LES PROBLÈMES UKRAINIENS ET LA PAIX EUROPÉENNE



Poussée jusqu'à ses extrêmes conséquences, la théorie de « l'harmonisation » des intérêts français et des intérêts allemands implique la dénonciation des alliances orientales de la France et de l'alliaiice occidentale du Reich. En fait, elle est née de l'abandon forcé de l'alliance franco-tchécoslovaque et du relàchement — c'est le moindre euphémisme auquel on puisse recourir — des autres engagements contractés par la France envers l'Est européen. Alors que l'axe Berlin-Rome, loin de se désarticuler, s'est pour ainsi dire trempé dans l'épreuve.

Pendant que le germanisme remportait la suite presque ininterrompue de victoires qui accrurent, au cours de l'année 1938, la population allemande de dix millions d'àmes, la tactique italienne fut double : d'une part, le Duce se soumit sans rechigner aux épreuves successives que l'expansion du Reich lui infligea ; d'autre part, il fit scrupuleusement valoir son concours et ses sacrifices. Après l'Anschluss, sa seule consolation fut de confesser publiquement « qu'il valait mieux, dans certains cas, suivre le courant plutôt que de nager contre le courant ». Quelques mois plus tard, quand Hitler décida d'ajouter au Reich un cinquième du territoire tchécoslovaque, Mussolini, malgré sa rancune contre M. Bénès, fit mine de redouter que ce nouveau progrès de la puissance allemande ne rompît l'équilibre des forces entre les deux alliés : le 8 septembre, une note de l'Informazione Diplomatica suggérait un règlement de la question des Sudètes dans le cadre de la souveraineté tchécoslovaque ; quelques jours après l'Italie se repliait sur la formule du plébiscite. Mais tout ce qu'il obtint en fin de compte fut de faire figure de médiateur, avec la satisfaction de venir à Munich contre-signer la victoire totale de son associé. Le jeu ne s'arrêta pas là : après Munich, le Duce prétendit tirer parti du rôle de protecteur des Polonais et des Magyars qu'il s'était habilement arrogé dès le
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18 septembre ; pour contrebalancer le Mittel Europa, le voisinage dangereux du Reich sur le Brenner, la disparition de I'influence italienne en Europe centrale, il soutint la prétention de la Pologne et de la Hongrie à l'établissement d'une frontière commune et fit même annoncer un voyage du Comte Ciano, son gendre, à Varsovie. C'est alors que se produisit le fait attendu, peut-être le fait espéré : le 27 octobre, Joachim de Ribbentrop arrivait à Rome. Mussolini eut alors beau jeu de lui tenir le langage dont nous devinons les termes en constatant les effets : une fois de plus, l'Italie devait se conformer aux intérêts de son alliée ; elle y consentait de grand cœur, car sa fldélité à l'alliance des dictateurs ne connaissait point de bornes ; mais le temps était venu, pour l'Italie, après avoir couru tant de risques, de recueillir quelques profits, après avoir essuyé tant d'avatars, d'inscrire quelques bénéfîces à son actif; l'Europe danubienne et orientale devenait une chasse gardée du germanisme ; il fallait que la prépondérance italienne s'imposàt autour du bassin méditerranéen ; part à deux. Est-ce alors que M. de Ribbentrop, pour se délivrer enfin des intrigues italiennes à Varsovie et à Budapest, se résolut à détourner vers la Tunisie les ambitions du dictateur italien ? Jugea-t-il opportun d'user de ce moyen de pression pour obtenir un règlement favorable de la question d'Espagne sans consentir un nouvel effort, trop considérable et trop onéreux, en faveur du général Franco ? Sans doute. Mais le principe d'un arrangement de cet ordre fut, sans nul doute, arrêté bien longtemps avant ce voyage épisodique d'un commis d'Adolf Hitler à Rome ; il remonte nécessairement aux origines mêmes de l'alliance germano-italienne ; car, sans lui, cette alliance n'aurait pas de sens et n'aurait jamais été négociée. Quand on retrace l'histoire du pacte des dictateurs, on attache une importance justifiée à l'accord austro-allemand du 11 juillet 1936, qui n'est en fait que la résignation anticipée de l'Italie à l'Anschluss. Mais on néglige trop souvent les protocoles négociés à Berchtesgaden, les 25 et 26 octobre de la même année, entre le Fuhrer et le Comte Ciano. Or on lit dans un article publié, le 3 novembre, par M. Giovanni Ansaldo dans le Telegrafo de Livourne, organe de la famille Giano : « La « liquidation » de la Tchécoslovaquie fut discutée dès la conférence de Berchtesgaden qui souda l'axe Berline-Rome. Nous nous rappelons que, le lendemain de cette conférence, nous pûmes approcher le jeune ministre dans le hall de l'Hôtel Adlon à Berlin. Au centre du hall, se trouve une grande mappe-monde. Ce matin-là, comme je faisais tourner le petit globe et que je touchais de mes doigts l'Europe centrale, j'indiquai de l'index cette figure de jeune têtard qu'était la Tchécoslovaquie. J'eus l'au-
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dace de demander au ministre : « Combien de temps cela durera-t-il ? Il fit un geste d'hésitation et dit : « Pas longtemps, beaucoup moins longtemps qu'on ne le croit. » Nous étions au mois d'octobre 1936. A ce moment, l'Italie, engagée dans la guerre d'Espagne, avait déjà besoin de l'appui du Reich. En contrepartie, elle lui abandonnait d'avance le bassin danubien, se réservant le droit d'insister en toute occasion sur l'ampleur de son sacrifice. Mais la raison sociale du consortium était trouvée ; les deux impérialismes cessaient de s'entre-choquer et devenaient complémentaires.

