Que cette volonté fasse défaut, les premières semaines de 1939 suffisent amplement
à le démontrer.
Le voyage à Rome de M. Chamberlain et de Lord Halifax, quelles qu'en soient les
conséquences, est en lui-même le signe par excellence des temps nouveaux.
Quand les ministres britanniques et, à leur suite, M. Georges Bonnet, retiennent,
comme un indice favorable, la promesse que les troupes italiennes quitteront la Péninsule
et les possessions espagnoles après la victoire totale du général Franco, peu nous
importe de savoir s'ils pèchent par naïveté. Le seul fait qu'ils acceptent
d'enregistrer un pareil engagement est en lui-même toute une doctrine. Il signifie que
les champions du système de non-intervention reconnaissent un privilège d'intervention
aux puis-sances de l'Axe. Il entraîne cette conclusion tragique que les
démocraties occidentales ne revendiquent même plus la stricte égalité des droits.
La politique dite de Munich se juge ainsi à ses suites immédiates : la recherche d'un
équilibre entre les quatre puissances de l'Occident est abandonnée, dès l'instant où
deux d'entre elles admettent la prépondérance des deux autres.
Est-ce à dire que la France et la Grande-Bretagne se jugent personnellement à l'abri
de la voracité des Dictateurs ? L'hypothèse est exclue par la franchise des Dictateurs
eux-mêmes. Dès le 15 janvier, un article de l'
Informazione Diplomatica, corrigé par la
plume même de M. Mussolini, nous avertit que les promesses recueillies à Rome par M.
Chamberlain sont suspendues à une condition : l'attitude de la France. Ainsi les plans
italiens sont clairement dessinés.
Première étape : l'Italie s'adjuge, dans la Péninsule et les possessions espagnoles,
des positions stratégiques, aussi précieuses pour elle que dangereuses pour l'Angleterre
et la France.
Deuxième étape : elle offre à la France d'échanger les atouts qu'elle a su se
ménager contre un certain nombre d'avantages,
dont la nature et l'étendue devront être déterminées par voie de négociations
bilatérales.
Troisième étape : si la France accepte, elle est prise dans l'engrenage ; si elle
refuse, son « intransigeance » offre le prétexte recherché pour justifier l'installation
de forces ou de bases italiennes à la frontière des Pyrénées, aux Baléares et aux
portes occidentales de la Méditerranée ; de ces points stratégiques est déclenchée,
à l'heure choisie, soit une offensive militaire contre la France, soit plus probablement
une vaste manœuvre de chantage à la guerre, dont la conclusion logique doit être un
Munich méditerranéen.
Que fera l'Allemagne ?
Cet optimisme épais, cette confiance tenace dont font preuve les chefs responsables
des communautés française et britannique, en bref leur résignation tacite au régime de
l'inégalité des droits, tout cela serait inexplicable sans une interprétation
déterminée des intentions allemandes.
C'est parce qu'il redoute avant tout le Drang Nach Osten que M. Chamberlain s'obstine
à rechercher le point de saturation de l'Italie, dont il ne désespère pas d'acheter la
neutralité.
C'est parce qu'il redoute avant tout les prétentions italiennes que le gouvernement
français renonce en fait à contrarier le
Drang Nach Osten, dont la précipitation aurait
pour effet d'isoler l'Italie.
Ainsi s'articule de nouveau la question fondamentale posée par cette étude : la
marche du germanisme est-elle conciliable avec la paix de l'Occident ?
Que cette marche se poursuive sans répit, tout concorde à le démontrer.
Dans la première quinzaine de janvier, l'Ambassadeur à Berlin d'une grande puissance
qui n'est pas la France envoyait à son gouvernement un rapport aussi précis qu'alarmant
: le Reich procéderait, à partir du 15 février, à la même mobilisation occulte et
graduelle qu'en juillet ; vers le 10 mars, il aurait un million et demi d'hommes sous les
armes ; une fois de plus la menace tiendrait lieu de diplomatie ; une fois de plus, la
mobilisation ne serait pas la guerre.
Le 20 janvier, un événement de première importance donnait consistance à ces
avertissements : le Docteur Schacht abandonnait la direction de la Reichsbank au Docteur
Funk qui, dès 1934, l'avait remplacé à la tête du Ministère de l'Economie. Que
signifie cette mutation ? Le Reich souffre de plus en plus du régime d'inflation
déguisée auquel le condamne la perpétuation de l'économie
de guerre. Faut-il, dès lors, relàcher l'effort militaire, s'engager avec les
« démoploutocraties » dans la voie des accommodements ? Oui, répond à mi-voix Hjalmar
Schacht qui, pour rentrer dans le cycle de l'économie libérale, commence par s'efforcer
d'obtenir une rançon des Juifs voués à la mort lente par la législation hitlérienne.
Mais, à peine le survivant du régime de Weimar est-il revenu de Londres, à peine la
négociation de la marchandise humaine est-elle commencée, la politique de modération
relative à l'endroit du monde anglo-saxon et de l'Occident est condamnée sans appel.
