait manquer de se délivrer du bolche-
visme avant six semaines et de reprendre, comme au bon vieux temps, sa place dans une
nouvelle Triple Entente. Mais pourquoi le Reich, s'il s'implante à Helsinki
n'utiliserait-il ou ne réveillerait-il pas l'irrédentisme finlandais ? D'autant plus que
la conquête de la Carélie couperait Léningrad de Moscou et de la Mer Blanche, porte de
salut de la Russie septentrionale.
Mais cette attaque par le flanc n'est que l'aspect complémentaire du plan. L'essentiel
demeure le retour à Odessa et l'organisation du monde prométhéen au bénéfice du
germanisme. Or, les ressources de cette région suffisent amplement à expliquer les
convoitises dont elle est l'objet.
1.
Dans l'ordre économique :
Dans ses
Souvenirs de Guerre, Ludendorff justifie l'intérêt porté par le Reich
impérial à la Russie mineure en invoquant trois raisons : les céréales de l'Ukraine,
le charbon du Donetz et le pétrole de Bakou. Dans les écrits nationaux socialistes, à
commencer par
Mein Kampf, la même formule revient comme un leit-motiv.
a) La fécondité extraordinaire du sol ukrainien, constitué en grande partie par la
« terre noire » ou « tchernoziom » lui assure la toute première place dans la
production agraire de la Russie. Avant la guerre, plus de la moitié du blé exporté par
l'empire russe provenait d'Ukraine. Aujourd'hui, les estimations les plus rigoureuses la
jugent en état de fournir, en moyenne, de 80 à 85 millions de quintaux de blé, de 40 à
50 millions de quintaux de seigle, de 30 à 35 millions de quintaux d'orge. Ce sont là
des chiffres minima. D'après l'Institut agronomique ukrainien de Podebrady, l'Ukraine,
dont la population représente 17 % de celle de l'U. R. S. S., produirait 45 % des
céréales récoltées sur l'ensemble du territoire soviétique : or, l'Union soviétique
donne environ 200 millions de quintaux de blé, 200 millions de quintaux de seigle et 60
millions de quintaux d'orge.
La betterave à sucre, qui était cultivée en Ukraine dès la fin du siècle passé,
forme le second élément de sa richesse agricole : près d'un million d'hectares sont
aujourd'hui consacrés à cette culture. Enfln la culture du coton dont on connaît le
rôle considérable dans la fabrication des explosifs, vient d'être introduite et semble
pouvoir réussir.
Au point de vue industriel, les réserves géologiques de l'Ukraine
sont évaluées à près de 70 milliards de tonnes et l'extraction annuelle atteint 80
millions de tonnes. La qualité de la houille du Donetz la place au premier rang des
industries extractives russes. A 500 kilomètres à l'Ouest du Donetz se trouvent les
gisements de fer de Krivoï-Rog, dont les dépôts de quartzites ferrugineux sont estimés
à plus de 20 milliards de tonnes. On n'aura garde de négliger la force hydraulique qui
s'ajoute désormais à l'énergie houillère : la première station hydro-électrique
d'Europe, d'une puissance de 558.000 kilowatts, est alimentée par le Dniepr. Enfin, au
cours de ces dernières années, on a découvert des traces de pétrole dans les environs
de la Mer d'Azov.
On a vu que les cartes de la Grande Ukraine éditées à Berlin englobaient le Kouban
et la Crimée. Cette extension arbitraire s'explique si l'on tient compte de la mise en
exploitation relativement récente des gisements de fer de Kertch, dont la production
s'élève à plusieurs millions de tonnes, et des deux bassins pétrolifères de Maïkop
et de Grosnyi, qui renferment des réserves inépuisables.
b) Mais il y a plus : une Ukraine de 48 millions d'habitants, qui engloberait le
Caucase du Nord et couperait la Transcaucasie de la Russie proprement dite, dominerait
nécessairement la Géorgie, l'Azerbaïdjan et l'Arménie, c'est-à-dire les manganèses
de Tchiatoury, les gisements de cuivre d'Allaverdi et, par-dessus tout, le pétrole de
Bakou. On a dit, non sans quelque raison, que les intrigues diplomatiques nouées au
lendemain de la Guerre autour des Républiques caucasiennes avaient en somme le pétrole
de Bakou pour enjeu : selon les promesses faites à la Standard Oil et à la Royal Dutch
— et dont aucune ne fut tenue — les Etats-Unis et la Grande-Bretagne se
passionnaient successivement, soit pour l'intégrité de l'Empire russe, soit pour
l'indépendance des Républiques prométhéennes. Ce qui fut vrai dans les coulisses de la
Conférence de Gênes ne l'est certes pas moins aujourd'hui. Le terme de la marche vers
Bakou, exaltée naguère par Ludendorff, c'est le pétrole, aliment des moteurs, qui, dans
les invasions nouvelles, joue le rôle que l'herbe, aliment des chevaux, a joué dans les
invasions du passé.
