A cette concordance des politiques dictatoriales s'oppose la discordance des politiques
démocratiques. Quelques heures après l'Accord de Munich, une Déclaration de Paix
perpétuelle fut conclue entre le Führer et M. Chamberlain. Le gouvernement français,
qui n'avait pas été prévenu de ce « gentlement's agreement » improvisé, en ressentit
quelque humeur. Par une réaction naturelle, il se mit en devoir de préparer aussitôt la
reconnaissance inconditionnelle de la souveraineté italienne sur l'Ethiopie et accrédita
un ambassadeur auprès de S. M. Victor-Emmanuel, Roi et Empereur. Mais, à peine ce flirt
franco-italien commençait-il à succéder au flirt anglo-allemand, que les cavaliers
échangeaient leurs cavalières. Depuis lors, Paris et Londres manœuvrent en fait à
contre-temps.
Londres et Rome.
a) L'Angleterre officielle regarde obstinément vers Rome. Son premier geste, après le
morcellement de la Tchécoslovaquie, fut de mettre en vigueur l'Accord anglo-italien
signé le 16 avril 1938. La lettre même de l'Accord avait explicitement subordonné cette
mise en vigueur au règlement préalable de la question d'Espagne. Quel égard M.
Chamberlain eut-il pour la condition qu'il avait lui-même stipulée ? Il suffit pour en
juger de rappeler que Lord Halifax, en défendant le 3 novembre devant la Chambre des
Lords la ratification du pacte italo-britannique, usa de cet argument dépouillé
d'artifices : « Le monde entier sait que le Duce ne tolérerait pas la défaite du
général Franco. » Plus précisément, dans quel esprit le gouvernement romain
accueillit-il le geste du cabinet de Londres ? A la veille même de l'entrée en vigueur
des accords italo-britanniques, M. Virgilio Gayda, porte-parole du Duce, écrivait dans le
Giornale d'ltalia : « Il n'y a rien de commun entre la politique française et la
politique de collaboration italo-anglaise. »
Depuis lors, l'axiome posé par M. Gayda s'est vérifié sans cesse. Le 24 novembre, M.
Chamberlain et Lord Halifax se rendaient à Paris pour conférer avec MM. Daladier et
Bonnet. Dès ce moment,
ils avaient décidé de faire le voyage de Rome en janvier 1939. Ils se gardèrent d'en
aviser leurs collègues français. Pendant les semaines qui suivirent, cette omission pesa
d'un poids toujours plus lourd sur les rapports franco-britanniques.
Le 30 novembre, la campagne italienne contre l'intégrité de l'Empire français entra
dans sa phase aigué. Tout d'abord, le gouvernement britannique s'associa à la riposte du
gouvernement français : de la démarche faite le 3 décembre par Lord Perth auprès du
Comte Ciano et de la déclaration du Premier Ministre, le 5 décembre, à la Chambre des
Communes, il ressort que les prétentions italieimes sur la Tunisie et sur la Corse, pour
ne point parler des autres, sont jugées incompatibles avec les clauses de l'Accord
anglo-italien du 16 avril relatives au maintien de l'ordre existant dans le bassin
méditerranéen. L'Italie ne tint pas le moindre compte de ces représentations et les
journaux fascistes, sur l'ordre du gouvernement, se gardèrent d'y faire la moindre
allusion. Le 12 décembre un incident se produit à la Chambre des Communes : en réponse
à une question, M. Chamberlain constate sèchement que les obligations mutuelles
d'assistance militaire qui unissent la Grande-Bretagne à la France ne sont pas valables
contre l'Italie. La presse romaine triomphe bruyamment. Paris s'émeut, bien que le
Premier Ministre n'ait fait qu'enregistrer, laconiquement il est vrai, un pur et simple
état de droit. Dès le lendemain, 13 décembre, M. Chamberlain ajoute une phrase au
discours qu'il prononce au dîner de l'Association des Journalistes étrangers pour
apaiser cette émotion : « Nos relations avec la France sont si étroites, dit-il,
qu'elles débordent le cadre des obligations contractuelles. » On s'est étonné de la
nervosité des commentateurs. Elle traduit pourtant un malaise très explicable : M.
