La puissance germanique en pareille position : c'est, pour l'Empire britannique, une
menace permanente de désarticulation. Et voici que la marche vers la Grande Ukraine, qui
est en même temps une marche vers le pétrole et une marche vers les Indes, se com-
plique d'une grande inconnue : à quel moment la Grande-Bretagne prendra-t-elle
clairement conscience que le Drang Nach Osten met en jeu son propre destin ; quel moment
choisira-t-elle pour se mettre en travers de la conquête allemande ?
Un ancien gouverneur général de Chypre définit la Méditerranée orientale : « le
plexus solaire » de l'Empire. Cette formule doit être prise à la lettre. La route des
Indes, depuis le développement de la puissance italienne, a donné lieu à un célibat
d'école qui n'est pas entièrement épuisé ; les uns opinent que la voie
Gibraltar-Malte-Suez demeure praticable et qu'en tout cas, pour la maintenir ouverte, le
Commonwealth doit jeter dans la balance le poids de toutes ses forces ; les autres jugent
que le cas doit être prévu où il faudrait évacuer la mer étroite et dévier le trafic
impérial par la route du Cap ; mais les uns et les autres sont également convaincus que
l'Orient moyen doit être défendu avec la même résolution, quelque chemin qu'empruntent
les communications avec l'Océan Indien.
La défense des Indes.
En premier lieu, la Grande-Bretagne considérait jadis que l'occupation de l'Egypte et
la surveillance des points les plus sensibles de la côte arabique (Koweit, les Bahreïn,
Mascate, Hadramaut) suffisait à garantir la protection des routes impériales. Mais
l'offensive turco-germanique contre le canal de Suez en janvier 1915 et les difficultés
de la campagne de Mésopotamie ont montré combien sa maîtrise de la mer Rouge et même
du golfe Persique était fragile, si elle ne poussait pas ses avant-postes vers le Nord.
De là, les mandats de la Palestine, de la Transjordanie et de l'Irak. En dehors de
l'alliance portugaise, qui remonte au XVIII
e siècle, et de la garantie des frontières
rhénanes, conséquence nécessaire du développement de l'aviation, les deux seuls
traités d'alliance militaire par lesquels la Grande-Bretagne soit liée sont : le Traité
avec l'Irak du 30 juin 1930 et le Traité avec l'Egypte du 26 août 1936.
La route du pétrole.
En second lieu, l'Orient moyen n'est pas seulement le rempart des deux routes
maritimes. C'est aussi l'une des grandes régions pétrolifères du vieux monde. Chacun
sait comment, le 23 mai 1919, en pleine conférence de la paix, un accord transféra du
mandat français au mandat britannique les champs de Mossoul et de Kirkouk, où le
précieux combustible venait d'être découvert. Réserve faite de la Trinité et de
l'Inde, dont la production est négligeable,
la Perse méridionale et l'Irak sont les seuls fournisseurs sur lesquels l'Angleterre
puisse exercer à la fois un contrôle financier, technique et politique. « Comme le
pétrole persan, souligne justement M. André Reussner dans la
Revue militaire générale
de juillet 1937, représente 22 % de l'exportation britannique et que les réserves
prouvées d'hydrocarbures dans le sous-sol de l'Irak et de l'Iran figurent respectivement
au troisième et au quatrième rang des réserves mondiales, on conçoit quel intérêt
s'attache au maintien de la situation privilégiée de l'Angleterre dans ces deux
contrées contre toute entreprise, violente ou dissimulée, d'une autre nation.
Le panislamisme.
En troisième lieu, l'abandon de la Méditerranée orientale rendrait à la puissance
virtuellement hostile la libre disposition des marchés de la mer Noire et lui laisserait
le champ libre pour diriger contre l'Angleterre l'arme du Panislamisme : sa capacité de
soutenir une guèrre longue et de porter la révolte jusqu'au sein de l'Empire des Indes
s'en trouverait décuplée. Le Reich a dès maintenant compris les avantages de cette
tactique et fait sentir sa présence sur le parcours asiatique de la Transversale
eurasienne : au cours d'une échauffourée près de Tibériade, la police anglaise fait
prisonnier un Allemand qui dirigeait les opérations sous un uniforme et un nom d'emprunt
: Ishak Darwez, bras droit du Grand Mufti de Jérusalem, déclare qu'une forte somme
d'argent fut envoyée d'Allemagne aux rebelles de Palestine ; un médecin arabe est
identifié, qui sert d'homme de liaison entre le Reich et ses agents du Proche-Orient; à
Bagdad, un projet est élaboré qui octroie, dans le sud de l'Irak, une concession de
terrains pétrolifères au Reich ; enfin, la diplomatie britannique a dû combattre à
Téhéran l'intention qu'aurait eue Sa Majesté le Schah des Schahs de se rendre à Berlin
sur l'invitation du Führer. Mutatis Mutandis, les règles du combat sont les mêmes qu'au
temps où Napoléon s'abouchait avec Tippou-Sahib, et où Nelson conférait son véritable
sens à la victoire d'Aboukir en dépêchant d'urgence un officier au gouverneur général
des Indes, avec mission de l'avertir que le péril était conjuré.