2.
Dans l'ordre stratégique :
En 1918, le Général Krausse, commandant des troupes autrichiennes en Ukraine,
adressait au Cabinet de Vienne un rapport conclu par ces mots : « Les Allemands veulent
conserver pour toujours le chemin le plus court vers la Mésopotamie et la Perse, que leur
pénétration en Ukraine a mis en leur pouvoir ». Formule que
M. Lucien Romier renouvelle avec bonheur, lorsqu'il écrit : « L'Ukraine, étape la
plus fortunée pour qui allait vers le Caucase et la Perse, quand le Turc avait coupé les
voies de la mer. »
Cette route terrestre vers les Indes, le Pangermanisme ne l'a jamais oubliée : avant
la guerre, les théoriciens berlinois posaient à Prague, à Budapest, à Bucarest, à
Athènes, à Constantinople, à Alexandrette, à Bagdad les étapes de la route de
Hambourg à Bassorah, c'est-à-dire de l'Océan Atlantique (mer du Nord) à l'Océan
Indien.
Mais, depuis qu'elle est devenue, à quelques déviations près, la route du pétrole
et l'une des routes aériennes vers les trésors de l'Asie, la transversale eurasienne est
doublée sur le parcours de son dernier tronçon européen, par la transversale
caucasienne.
L'histoire du XIX
e siècle est remplie par les efforts de la Russie pour atteindre
Constantinople et les détroits. La France et surtout l'Angleterre (même lorsqu'elle
combattait dans la Grande Guerre aux côtés de la Russie) ont toujours estimé que
l'irruption de la puissance moscovite sur les bords de la Méditerranée constituait un
grave danger pour les voies de communication de leurs Empires coloniaux, sinon pour ces
Empires eux-mêmes. Or, la Russie n'est riveraine de la Mer Noire que par l'Ukraine et le
Caucase. A dater du jour où l'Ukraine et le Caucase sont sous la tutelle allemande, c'est
l'Allemagne qui, pour la France et surtout pour I'Angleterre, représente le péril
qu'elles ont tout fait pour conjurer lorsqu'il était représenté par la Russie.
Ainsi que l'apercevaient clairement les chefs des armées des Empires centraux dès
1918, s'ouvrir le monde prométhéen, c'est s'ouvrir le chemin du Bosphore, de Badgad, des
pétroles de Mossoul et du Golfe Persique.
Les Russes contre l'Ukraine.
La puissance la plus directement intéressée à déjouer le plan germanique est
incontestablement la Russie, celle d'hier, d'aujourd'hui et de demain : M. Milioukov,
c'est-à-dire les Russes démocrates, M. de Gouliévitch, c'est-à-dire les Russes
tzaristes, ne sont pas moins hostiles que les bolcheviks aux entreprises de morcellement
et de désintégration de l'Empire.
Comme le bruit avait couru que le Grand-Duc Wladimir accepterait des mains d'Adolf
Hitler la couronne de Roi d'Ukraine, le prétendant au trône impérial de Russie éleva,
le 12 octobre à Paris, la protestation la plus énergique :
« Comment a-t-on pu me prêter l'intention de revendiquer séparément l'Ukraine, ou
même d'en accepter le trône ? C'est ignorer l'histoire de la Russie impériale, dont
l'Ukraine ne fut jamais séparée, dont elle fut même le berceau. C'est en partant
d'Ukraine que la Russie s'est agrandie. Elle fait partie du territoire russe au même
titre que l'Alsace fait partie de la France. Comme l'Alsace, elle est tout simplement une
province-frontière. »
La politique soviétique.
Mais c'est évidemment l'attitude de la Russie soviétique, sa position de principe et
sa position tactique, qui déterminent au premier chef l'aspect actuel du problème.