Chamberiain persiste dans son dessein d'aller à Rome malgré la tension croissante des
rapports franco-italiens. On a d'autant plus lieu de s'en inquiéter que son entourage
opère une distinction très dangereuse entre les revendications territoriales de l'Italie
fasciste et certains griefs légitimes qu'elle aurait à faire valoir. Un jour, le bruit
court, bientôt démenti, que le Premier Ministre songerait à céder la Somalie
britannique à l'Italie pour faciliter la cession éventuelle de la Somalie française,
c'est-à-dire de Djibouti et du chemin de fer d'Addis-Abbeba à la côte. Le lendemain
(c'est le 17 décembre) le
Times énumère un certain nombre d'avantages qu'on pourrait,
le cas échéant, consentir au dictateur romain, sur un ton qui rappelle fâcheusement
l'article historique par lequel la Tchécoslovaquie se voyait invitée à livrer
spontanément au Reich les cantons sudètes. La manœuvre italienne s'inscrit alors en
toutes
lettres dans la presse d'outre-monts : pour maintenir vivants les principes de Munich,
il faut que la visite de Neville Chamberlain à Rome soit un nouveau Godesberg.
Sur la politique espagnole du cabinet anglais, qui n'est qu'un autre aspect de sa
politique italienne, pèse la même et funeste équivoque. Au cours des conversations de
Paris, les ministres français et britanniques se mirent d'accord pour refuser l'octroi
des droits de belligérance au général Franco en dehors des conditions stipulées par la
convention du 5 juillet 1938, dont tous les membres du comité de non-intervention sont
signataires. Le sous-secrétaire aux Affaires étrangères, à propos de la saisie en
haute mer par la flotte franquiste de bateaux marchands battant pavillon britannique, a
déclaré lui-même, le 7 décembre : « Nous ne concédons, ni tacitement ni d'aucune
autre manière, les droits de belligérance au général Franco. » Or, le 12 décembre,
à la Chambre des Communes, le Premier Ministre n'a pas craint de dire que la convention
du 5 juillet ne « lui lierait pas les mains » au cours des entretiens de Rome. Qu'est-ce
à dire ? « Le plan d'évacuation des combattants étrangers, soulignait M. Sandler,
Ministre des Affaires étrangères de Suède, est devenu un simple élément des accords
négociés entre les grandes puissances. Le secrétaire du Comité de Londres s'est rendu
en Espagne franquiste pour déterminer les chances d'exécution du plan. Son voyage fut
entrepris sur les instructions des grandes puissances et aucun rapport ne fut adressé au
gouvernement suédois. On a pu savoir, malgré tout, que le résultat n'a pas été très
encourageant. » Ainsi, le comité de non-intervention lui-même, comme jadis la S. D. N.,
est tenu pour un obstacle gênant aux fameux « contacts personnels » définis par M.
Chamberlain comme le fin mot de la grande diplomatie.
b) Les rapports franco-italiens s'aigrissent à mesure que la date du voyage de M.
Chamberlain à Rome se rapproche.
Rome contre Paris.
Contrairement à ce qu'on pense d'ordinaire, la manifestation de Montecitorio, en date
du 30 novembre, n'est nullement un coup de tonnerre imprévisible. S'agit-il de la Corse ?
