En premier lieu, il est faux que le
Drang Nach Osten soit la seule manifestation
européenne de la volonté d'expansion du Reich.
La Suisse.
L'exemple de la Suisse est, à cet égard, le plus digne d'attention. Depuis plus de
quatre cents ans, la Confédération pratique une politique de neutralité volontaire.
Légèrement et virtuellement compromise par l'adhésion du gouvernement de Berne à la S.
D. N. cette neutralité est récemment redevenue intégrale, avec l'assentiment de
l'Institution Internationale. Le Reich et l'Italie, après avoir maintes fois tiré
argument et parti de l'hostilité ou de la défiance dont la politique helvétique
témoigna envers la Société des Nations ont solennellement reconnu la position spéciale
de la Confédération. Or, non seulement les cantons alémaniques n'ont pas disparu des
cartes de la future Grande Allemagne officiellement éditées à Berlin et répandues dans
les écoles d'Outre-Rhin, mais encore l'intervention du Troisième Reich dans les affaires
intérieures de la Suisse est attestée par les signes les plus alarmants. Une grave
affaire d'espionnage fut découverte dans les premiers jours de novembre : le chef des
nazis de la Confédération, M. Toetli, avait été, dès le mois de
juillet, condamné par la justice fédérale ; ses principaux amis — l'avocat
Wildi et l'Abbé Clément Scherer notamment — furent arrêtés à leur tour. Pendant
les quinze jours qui suivirent, se multiplièrent les arrestations d'espions et d'agents
nazis, les perquisitions chez des citoyens suisses suspects d'entretenir des relations
avec les autorités politiques allemandes, les saisies ou les interdictions de feuilles
nationales-socialistes. Dès le 11 novembre, le Président de la Confédération, M.
Baumann, était obligé de prononcer un discours devant la Chambre Basse pour dénoncer la
gravité du péril et justifier une imminente répression : aussi bien le Parti radical
que l'université catholique de Fribourg se joignirent au parti socialiste pour tirer la
sonnette d'alarme. Un jour, le
Thartal Anzeiger, de Müllheim, publie le facsimilé d'une
lettre par laquelle un avocat allemand recommande à ses clients juifs d'attendre, pour
faire valoir leurs créances, que « Berne soit devenue le siège d'un Statthalter du
Reich. » Le lendemain, le
National-sozialistische Monatshefte, organe du parti nazi,
affirme que la neutralité de la Suisse ne saurait être intégrale en toutes
circonstances et que, notamment, elle ne se justifierait plus « dans le cas où une
guerre mondiale serait déchaînée par le bolchevisme ». En Allemagne même, le
Deutscher Volkswirt invite la Confédération helvétique à s'agréger au bloc
économique du
Mitteleuropa. Dans un discours prononcé le 1
er décembre, à Genève, un
journaliste suisse, M. Doka, après avoir montré comment le Troisième Reich menait sur
le territoire de la Confédération une campagne systématique d'attraction et
d'intimidation, concluait par ces paroles : « Les Allemands ne se gênent pas pour
prêter ce propos à Hitler : avant quatre ans, les Suisses viendront à nous. » Si, dans
les cantons français, la crainte du bolchevisme l'emporte encore souvent sur la crainte
du nazisme, les cantons allemands, plus directement menacés, ont imposé des actes de
défense légale contre le péril brun. Le 10 décembre, le Conseil fédéral helvétique
prenait un arrêté qui introduit, dans les mesures générales de protection relatives à
la sécurité de l'Etat et à la sauvegarde de l'ordre public, une notion nouvelle : la
protection de la démocratie. L'arrêté est accompagné d'un message du gouvernement qui
commence en ces termes : « Nous répudions avec énergie toute théorie selon laquelle
les frontières politiques d'un Etat doivent coïncider avec celles de son territoire
linguistique. »
L'Alsace-Lorraine.
Mais il y a mieux : l'arrestation des espions allemands en Suisse a démontré
l'ampleur et la continuité des intrigues hitlériennes en
Alsace-Lorraine. On découvrit en effet que leur chef n'était autre qu'un certain
docteur Robert Ernst, Führer des alsaciens-lorrains du Reich, qui avait établi sa base
d'opérations en territoire suisse à quelques kilomètres de la frontière française, et
ne dut son salut qu'à la fuite. Mais la police helvétique mit la main au collet de
l'avocat Wildi et de l'ex-instituteur alsacien Bongartz qui, l'un et l'autre, avaient
été compromis dans le fameux procès des autonomistes alsaciens, dont les débats se
déroulèrent à Colmar en 1926. « Ces arrestations — écrit
Le Messin, un des
journaux le plus nettement orientés à droite de la Lorraine recouvrée — ont
démontré que le Suisse et l'Allemand travaillaient la main dans la main, ainsi que s'en
doutaient tous les Alsaciens clairvoyants. Bongartz, obligé de quitter Colmar à
l'armistice, se réfugia dans le pays de Bade, où il opéra pour le compte du docteur
Robert Ernst, de Berlin,
qui continue là-bas son agitation autour de l'Alsace et de la
Lorraine malgré les assurances données par Hitler. »
De leur côté,
Les dernières Nouvelles de Strasbourg donnent les précisions
suivantes : « Avec Wildi, Bongartz devait rencontrer, le 27 octobre, les hommes de
confiance avec lesquels il entretient des relations en Alsace. Des papiers découverts sur
sa personne, il résulte que
le centre de la propagande allemande en Alsace avait été
fixé en Suisse. »
On ne parlera que pour mémoire de la liaison établie entre Berlin et le quarteron des
autonomistes bretons qui défrayent périodiquement la chronique, ou des tracts dont les
centres de propagande hitlérienne inondent la France entière :
« Les paroles de Hitler à l'égard de la France nous retiennent moins que ses actes,
écrivait justement François Mauriac pendant le séjour de M. de Ribbentrop à Paris, ou
plutôt c'est à l'écart entre ses actes et ses paroles que nous mesurons notre
confiance. Qu'y a-t-il de vrai dans ce qu'on nous rapporte de la propagande allemande en
Alsace ? Est-il exact que les fonds de commerce n'y restent pas longtemps à vendre et que
ce sont les Allemands qui les achètent ? Est-ce un hasard si l'édition de
Mein Kampf en
vente sur les boulevards de Paris a été expurgée avec soin de toutes les menaces qui
nous concernent, et même, m'assure-t-on, d'un certain chapitre sur le bon usage du
mensonge ? Me trompe-t-on lorsqu'on m'affirme que telle grossière feuille antisémite,
distribuée sur les mêmes boulevards, est traduite mot pour mot de l'allemand et que les
traducteurs ne sont même pas de chez nous ? »
Tout en contractant à l'Ouest l'assurance dont le Reich a besoin pour franchir l'étape
décisive du
Drang Nach Osten, Adolf Hitler se
ménage les positions d'attente d'où partiront les offensives ultérieures.