A cet égard, deux faits récents doivent être retenus. En premier lieu, une dépêche
de Riga en date du 8 décembre annonçait qu'un complot séparatiste venait d'être
découvert par la Guépéou en Ukraine : « Profitant de la recrudescence des sentiments
nationalistes dans le pays, par suite des derniers événements européens et d'une
propagande appuyée par l'étranger, de nombreux officiers ukrainiens de la garnison de
Kiev étaient décidés, dit-on, à s'emparer des dirigeants du gouvernement ukrainien et
à déclencher une révolte afin d'obtenir l'indépendance du pays. Le coup de force
devait avoir lieu pendant les fêtes de Noël, mais le Général Timochenko, commandant
militaire de Kiev, informé, procéda à l'aide des régiments russes, à l'arrestation de
150 officiers dont 25 colonels. Selon les premiers éléments de l'enquête, les
conspirateurs étaient en relation avec l'étranger et avec Skoropadsky, fils de l'hetman
qui dirigea l'Ukraine sous l'occupation allemande, de 1918 à 1919. »
En second lieu, un communiqué de l'
Association française des Amis de l'Union
soviétique, en date du 11 décembre, apportait le démenti suivant :
« Un certain nombre de journaux parlent de la découverte d'un complot séparatiste en
Ukraine soviétique. Ces informations sont lancées au moment où se développe la
manœuvre hitlérienne tendant à créer une Ukraine vassale de l'Allemagne.
Si la manœuvre semble avoir trouvé des concours puissants en Pologne et en
Tchécoslovaquie, il n'en est pas de même en Ukraine soviétique. Le loyalisme de la
population ukrainienne vis-à-vis du gouvernement central de l'U. R. S. S. est entier et
s'explique par une série de faits incontestables :
1. L'Ukraine constitue dans le cadre de l'U. R. S. S. une répu-
blique dirigée par son propre gouvernement élu directement par la population.
2. La République soviétique d'Ukraine, comme toutes les autres Républiques
soviétiques, a toutes les possibilités de développer sa propre économie et sa propre
culture. Elle n'a donc aucune revendication d'ordre national à faire valoir auprès du
gouvernement central.
3. La République soviétique d'Ukraine n'ignore pas les visées expansionnistes de M.
Hitler et sa population n'a nullement oublié les sévices dont elle eut à souffrir lors
de l'occupation allemande de 1918.
4. La République soviétique d'Ukraine est persuadée que, si la menace hitlérienne
se réalisait, elle trouverait un appui puissant dans l'aide inconditionnelle de
l'ensemble des Républiques soviétiques, ce qui lui permettrait de faire face
victorieusement à toute agression. »
Ce texte, qui pourrait émaner du Commissariat du Peuple des Affaires étrangères,
dégage les deux thèmes de la politique soviétique envers l'Ukraine et les
nationalités.
Les principes.
Tout d'abord, les Soviets reconnaissent le principe de l'indépendance. Les
événements de l'année 1918 en font foi. Le 22 janvier, l'Ukraine annexée à la Russie
par Pierre le Grand après Poltava, proclame qu'elle devient « un Etat indépendant,
libre et souverain, ne relevant d'aucun autre ». Cette proclamation émane de la Rada,
c'est-à-dire du Conseil central, et sera confirmée par un vote du Parlement ukrainien en
janvier 1919. Que fait le gouvernement soviétique ? Il déclare par une note adressée à
la Rada centrale : « Nous, le conseil des commissaires du peuple russe, nous reconnaissons la République
démocratique ukrainienne et
son droit de se séparer de la Russie ou d'entamer avec la
République russe des pourparlers afin d'entrer avec cette dernière
en relations
fédérales ou autres. » Le 2 mai 1918, une lettre signée de Lénine en personne
accréditait Manouilsky pour négocier et signer le « traité de paix » entre les
Soviets et « le gouvernement ukrainien ». La conquête de l'Ukraine n'en fut pas moins
poursuivie jusqu'à ce que, en novembre 1920, l'armée et le gouvernement eussent quitté
le territoire. Toutefois, selon l'interprétation soviétique, il n'y a pas eu occupation
militaire de l'Ukraine et des autres Républiques prométhéennes, mais révolutions par
lesquelles le parti communiste fut porté au pouvoir. En principe donc, comme nous
le rappellent les « Amis de l'U. R.
S. S. », l'Ukraine « constitue dans le cadre de l'Union soviétique une république
dirigée par son propre gouvernement, élu directement par la population ».
Le retour à la russification.