Depuis le second semestre de 1937, le
Telegrafo de Livourne, organe personnel de la
famille Ciano, la revendique deux fois par semaine. S'agit-il de Nice ? Le 16 septembre,
au moment où l'Europe avait pourtant d'autres soucis en tête, la
Gazetta del Popolo,
comme pour assigner à l'Italie un but de guerre éventuel, proclamait que « la
domination gauloise n'était pas parvenue à détruire le caractère italien du comté
de Nice ». S'agit-il enfin de la Tunisie ? Outre que l'agitation irrédentiste qui la
vise se manifeste non seulement dans la Péninsule, mais à l'intérieur même de la
Résidence, on peut dire sans nulle exagération que, dès le lendemain de Munich, Rome se
comporta comme si Tunis était l'objet de ses ambitions immédiates. Dans les premiers
jours de novembre, ce fut d'abord le départ spectaculaire vers la Lybie, à bord d'une
pacifique Armada, de vingt mille colons italiens choisis parmi les fascistes les plus
éprouvés et les plus vigoureux : en somme, c'est une avant-garde blanche qui
s'embarquait pour la colonie limitrophe de la Tunisie. Le 17 novembre, une politique de
beaucoup plus vaste envergure est esquissée : une commission spéciale est instituée,
dont le rôle sera de rapatrier les Italiens dispersés dans le monde ; étant donné la
surpopulation de la Péninsule, où ne règne pas l'abondance, et les faibles
possibilités de peuplement qu'offre l'Ethiopie, le rappel de plusieurs millions
d'individus traduit la volonté, non pas de mettre l'Empire en exploitation, mais de
conquérir un Empire nouveau. Mieux encore, le Grand Conseil fasciste décidait en même
temps de faire des musulmans de Lybie des demi-citoyens, c'est-à-dire de les soumettre au
service militaire obligatoire tout en prétendant ne pas recourir à la mobilisation des
indigènes. Comme la France, sans égard pour ces avertissements, nommait un Ambassadeur
à Rome sans garanties et sans conditions, l'Italie débrida son audace. Le jour même où
M. François Poncet arrivait à Rome, la revue
Relations internationales, organe de
l'Institut italien pour l'étude des problèmes de politique extérieure dont le
président d'honneur est le Comte Ciano lui-même, stipulait parmi les conditions, non pas
même d'une entente, mais d'une négociation franco-italienne :
« Que la France renonce au projet d'un pacte italo-français analogue au pacte
italo-britannique. Qu'elle ne songe surtout pas à exhumer les accords de janvier 1935.
Qu'elle renonce à l'idée d'un pacte méditerranéen italo-franco-anglais. Qu'elle
renonce même à l'idée de maintenir le
statu quo en Méditerranée, où elle n'a plus à
compter que sur
la bienveillance italienne. » Cependant que
Le Regime fascista, sous la
signature d'un officier supérieur de l'Etat-Major italien, se donnait du cœur en
dépeignant les Français comme « des gens avares, incapables de tout élan héroique et
honteusement minés par l'alcoolisme ».
C'est donc sur un terrain soigneusement préparé que fut déclenchée l'offensive du
30 novembre. Le gouvernement français en fut-il surpris ? On a d'autant moins le droit de
le penser que, précisément le 30 novembre au matin, le courrier diplomatique lui avait
apporté
le récit de la première entrevue de son Ambassadeur avec le Duce. Après avoir,
contre tous les usages, fait attendre M. François-Poncet pendant des semaines, M.
Mussolini le reçut avec une froideur calculée, poussa l'audace jusqu'à s'indigner
contre l'intervention de la France dans la guerre d'Espagne, puis laissa brutalement
tomber la conversation jusqu'à ce que, au bout d'une interminable demi-heure, le comte
Ciano qui était demeuré silencieux, debout et narquois à côté du maître,
l'interrompît d'un geste. Le lendemain même l'Ambassadeur de France recevait une
première réponse à ses lettres de créance : c'est en sa présence que se déroula la
dernière séance de la Chambre italienne ; avant de céder la place à une Chambre
corporative, les députés du Duce servirent une fois encore au gros ouvrage ; sur un
signal, ils hurlèrent en chœur ce que la presse du maître écrivait tous les matins ;
tandis que la foule des manifestants convoqués portaient jusqu'aux fenêtres de
l'Ambassade de France les mots d'ordre de la journée. Sans doute le Duce n'avait-il pas
prévu l'ampleur de la riposte populaire à Tunis, à Ajaccio, à Paris même. Cependant,
on pousse l'aveuglement au delà des bornes permises, quand on feint de croire qu'il fit
aussitôt machine arrière. C'est le 2 décembre que M. Virgilio Gayda écrivait dans le
Giornale d'Italia : « La nation italienne, solidaire de son gouvernement, est prête à
tout. Elle est même prête à marcher, si cela est nécessaire, contre la France. »
C'est le 17 décembre que l'hebdomadaire du Ministère des Affaires étrangères
Relations inlernationales renchérissait : « Il est facile de prévoir que la France
rejettera les revendications italiennes. Mais alors la France aura partie perdue. Que nul
ne doute que l'Italie entrera immédiatement en action et, avec elle, l'Axe. Toutes les
barrières seront brisées et les obstacles renversés. »
Ces avertissements ont du bon. Ils nous rappellent chaque jour la réalité nouvelle
introduite dans la vie internationale par la politique italienne depuis le départ de M.
