Deux fois en soixante-dix ans, le gouvernement de la République s'est efforcé de
ranimer la vocation coloniale de la France : la première fois, au lendemain de Sedan ; la
seconde fois, au lendemain de Munich. Pas plus aujourd'hui qu'au temps de Jules Ferry,
l'Empire n'apparaît dans le vocabulaire officiel comme un terme autonome ou comme une
conception spontanée. Le sens impérial, écrivait le
Temps du 7 novembre, peut être « une
revanche, une consolation et un espoir ». Disons plus précisément : le complément
naturel d'une politique de recueillement.
Or ne se recueille pas qui veut. Si Bismarck avait suspendu sur la France la menace
perpétuelle d'une nouvelle agression et d'un nouveau démembrement, si l'alerte de 1875
s'était répétée de semaine en semaine, toute expansion coloniale eût été
chimérique. En fait, les forces dont disposait encore la France vaincue ne purent être
distraites en Afrique et en Asie que gràce aux garanties européennes dont elle avait su
s'entourer. Pendant la fin du règne de Guillaume I
er, le Chancelier de Fer lui-même
pousse la France à étendre son domaine impérial, d'une part pour l'arracher à l'obsession
de « la ligne bleue » des Vosges, d'autre part pour entretenir la discorde entre Paris
et Londres. Pendant le règne de Guillaume II, dont les caprices bousculent tous les
principes de la politique bismarckienne, ce n'est plus la tolérance allemande mais
l'Entente cordiale qui seconde le développement de l'Empire français. En bref, sans le
pacte tacite avec le Reich que lui reprocha si sévèrement Clemenceau, Jules Ferry
n'aurait pas installé la France en Tunisie et au Tonkin. Sans les accords
franco-britanniques de 1904, le protectorat français ne se serait pas étendu sur le
Maroc.
Il ne s'agit plus aujourd'hui de conquérir un Empire, mais de le mettre en valeur, de
soumettre les populations indigènes, mais de les associer plus étroitemeirt aux destinées
de la métropole. Il ne s'agit plus de choisir entre la politique de Ferry et la politique
de Clemen-
ceau, c'est-à-dire entre l'expansion coloniale et la reconquête de l'Alsace-Lorraine,
mais entre les deux vocations qui sollicitèrent la France vaincue : ou l'Europe, ou
l'Empire. Tout se passa, pendant les derniers mois de l'année 1938, comme si le
gouvernement de MM. Daladier et Bonnet optait pour le second terme. Le discours du
Président du Conseil et le rapport du sénateur Aimé Berthod au congrès radical et
radical-socialiste de Marseille invoquèrent explicitement l'Empire comme une sorte
d'alibi moral. De même que la conquête de la Tunisie servait d'excuse à certaines
conversations secrètes avec Bismarck, de même les menaces nouvelles contre la Tunisie
ont servi de justification, tout au moins
à posteriori, à la « déclaration
franco-allemande » du 6 décembre. C'est avec juste raison que M. Frédéric Sieburg, l'auteur
de
Dieu est-il français ?, pouvait écrire, le 12 décembre, de Paris à la
Gazette de
Francfort : « La France a admis que son intervention en Europe se terminait à la
frontière germano-française. La limite de sa politique européenne coïncide de nouveau
avec ses frontières géographiques. »
Un bilan sincère de cette expérience peut-il être déjà dressé ?