Mais en fait, bien que les réformes scolaires et administratives introduites par la
Révolution aient incontestablernent hâté l'ukrainisation du pays, le Bureau politique
du Parti communiste en est progressivement revenu, par la force des choses, à l'esprit de
centralisation dont tous les gouvernements russes, quelle que soit leur couleur, seront
toujours naturellement imbus : qu'il s'appelle Staline ou Milioukov, Alexandre ou Nicolas,
qu'il règne à Moscou ou à Saint-Pétersbourg, comment le maître de la Russie
laisserait-il échapper 45 % des céréales que son Empire consomme, 50 % de l'acier et du
charbon, la quasi-totalité du pétrole qu'il produit ? Une tradition séculaire est
impossible à rompre, tant que les fondements économiques qui la déterminent demeurent
intacts. Dès 1926, Boukharine pouvait déclarer : « Attention ! Combattre l'ukrainisation
serait rendre service à Pilsudsky et à tous les ennemis du communisme ». Un an plus
tard, au dixième congrès des Soviets de l'Ukraine, Kaganovitch formule une doctrine
nouvelle : « Il faut lutter à la fois contre le chauvinisme grand russien qui considère
la culture ukrainienne comme paysanne et arriérée
et contre le chauvinisme ukrainien qui
s'inspire de l'idéologie bourgeoise et s'oriente vers la bourgeoisie occidentale afin de
détacher les paysans ukrainiens du prolétariat russe et de Moscou. » Au même moment,
on découvre que le mot d'ordre de la jeunesse communiste ukrainienne est « Cheché ne
umerla Oukraîna », c'est-à-dire : « L'Ukraine n'est pas encore morte », et qu'il
existe une Association pour la libération de l'Ukraine, « Spilka Vizvolennia Oukraini ».
Én 1933, dixième anniversaire de la constitution fédérative de l'U. R. S. S. le
développement du nationalisme ukrainien est attesté par un signe révélateur : le
suicide de Skrypnik, secrétaire général du parti communiste en Ukraine. En décembre
1933, un rapport fort curieux présenté par Kossiov dresse un véritable acte
d'accusation contre le mort :
« Les nationalistes ukrainiens ont adopté la tactique de la sape silencieuse. Des
foyers contre-révolutionnaires se sont formés dans les commissariats de l'instruction
publique, de l'agriculture, de la justice, à l'académie des sciences, à l'académie
agricole, etc. Skrypnik était à la fois un centre d'attraction et un paravent pour tous
ces éléments de « déviation nationale », lesquels n'ont pas tardé à lier partie
avec de véritables contre-révolutionnaires, qui travail-
laient pour l'intervention étrangère. « Lorsque Postychev eût remplacé Skrypnik
comme secrétaire général du parti communiste en Ukraine et se mit en devoir de
pratiquer la politique définie par Kossiov, il était inévitable que les communistes
ukrainiens, qui depuis quinze ans croyaient avoir travaillé pour la patrie, et la culture
ukrainienne, fussent quelque peu désorientés. Il suffit de lire la presse soviétique
pour s'en convaincre. Le 4 avril 1934, la
Pravda se plaint que « la langue russe soit
complètement négligée en Ukraine » et réclame des « mesures énergiques ». Le 27
mars, elle dénonce « le sabotage systématique de l'art russe qui se pratique en Ukraine »
et s'indigne qu'on cherche à « isoler les Ukrainiens des autres peuples de l'U. R. S.
S. ». Le 11 juillet, le
Komsomolskaia Pravda se félicite de voir réprimer « de
criminelles tentatives destinées à empêcher une fusion complète des écrivains
ukrainiens et des écrivains russes ». Le 15 mai 1937, un incident caractéristique se
produit, que rapporte
L'Etoile Rouge (Krasnia Svezda) : « Une partie du monument élevé
à Kiev en commémoration de la bataille de Poltava est anéantie... Les inscriptions ont
été effacées par une main barbare... Officiers, soldats, ouvriers, kolkhosiens
s'indignent contre ce travail de destruction toléré par la municipalité locale... Il
faut en finir. » On sait que la bataille de Poltava est une victoire remportée par
Pierre I
er, non seulement sur le roi de Suède, Charles XII, mais sur son allié,
l'illustre Mazeppa, dont la déroute entraîna l'asservissement de l'Ukraine par les
Tzars. « Il faut en finir », écrivait
L'Etoile Rouge. La formule fut appliquée à la
lettre : depuis 1937, on enregistra successivement le suicide de Lioubtchenko, Président
du Conseil des Commissaires du peuple d'Ukraine, l'exécution du Général Yakir,
commandant la circonscription militaire d'Ukraine, fusillé en même temps que le
Maréchal Toukhatchevski, les arrestations sensationnelles de Tchoubar et de Kossiov, les
disgràces retentissantes de Petrovski et de Postychev, secrétaire général du parti
communiste ukrainien. On peut dire sans exagération que tous les intellectuels qui, comme
le fameux Hrouchevsky, le grand historien de l'Ukraine (qui présida la Rada de 1917 et,
en cette qualité, proclama l'indépendance du pays) avaient cru servir l'ukrainisme en se
ralliant au bolchevisme, sont morts à la vie politique ou morts tout simplement. La
presse conservatrice anglaise est même allée jusqu'à prétendre que le gouvernement
communiste de l'Ukraine ne comptait plus, en septembre 1938, un seul Ukrainien.