Eden du cabinet britannique : L'
Italie fasciste reconnaît le statu-quo méditerranéen par un pacte bilatéral avec
Londres pour le bouleverser plus aisément au détriment d'une France isolée.
Londres contre Berlin.
c) Tandis que M. Chamberlain prépare son voyage à Rome, le semblant d'amitié
anglo-allemande dont se targuait le Premier Ministre à son retour de Munich s'évanouit
progressivement et, bientôt, le divorce paraît consommé entre Berlin et Londres. Le 16
novembre, le cabinet estimait, à l'unanimité, qu'il était impos-
sible, dans l'état présent du problème, de chercher à conclure un
modus vivendi
avec le Reich. Les causes ? La violence des persécutions racistes déchaînées en
Allemagne après le meurtre du conseiller von Rath, assassiné à Paris par un Israélite
polonais. L'accusation, lancée par la presse allemande, contre MM. Churchill, Eden et
Duff-Cooper, dénoncés purement et simplement comme les complices du meurtrier ; la
réponse presque insultante de la Wilhelmstrasse à l'Ambassadeur Sir Neville Henderson,
lorsqu'il transmet la protestation ofîicielle de son gouvernement contre ces imputations
injurieuses. L'annexion brutale par l'Allemagne de nouveaux territoires tchèques, en
violation même des accords de Munich. L'intransigeance dont Berlin fait preuve sur toutes
les questions qui pourraient former le thème de négociations éventuelles, et notamment
sur la question coloniale. Enfin et surtout, la précipitation vertigineuse et
l'orientation, particulièrement alarmante pour l'Empire britannique, du Drang Nach Osten.
On pourrait multiplier les citations de discours officiels qui, sur un ton entièrement
nouveau, formulent à l'adresse du Troisième Reich, des jugements d'une audacieuse
sévérité. Le 16 novembre, Sir Thomas Inskip, ministre de la Défense nationale déclare
: « Il ne m'appartient pas de distinguer le gouvernemerit du peuple allemand. Mais je
puis difficilement imaginer qu'un peuple approuve le traitement inhumain qu'on inflige à
des innocents. » Le 18 novembre, Lord Zetland, ministre des Indes, renchérit : « J'avais
espéré que la Conférence de Munich marquerait le commencement d'un nouveau
chapitre dans l'histoire de l'humanité. Je suis obligé de confesser que mon espoir fut
soumis à rude épreuve par les événements qui se déroulèrent en Allemagne la semaine
passée. » Le même jour, Sir John Simon, Chancelier de l'Echiquier et ancien ministre
des Affaires étrangères, ne craint pas de démentir sa réputation de germanophile : « A
l'apaisement qui avait suivi les accords de Munich, dit-il, ont succédé les
persécutions qui émeuvent si profondément l'univers. Ce ne serait pas rendre service à
la politique de pacification des rapports anglo-allemands que de ne point tenir compte du
sentiment public qui s'est manifesté dans le monde entier. » Le 30 novembre, M. Hudson,
ministre du Commerce d'outre-mer, transpose la querelle sur un terrain nouveau : « Si le
Reich n'en finit pas avec certaines formes de concurrence économique, nous l'attaquerons
et nous le battrons sur son propre terrain. » Le 4 décembre, M. Mac Donald, ministre des