Rien d'étonnant donc si le discours prononcé le 30 novembre par le Comte Ciano à Montecitorio, qui déchaîna dans toute la Péninsule la campagne irrédentiste aux cris de « Corse, Tunisie, Savoie, Nice, Djibouti, etc... », commence par l'énumération complaisante des mesures militaires que l'Italie aurait prétendûment prises dans les derniers jours de septembre pour entrer en lice aux côtés de son alliée.

Rien d'étonnant non plus si, à l'heure même où M. de Ribbentrop montait dans le train de Paris, l'Ambassadeur Von Mackenzen allait se concerter avec le Comte Ciano sur les formes de la coopération germano-italienne.

Comment l'alliance des Dictateurs échapperait-elle à sa propre loi ? Le lecteur assidu de la presse allemande constate que les revendications italiennes furent, dès le premier jour, appuyées sans réserve par les consignes officielles du Docteur Gœbbels. « Les révoltantes manifestations italophobes de la populace rouge de Marseille, de Tunis et d'Ajaccio » étaient dénoncées pendant que M. de Ribbentrop dînait au Quai d'Orsay. A peine avait-il pris congé de M. Bonnet, que « les droits » de l'Italie sur Tunis et la Corse étaient proclamés à l'envi. Les journaux de M. Konrad Henlein ne se firent meme pas faute dé comparer les Italiens de Tunisie aux Allemands des Sudètes avant leur « libération ». Mais, dès le 26 novembre, la Gazette de Francfort, le plus officieux et le plus modéré des journaux d'Outre-Rhin, avait en quelque sorte publié la partition. Les quatre points du « statu quo entièrement nouveau » (nous traduisons textuellement cette expression singulière) que définit cet article visiblement inspiré sont les suivants :

I. Le Reich occupe une place dominante et définitive dans le sud-est de l'Europe.

II. Le renforcement de sa position continentale n'implique aucune renonciation d'ordre colonial.

III. Ces deux axiomes ne sont pas incompatibles avec les intérêts légitimes de la France et de l'Angleterre.
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IV. L'alliée de l'Allemagne, l'Italie, est prédestinée à une position dominante dans la Méditerranée.

Comment se méprendre sur un adversaire assez fort pour étaler ses cartes sur la table avant d'engager la partie ?
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