Avec le Docteur Funk triomphent les plans de colonisation du monde balkanique et danubien.
La conquête payera la traite tirée sur l'avenir.
De cette conquête, quelle sera la prochaine étape ? Tout porte à croire que la
Roumanie est la première visée. Adolf Hitler a successivement mandé auprès de lui le
colonel Beck, ministre des Affaires étrangères de Pologne, et le comte Czaky, ministre
des Afîaires étrangères de Hongrie. Le premier représente un pays ami et allié de
Bucarest : le Führer, dosant les paroles apaisantes et les paroles d'intimidation
voilée, le rejeta vers une politique d'équilibre prudent qui ressemble fort à une
promesse de neutralité. Le second représente un ennemi virtuel de la Roumanie, à
laquelle l'oppose un litige territorial imprescriptible : l'Allemagne l'attira dans son
orbite, s'assura une Hongrie vassale, en bref entreprit l'encerclement de la Roumanie
après avoir travaillé à l'isoler. Restent la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie qu'une
crainte commune de l'irrédentisme magyar associa naguère avec la Roumanié dans la
Petite-Entente. Mais la première reçut un avertissement suffisant lorsqu'elle s'efforça
de reprendre aux Hongrois la ville subcarpathique de Mukatchevo, que l'arbitrage de Vienne
lui avait ravie : le Reich eut tôt fait de signifier à Prague que si, pour préserver le
noyau de la Grande-Ukraine, il avait opposé son veto à la formation d'une frontière
commune polono-magyare, en revanche il entendait maintenir à la Hongrie, dont le concours
lui serait bientôt indispensable, le bénéfice intégral des avantages acquis ;
signataire du Pacte Antikomintern, le gouvernement de M. Béla de Imrédy a le droit
désormais d'invoquer la protection de Berlin. Quant à la Yougoslavie, les voyages
successifs du comte Ciano et du Maréchal Gœring à Belgrade doivent suffire à ranimer
la prudence naturelle de M. Stoyadinovitch qui, s'il peut chercher un équilibre
compensateur entre l'influence italienne et l'influence allemande, est hors d'état
d'apporter par lui seul une aide efficace aux Roumains.
Rien d'étonnant donc si les relations germano-roumaines ne s'améliorent pas depuis
les jours qui suivirent la fin tragique de Codreanu. Bien que la presse roumaine ne touche
que d'une main tremblante aux matières qui intéressent l'Allemagne, bien que les
journaux de la minorité allemande en Roumanie bénéfîcient d'une liberté totale, les
attaques n'ont pas cessé dans les journaux du Reich contre la personne du Roi et contre
le gouvernement roumain. Les relations diplomatiques entre les deux pays sont assez
symptomatiques : le ministre d'Allemagne, M. Fabricius, reste plusieurs mois absent de
Bucarest ; le ministre de Roumanie à Berlin est appelé à d'autres fonctions, sans que
les deux gouvernements parviennent à se mettre d'accord sur le choix de son successeur.
Qu'est-ce que la Roumanie représente par rapport au dessin général du plan
pangermaniste ? D'abord 22.000 kilomètres carrés et un million 100.000 habitants de la
Grande Ukraine. Ensuite, le pétrole, nerf de la guerre et de la prospérité. Enfin, le
débouché sur la mer Noire, l'accès à la Méditerranée orientale.
Ce n'est pas par hasard que les débuts de l'opération coïncident avec la
construction, sur les chantiers allemands, d'une puissante flotte de sous-marins légers
dont le seul rôle possible est d'attester la présence de l'Allemagne dans les eaux
méditerranéennes.
Il se peut, certes, que le Reich hitlérien, pour seconder plus directement les
prétentions italiennes, ranime au moment opportun ses revendications coloniales, qui
posent dans toute son ampleur le problème d'un nouveau partage de l'Afrique. Il se peut
que l'association italo-allemande pour la conquête de la Péninsule ibérique se prolonge
ou se reforme pour tirer de cette conquête les bénéfices attendus.
Mais, sans sortir de son propre plan, l'impérialisme allemand apparaît déjà comme
complémentaire de l'impérialisme italien. En vain la France et l'Angleterre
cherchent-elles à utiliser l'un contre I'autre ou l'autre contre l'un.
En elle-même, la vassalisation de la Roumanie, parce qu'elle met d'immenses réserves
de pétrole au service des puissances de l'axe et parce qu'elle bouleverse l'équilibre en
un point vital du bassin méditerranéen, favorise directement les entreprises italiennes
contre la France.
Exactement comme le démembrement et la mise au pas de la Tchécoslovaquie portèrent
un coup terrible à la République espagnole.
Ainsi la doctrine de l'isolement occidental se défait et se détruit
d'elle-même. Elle se contredisait déjà, dès l'instant où elle admettait l'invasion
de l'Espagne, c'est-à-dire des terres les plus occidentales de l'Europe, par le
germanisme et son allié. Sa ruine se complète, à mesure que chaque étape du
Drang Nach
Osten apparaît comme une atteinte directe à l'Occident.