Colonies, lie son gouvernement par des déclarations d'une netteté et d'une
intransigeance qu'on ne saurait trop offrir en modèle :
« Je ne crois pas qu'il y ait, dans l'opinion publique anglaise, une tendance
quelconque à remettre en d'autres mains n'importe lequel des territoires dont nous sommes
comptables, soit comme puissance mandataire, soit comme puissance coloniale. La question
ne se pose pas. » Tandis que le comte de la Warr, ministre de l'Education nationale,
tirait d'une phrase la conclusion de toutes ces harangues : « L'impression se confirme de
plus en plus que, quoi que nous puissions faire, l'Allemagne ne se tiendra jamais pour
satisfaite. »
Le Reich fit plusieurs tentatives pour renouer le dialogue. Elles demeurèrent à peu
près vaines. A la veille du voyage de M. Chamberlain et de Lord Halifax à Paris, le
général Bodenschatz fut dépêché à Londres : à la différence du capitaine Wiedmann
quelques jours avant la visite des souverains britanniques en France, il ne parvint pas à
se faire recevoir par Lord Halifax. Le 13 décembre, M. Chamberlain devait prononcer un
discours au banquet de l'Association de la Presse étrangère ; l'occasion parut propice,
et le docteur Aschmann, chef des services de presse de la Wilhelmstrasse, se rendit
spécialement en Angleterre pour dîner à la même table que le Premier Ministre ; au
moment de nouer sa cravate, il enleva son habit, parce qu'il venait d'apprendre que M.
Chamberlain se permettrait, dans son toast, de relever les injures proférées par la
presse allemande contre Lord Baldwin et de mettre en doute la pérennité des régimes
totalitaires. Sans doute le docteur Schacht parvint-il à entamer une négociation d'ordre
économique dont l'objet principal était d'obtenir une rançon, sous forme d'un surplus
d'exportations, pour les Juifs qu'on expulserait, le cas échéant, sans leur avoir
confisqué la totalité de leurs biens. Mais, précisément pendant le séjour du docteur
Schacht, M. Chamberlain faisait, le 15 décembre, cette déclaration claironnante : « Lorsque
les hommes d'Etat allemands — je ne dis pas le peuple allemand —
réfléchissent aux conséquences éventuelles d'un conflit (si jamais un conflit devait
éclater entre nos deux pays), nous pouvons tenir pour certain qu'ils ne songent pas
seulement à nos armements, mais aussi à nos énormes ressources financières qui, dans
une guerre de longue durée, pourraient être un facteur décisif. »
Paris et Berlin
d) Enfîn, c'est au moment même où Londres s'éloignait de Berlin, que Berlin se
rapprochait de Paris. Lorsque M. Daladier, en revenant de Munich, apprit que M.
Chamberlain s'était attardé dans la ville bavaroise le temps nécessaire pour échanger
avec le
Führer une déclaration de paix perpétuelle et, en apparence du moins, de paix
séparée, il songea, comme il en avait le devoir, au chapitre de
Mein Kampf qui définit
l'entente anglo-allemande comme la condition essentielle de l'isolement et de la défaite
de la France. Il ne pouvait donc qu'être heureusement surpris et même soulagé quand M.