La résistance britannique au pangermanisme.
Dès le lendemain du démantèlement du bastion tchécoslovaque, la Grande-Bretagne
sembla s'apercevoir que Prague était la première étape de la Transversale eurasienne,
c'est-à-dire de la route des Indes à partir de l'Allemagne.
Tout d'abord, elle consentit à garantir les frontières de la Tchécoslovaquie, elle
lia pour la première fois l'honneur de sa signature à la sauvegarde de l'intégrité
territoriale d'un Etat de l'Europe danubienne. Pour le moment, cette innovation demeure
symbolique. Mais le symbole n'est pas sans valeur, pas plus que l'octroi d'un crédit de
dix millions de livres sterling à la Tchécoslovaquie, bien qu'il risque fort, dans
l'état actuel des choses, de constituer un financement indirect du plan quadriennal du
Maréchal Gœring.
Puis, l'Angleterre décida d'opposer, aussi bien dans les Pays baltes que dans l'Europe
danubienne, une résistance énergique aux plans de vassalisation économique mis en
œuvre par le Reich. « L'Allemagne, s'écrie le 1
er décembre en pleine Chambre des
Communes, M. H. Hudson, ministre du Commerce d'Outre-Mer, veut s'assurer une suprématie
incontestée sur les marchés de l'Europe centrale et sud-orientale. Ses méthodes
déloyales ont pour but de détruire le système sur lequel repose le commerce
international. Nous combattrons ses prétentions et nous la battrons sur son propre
terrain. »
Enfin, l'Angleterre choisit un premier point de résistance en Roumanie, nation
pétrolifère et riveraine de la mer Noire, avant-poste sur la route du pétrole et les
routes terrestre et aérienne vera les Indes. Le Roi Carol a commencé par Londres sa
tournée des capitales occidentales. Aux termes des accords conclus, la Grande-Bretagne
achètera des blés et des pétroles roumains, dont 20 % iront cependant au Reich.
La Roumanie prendra à l'industrie britannique des objets fabriqués qu'elle importait
d'Allemagne ; une chambre de compensation établira le bilan des opérations, la Roumanie
ayant l'avantage d'effectuer ses paiements à long terme et de profiter des intérêts des
sommes portées à son débit jusqu'au règlement final des opérations. Ce n'est pas par
hasard que Bucarest est la seule capitale de l'Europe balkanique où le D
r Funk, ministre
de l'Economie du Reich, n'ait pas réussi à se faire inviter pendant son voyage d'octobre
; ce n'est pas par hasard non plus que, le Roi Carol à peine revenu d'Europe occidentale,
Codreano et seize autres chefs de la Garde de Fer périssaient de la même arme qui leur
servit à abattre tant d'adversaires ; Codreano, l'homme même qui avait dit : « Si je
prends le pouvoir, je concluerai dans les vingt-quatre heures un pacte avec Hitler. »
Au surplus, il n'est point douteux que la diplomatie anglaise ait favorisé le
rapprochement polono-soviétique. La Turquie, qui ne se soucie point de voir le Reich aux
portes du Bosphore et qui
redoute le réveil des nationalités endormies de la Russie Mineure dont l'une,
l'Arménie, prolongeait avant la guerre son territoire ethnique et linguistique vers la
Mésopotamie, la Cilicie et le plateau d'Anatolie, n'est pas insensible non plus aux
efforts de la Grande-Bretagne pour opposer un nouveau barrage à l'expansion du
germanisme.
Il est vrai que, dans ce domaine, comme dans la plupart des autres, la politique
personnelle de M. Chamberlain contrarie celle des Bureaux et du Foreign Office en
particulier. Le Premier ministre n'a pas craint de déclarer aux Communes que la
prédominance économique du Reich en Europe danubienne devait être reconnue. C'est sur
son conseil que le Roi Carol s'est arrêté à Berchtesgaden avant de regagner Bucarest. A
ce compte, le Führer n'hésitera pas longtemps à bousculer les projets qu'on échafaude
à Whitehall pour combattre ou limiter l'effet de ses caprices. La Roumanie, notamment,
voie d'accès vers la Russie, pourrait subir bientôt un sort comparable à celui que lui
infligea le Reich impérial par le Traité de Bucarest : déjà la presse du docteur
Gœbbels n'évoque-t-elle pas, à propos de Carol II, le souvenir d'un certain Assuérus
qu'une juive, nommée Esther, entraîna sur une voie dangereuse ; n'a-t-on pas lu, sur les
murs de certaines villes allemandes que « le sang des martyrs de la Garde de Fer criait
vengeance ? »
Au cours de la Conférence franco-britannique du 29 avril 1938, l'Angleterre, en se
déclarant solidaire de la France, lui avait abandonné l'initiative et la
responsabilité. Après l'expérience de septembre 1938, il lui appartient d'assumer
elle-même ce double rôle. Elle s'y accoutume, mais avec une dangereuse lenteur.