La riposte intérieure.
Aujourd'hui, Moscou semble avoir compris que l'arme de la répression, pour efficace
qu'elle puisse être, ne suffît pas ou ne suffit plus. Le gouvernement soviétique
paraît être rassuré à l'endroit de l'Ukraine et, après l'épuration impitoyable des
dernières années, on n'entend plus parier de complot nationaliste que dans certains
journaux étrangers dont les « informations mensongères » sont aussitôt démenties. En
revanche, si la vigilance est moins ostensible, la propagande bat son plein. Il suffit,
pour en retenir l'essentiel, de parcourir les journaux soviétiques du 17 novembre, date
considérée comme le vingtième anniversaire de la libération de l'Ukraine,
c'est-à-dire de la retraite des troupes allemandes qui fut, en effet, la conséquence
immédiate de l'armistice de Rethondes, dont l'article 12 imposait au Reich l'évacuation
du territoire ukrainien. « Les cruautés de l'invasion allemande » et « le pillage
systématique du grenier à blé » reviennent comme un leit-motiv. « L'Ukraine
soviétique, écrivent les
Izvestia, n'est ni la Mandchourie, ni l'Abyssinie, ni
l'Autriche, ni la Tchécoslovaquie. Jamais la botte fasciste ne foulera la terre
soviétique. L'expulsion d'Ukraine des forces d'occupation allemandes est une grande
leçon historique que nul ne doit oublier. »
« Indestructible est l'unité morale des peuples de l'U. R. S. S., ajoute la
Pravda,
inextinguible est leur amour enflammé pour la patrie. Jamais le pied du conquérant
étranger ne touchera le sol sacré du peuple soviétique. » Le 12 décembre, M.
Pétrowsky, président du Comité exécutif du Gouvernement de l'Ukraine, faisait le
serment que les gouvernements russe et ukrainien « sauraient défendre ensemble la terre
ukrainienne jusqu'à la mort ». Après lui, plusieurs officiers supérieurs vinrent
déclarer que « l'Armée rouge ne ferait pas la guerre sur le sol russe comme en
1914-1918, mais en territoire étranger ». Et, brochant sur le tout, une phrase
« historique » de Staline était offerte aux acclamations du public : « Si des cochons
mettent leur nez dans le jardin soviétique, on les corrigera d'une telle façon que l'envie
leur en passera. »
Il est donc clair que Moscou entend exploiter contre la menace allemande, en premier
lieu, le sentiment national russe et les souvenirs laissés en Ukraine par l'envahisseur germanique;
en second lieu, la haine du fascisme inculquée par la culture soviétique aux
générations nouvelles.