Hitler, au cours de son entretien d'adieu avec l'Ambassadeur François Poncet, se déclara
prêt à conclure avec la France un protocole du même type que le protocole
germano-britannique. Quel inconvénient pouvait offrir le fait d'aligner la position
diplomatique de la France à l'égard du Reich hitlérien sur celle de la Grande-Bretagne,
ou le fait de consigner par écrit les assurances verbales du Führer sur l'intangibilité
de la frontière du Rhin ? Mais, en pratique, ce n'est pas un alignement qui fut opéré,
c'est une avance considérable qui fut prise. Sans relever les lacunes que la déclaration
franco-allemande comporte ni les équivoques qu'elle n'a pas dissipées, on peut retenir
contre elle un argument d'opportunité : elle fut signée, non seulement en pleine
période de brouille anglo-allemande, mais à l'instant précis où le Reich avait besoin
de rompre le cercle d'isolement moral dans lequel les peuples anglo-saxons l'avaient
enfermé. Le contraste fut d'autant plus frappant que, d'une part, pendant la période des
négociations, le gouvernement français, à la différence du gouvernement britannique,
avait observé un silence total à propos des persécutions racistes d'Allemagne dont les
conséquences internationales le concernaient pourtant au premier chef, et que, d'autre
part, la visite personnelle à Paris de M. de Ribbentrop, ministre des Affaires
étrangères du Reich hitlérien, ne manqua point de conférer un éclat tout particulier
à la cérémonie même de la signature. Lié par son propre geste, M. Chamberlain ne
pouvait pas refuser sa bénédiction au protocole franco-allemand. Mais il se crut
autorisé à ne pas avertir les ministres français de son dessein d'aller à Rome, par le
seul fait qu'il n'avait pas été consulté sur l'opportunité d'une réception de M. de
Ribbentrop à Paris.

Le précédent de 1935.
Ainsi donc, il ne suffit pas de dire que les démocraties, au lendemain de Munich,
recherchèrent les faveurs des dictatures. Il faut encore ajouter qu'elles les
recherchèrent en ordre dispersé.
En janvier 1935, M. Pierre Laval se rendit à Rome. Son voyage n'avait pas été
décidé à l'insu du gouvernement britannique.
Mieux encore, un mois après la signature des accords franco-italiens, M. Pierre Laval
traversa la Manche, avec son Président du conseil M. P.-E. Flandin, pour les faire
approuver par Ramsay Mac Donald et par Sir John Simon. Pourtant un obscur malaise régnait
alors à Londres : la presse italienne ne laissait-elle pas entendre que l'accord
comportait un additif secret, de nature à bouleverser le
statu quo territorial en Afrique
ou l'équilibre des forces navales en Méditerranée ? Peu à peu, Ramsay Mac Donald et
Sir John Simon trouvèrent dans le tête-à-tête franco-italien un prétexte ou une
excuse pour engager un tête-à-tête anglo-allemand. En mars, lorsque le Reich viola les
clauses militaires du Traité de Versailles, la riposte française fut étouffée par la
visite de deux ministres anglais à Berlin. En juin, un accord naval anglo-allemand était
signé, la jour anniversaire de Waterloo, qui put donner à la France le sentiment d'être
rejetée dans l'isolement et, en tout cas, la blessa au point de l'empêcher même de
s'apercevoir qu'au même moment onze millions d'Anglais venaient, par un « Peace Ballott
» ou Plébiscite pour la paix organisée, d'accepter les responsabilités de la
sécurité collective et de l'assistance mutuelle. Quelques mois plus tard, la guerre
italo-éthiopienne creusait entre l'Angleterre et la France le fossé dans lequel Hitler
fit son lit. Et, tandis que certains Français songeaient à réduire l'Angleterre en
esclavage, tandis que les Anglais s'étonnaient de la défaillance du peuple le plus juriste
de l'Europe, la querelle des démocraties forgeait le Pacte des Dictateurs. Le flirt de
Pierre Laval avec Mussolini et le flirt de Mac Donald avec Hitler s'étaient bien
terminés par un mariage. Mais par le mariage de Mussolini avec Hitler.
Les rôles sont intervertis, mais la même comédie recommence dans les derniers jours
de 1938. Avec cette différence que l'alliance des dictateurs est désormais publique, que
leurs victoires sont encore fraîches, et que leurs exigences nouvelles sont étalées
sans vergogne.
Les éléments d'un redressement.
Mieux vaudrait le recueillement que cet effort harassant et périlleux qui paralyse ou
dissocie l'Entente cordiale en s'acharnant vainement à désarticuler l'Axe Berlin-Rome.
Mais ce dilemme n'est pas moins arbitraire que celui dans lequel M. Chamberlain s'enférme
: ou la guerre, ou « le contact personnel » avec les dictateurs.