D'autant plus dangereuse que les dictateurs associés mènent, dans le bassin
méditerranéen, une politique habilement concentrée. Au moment même où l'Allemand
poursuit, à une allure précipitée, sa course vers le bassin oriental, l'Italien
revendique son droit d'expansion dans le bassin occidental. Entre les deux impérialismes,
l'harmonie est pour ainsi dire préétablie : la guerre de succession de Russie machinée
par le Reich se conjugue avec la guerre de succession des Gaules machinée par l'Italie
pour bouleverser l'équilibre méditerranéen.
Et, tandis que M. Daladier accueille M. de Ribbentrop ou que M. Chamberlain boucle ses
valises pour Rome, le Führer et le Duce, l'un par la route d'Alexandre, l'autre par la
route des successeurs
de Mahomet, suivent le grand rêve oriental commun à toup les conquérants.
CONCLUSION.
L'Ukraine et nous.
On s'est souvent demandé si l'Ukraine était une chimère ou une réalité. Le
problème déborde ce dilemme : l'Ukraine est, aujourd'hui, ce qu'elle fut toujours, à
savoir, une arme ou un atout entre les mains d'une puissance vorace et décidée. Ce n'est
pas par hasard que le célèbre hetman du XVII
e siècle, Bogdan Chmielnicki, est
considéré par les Polonais comme un vil renégat et par les Russes comme un héros, de
même que Mazeppa, l'illustre hetman du XVIII
e siècle, est honni par les historiens
russes comme un autre Ganelon, et célébré par les ennemis historiques de l'Empire russe
comme un autre Roland.
De cette arme et de cet atout, le Reich s'est déjà servi pour transformer la
Tchécoslovaquie, hier « bastion du bolchevisme », en bastion du germanisme : non
seulement un « conseil populaire allemand » est constitué à Chust, mais encore des efforts
sont déployés auprès du ministre des Affaires étrangères Chwalkowsky pour entraîner,
au nom de la Grande Ukraine, dans une croisade antisoviétique, la valeureuse armée
tchécoslovaque que la France a rejetée du champ de ses amitiés après l'avoir créée,
équipée et instruite.
Tandis que la Pologne, après avoir maudit l'Etat de Bénès et de Masaryk comme le
satellite de Moscou, est contrainte aujourd'hui de chercher à Moscou même une assurance
contre les prétentions du Reich hitlérien qui, voici moins de cinq ans, garantissait
solennellement pour dix ans les frontières polonaises.
Mais, la fragilité d'un Pacte, signé par le Führer et conclu sur son instigation,
n'est ni la seule ni la principale leçon que dégage l'analyse du problème ukrainien.
La conclusion majeure s'articule d'elle-même : rien n'est plus chimérique que l'espoir
d'une guerre d'usure entre l'Empire rouge et l'Empire brun, rien n'est plus arbitraire que
le système des nouveaux Metternich, qui guettent avec impatience l'heure où le nouveau
Bonaparte ira s'enliser dans les steppes moscovites.
D'abord, parce que la campagne d'Ukraine devra, selon toute probabilité, commencer par
une campagne de Pologne ou de Roumanie : la résignation française consistera donc, non
pas à laisser le bolchevisme et le nazisme se dévorer entre eux, mais à sacrifier l'indépendance
polonaise ou roumaine à la grande faim du germanisme.
Ensuite et surtout, parce que le but du Reich Hitlérien n'est pas de frapper la Russie
au cœur, mais de lui arracher pour en faire ses propres satellites et ses propres
clients, les nations prométhéennes riveraines de la mer Noire : le résultat de l'opération,
dont les puissances occidentales auraient favorisé le succès par leur complicité, leur
silence ou leur paresse, serait donc de livrer à la fois au pangermanisme, d'une part le
pétrole et le blé nécessaires à l'entretien d'une guerre longue, d'autre part les
clefs de la Méditerranée orientale et des routes aériennes ou terrestres vers Bagdad.
Ainsi, le jour viendra, tôt ou tard, où la France et l'Angleterre ne pourront
esquiver la loi de leur existence nationale : ou disparaître, ou contrebalancer la
puissance germanique en se ménageant, à l'est de l'Europe, un point de résistance et un
point d'appui ; en ce sens, la résurrection d'une Ukraine indépendante n'aurait
d'intérêt que dans la mesure où, comme pendant les derniers mois de la Grande Guerre,
elle offrirait la possibilité de substituer, le cas échéant, un bloc polono-ukrainien
à une Russie impuissante ou disloquée, comme barrage au Drang Nach Osten.
Mais, au contraire, dans la mesure où elle sert de prétexte à ceux qui, selon l'expression
d'un quotidien berlinois, jugent « l'heure venue pour la France de tourner le dos à
l'Europe », l'Ukraine répond à la définition qu'en donnait dès 1925 Alfred Rosenberg,
dans son Traité sur la Politique extérieure de l'Allemagne :
« Le fondement de la puissance économique dont le Reich a besoin pour écraser la
France. »