La riposte diplomatique
A cette riposte d'ordre intérieur doit correspondre une riposte diplomatique. Dans ce
domaine, l'U. R. S. S. fut inévitablement
gênée par la politique imprévisible que suivit la Pologne, depuis la signature du
pacte polono-allemand de 1934 jusqu'au morcellement de la Tchécoslovaquie en septembre
1938. Il était naturel que Moscou considéràt comme durable l'association
Berlin-Varsovie, il était légitime de préjuger que le Colonel Beck, avant de favoriser
les desseins du germanisme contre l'Autriche indépendante et la Tchécoslovaquie,
s'était assuré des visées ultérieures d'Adolf Hitler. Dans cette hypothèse, le plan
germano-polonais tel que Kossiov le définissait dès la fin de 1933, obéissait à l'économie
suivante : « La Pologne cède à l'Allemagne le couloir de Dantzig. En compensation, la
Pologne, après la conquête de l'Ukraine soviétique, reçoit des territoires au
détriment de la Lithuanie; et la rive droite du Dniepr, avec un débouché sur la Mer
Noire, entre dans sa zone d'influence. L'Ukraine de la rive gauche tombe sous la
dépendance de l'Allemagne, qui serait à même d'exploiter les richesses charbonnières
et les mines de fer du Donbass. » Le compte rendu des grands procès de Moscou est plein
de projets du même ordre. Persuadée que le bloc germano-polonais demeurerait intact,
même après le dépècement de la République tchécoslovaque, la Russie soviétique
allait même jusqu'à utiliser contre le gouvernement de Varsovie le patriotisme ukrainien
des ressortissants polonais de la Galicie orientale. Mais voici que l'Allemagne, plus
grisée par ses succès qu'embarrassée par ses alliés provisoires, joue délibérément
la carte de la Grande Ukraine à la fois contre l'U. R. S. S., la Pologne et la Roumanie.
Aussitôt, Moscou change de tactique : et c'est l'accord polono-russe du 27 novembre, sur
lequel la Pologne s'appuiera pour refuser, dès le début de décembre, à la Galicie, l'autonomie
qu'elle réclame par la voix de ses députés à la Diète de Varsovie. Le complément
logique de cette politique inéluctable et nouvelle est un effort délibéré pour
améliorer les relations russo-roumaines et russo-baltiques : en eflet, la Roumanie est un
pays à minorité ukrainienne et constitue l'un des couloirs d'accès vers le territoire
soviétique que le germanisme peut éventuellement emprunter ; et quant aux pays baltes,
ils posent un problème d'une acuité toute nouvelle depuis que la mainmise allemande sur
le Territoire de Memel a ranimé la question du Niémen, qui relie Memel à Kowno, à
Vilno et à l'Union soviétique.
Est-il vrai que, pour éviter le conflit dont l'issue ne pourrait qu'être nuisible ou
fatale à son pouvoir personnel, Staline songe à faire des ouvertures au Reich ? Dans l'état
actuel des forces et des ambitions respectives, on ne voit pas comment la Russie pourrait
acheter la paix sans consentir à mutiler son Empire en le pri-
vant de son grenier, de sa principale usine et de l'un de ses accès à la mer : le
régime et l'homme qui s'abaisseraient jusque-là na signeraient-ils pas, en tout état de
cause, leur arrêt de mort ? Tout au plus est-il concevable, sinon vraisemblable, que le
germanisme marque un temps d'arrêt et laisse mûrir le fruit avant de le cueillir en
utilisant ce répit pour aider l'Italie à compenser, dans le bassin méditerranéen, au
détriment de la France, les défaites qu'elle a subies, dans le bassin danubien, au
bénéfîce de l'Allemagne. Mais, si Staline pouvait se faire la moindre illusion sur le
sort final qu'on lui réserve, sans doute lui suffirait-il pour comprendre son erreur,
d'une petite nouvelle comme celle-ci : au début de décembre, M. Katohoka, diplomate
japonais, a fait un voyage « d'études » en Ukraine carpathique, à l'issue duquel il a
déclaré à Mgr Volosin que « l'Etat gouverné par lui était petit, sais doute, mais
plein d'espérances ». La croisade Hitler-Konoye peut ralentir son cours. Elle ne peut
pas tarir sa source.

Qu'est-ce que l'Ukraine ? C'est bien autre chose aujourd'hui que les malheurs du Prince
Igor, les danses Polovtziennes, Saint-Wladimir, l'épopée de Charies XII, le refuge de
l'Eglise byzantine, les collines en pente douce qui descendent vers la mer Noire, les
prairies à chevaux ou les terres à blé, le fer, le charbon et la houille blanche.
Qu'est-ce que l'Ukraine ? C'est bien autre chose que le rêve pour lequel sont morts
Petlioura en 1920 et Konovaletz en 1938.
Qu'est-ce que l'Ukraine, telle que le Reich prétend la forger sur son enclume ?
C'est
un plan, gigantesgue et précis, pour créer, aux frontières méridionales de l'Europe et
de l'Asie, un bloc de nations satellites du germanisme, comptant avec soixante millions
d'êtres humains, les ressources agricoles, minérales, industrielles et stratégiques
nécessaires pour entreprendre la domination des deux continents du vieux monde.