Depuis la journée de Munich, le déroulement des faits n'a pas
suivi le cours implacable d'un destin toujours hostile aux uns et toujours souriant aux
autres. Jamais la fameuse sentence de Paul Claudel sur la nature ne s'appliqua mieux à l'histoire
: « Ce n'est pas une amie. Ce n'est pas une ennemie. C'est un neutre. » A vrai dire, on
discerne au moins trois éléments nouveaux, sans compter les ressources propres dont
disposent l'Angleterre et la France qu'une politique lucide et courageuse aurait tôt fait
de rassembler.
Le point faible de l'axe.
En premier lieu, il est de plus en plus frappant que, si les deux dictateurs ont placé
leur alliance au-dessus de toute atteinte, l'impérialisme italien et l'impérialisme
allemand, pour solidaires qu'ils soient, s'ajustent difficilement au stade actuel de leur
évolution. Pourquoi ? Parce que le germanisme en marche tourne le dos à l'Occident,
tandis que le fascisme italien l'affronte. Quand Hitler règle le compte de la
Tchécoslovaquie ou menace la Pologne et la Roumanie pour frayer à travers elles les
voies de la Grande Ukraine, il ne demande à l'Angleterre et à la France que leur
neutralité. Quand, au contraire, Mussolini menace la Tunisie, quand, tôt ou tard, il
menacera l'Egypte, ses prétentions supposent une France et, tôt ou tard, supposeront une
Grande-Bretagne, non pas neutres, mais hostiles. C'est la même idée qui s'exprimerait
plus vulgairement sous cette forme : il est aussi difficile de jeter l'Allemagne dans la
guerre pour que la Tunisie soit italienne, qu'il était difficile de jeter l'Italie dans
la guerre pour que les Sudètes fussent Allemands. Les formes juridiques que semble
revêtir l'association des deux dictateurs confirment au surplus cette interprétation :
tout porte à croire que Benito Mussolini et Adolf Hitler se sont promis aide et
assistance ouvertes et illimitées en cas de guerre générale, mais dans ce cas seulement ;
si le conflit n'engageait pas la Russie soviétique, peut-être même s'il n'engageait
que l'une des deux démocraties occidentales, l'alliance ne jouerait, semble-t-il, que
sous la forme d'une intervention déguisée comparable à celle du Reich dans la guerre
civile ibérique. Cette discordance relative constituerait un atout d'autant plus
précieux que la concordance serait totale entre les diplomaties française et
britannique.
Le nouveau bloc.
En second lieu, un nouveau bloc se forme en Europe orientale. Le rapprochement
polono-russe introduit un élément d'autant plus important qu'il est plus inattendu dans
les régions le plus directement menacées par le germanisme. Or la France et l'Angle-
terre sont hors d'état de jouer cette carte parce que leurs politiques respectives
envers l'Est européen sont à la fois différentes et paradoxales. C'est la France qui
est liée par un traité d'alliance avec la Pologne, par un pacte d'assistance mutuelle
avec l'U. R. S. S., par un traité d'amitié avec la Roumanie. C'est l'Angleterre qui
commence à se comporter comme si elle, et non pas la France, avait engagé sa parole
envers Varsovie et surtout Bucarest. La présence de la Grande-Bretagne est presque aussi
sensible dans la dernière de ces capitales que l'absence de la France. Que la France et
la Grande-Bretagne se comportent simultanément, l'une en amie et l'autre en alliée : il
n'en faudra pas davantage pour que le barrage en formation s'élève et endigue le torrent.
Les Etats-Unis.
En troisième lieu, le degré d'intervention des Etats-Unis dans les affaires d'Europe
est subordonné au degré d'entente et d'énergie des démocraties européennes. Au début
de novembre, la police américaine découvrait que trois services de la Gestapo
commandaient, de Berlin, un réseau très serré d'espionnage aux Etats-Unis, qu'une
étroite collaboration s'était instituée sur le territoire américain entre le Reich et
le Japon, notamment aux abords de l'artère vitale : le canal de Panama. Parmi les
documents interceptés, figure le texte des instructions suivantes : « La propagande
allemande aux Etats-Unis devra être exécutée plus habilement qu'auparavant. Il ne sera
plus possible de circonvenir les journaux, sauf dans des cas très rares et qui affectent
des feuilles de second ordre. Il faudra donc, avant tout, jeter le discrédit sur les
conditions de vie aux Etats-Unis et faire apparaître comme enviable les conditions de vie
en Allemagne. C'est pourquoi il sera du plus haut intérêt pour le Reich de coopérer
secrètement avec toutes les personnes et toutes les associations qui critiquent le
régime américain dans quelque sens que ce soit. » L'émotion considérable soulevée
par le procès des espions nazis n'était pas encore apaisée lorsque les pogromes de
novembre désolèrent l'Allemagne. Ils eurent pour effet, d'une part d'unir le Président
Roosevelt et son prédécesseur républicain Herbert Hoover dans une indignation commune
et publiquement exprimée, d'autre part de suspendre en fait les relations diplomatiques
entre Washington et Berlin. Exactement au même moment, M. Cordell Hull et l'Ambassadeur
de Grande-Bretagne signaient l'accord commercial anglo-américain négocié depuis
novembre 1936, dont la signification politique est considérable : non seulement l'Empire
britannique sortait de
l'isolement économique relatif dans lequel les accords d'Ottawa de 1932 l'avaient
confiné, mais encore le Reich se trouvait exclu du bénéfice commun que tous les pays
libéraux étaient appelés à retirer du rapprochement commercial entre les deux
démocraties anglo-saxonnes. En décembre, les Etats-Unis, également inquiets des
infiltrations fascistes en Amérique du Sud et des répercussions éventuelles d'une
victoire du Général Franco sur l'Amérique latine, s'efforçaient à la Conférence
panaméricaine de Lima, de mettre en œuvre un plan de défense commune. Le discours de M.
Cordell Hull aux nations américaines est en lui-même assez significatif : « L'humanité,
déclarait à Lima le chef du département d'Etat, est placée, d'une
manière tragique, au carrefour de la liberté et de l'esclavage, de l'ordre et de l'anarchie,
du progrès et de la régression, de la civilisation et de la barbarie. L'alternative est
réelle et concrète. » Le 16 décembre, une négociation était engagée entre
Washington et Moscou en vue d'un échange d'ambassadeurs entre l'U. R. S. S. et les
Etats-Unis, qui n'étaient plus alors représentés mutuellement que par des chargés
d'affaires. Le 16 décembre, les Etats-Unis décidaient d'accorder à la Chine un emprunt
de 25 millions de dollars. Mais cette phobie du fascisme international peut emprunter deux
formes : ou bien une participation de plus en plus active à la coalition des puissances
anti-fascistes ; ou bien, un repliement de plus en plus scrupuleux sur une position de
neutralité totale. L'Angleterre a tenté un timide effort pour favoriser une option en
faveur du premier terme : M. Eden, à la veille de la Conférence de Lima, s'embarquait
pour Washington, nanti d'une mission de M. Chamberlain. C'est quelque chose, mais c'est
peu. Quant à la France, comment l'opinion américaine n'eût-elle point remarqué que son
Ambassadeur présentait ses lettres de créances au Führer au moment précis où
l'Ambassadeur des Etats-Unis quittait Berlin pour prendre un congé illimité ? Que ne
sera-t-il point permis d'espérer, le jour où les chefs des gouvernements britannique et
français se répèteront chaque matin la phrase essentielle d'un mémorandum saisi par le
contre-espionnage américain sur un agent nazi : « Si les efforts combinés des
isolationnistes américains et de nos services de propagande ne parvenaient pas à tenir
les Etats-Unis à l'écart d'un conflit futur, cette nation deviendrait pour nous, en
quelques mois, un formidable adversaire et devrait être indubitablement considérée
comme notre ennemi numéro 1 ? »
Les matériaux sont à pied-d'œuvre. Il ne manque plus que le ciment. C'est-à-dire la
volonté.