LE DÉSÉQUILIBRE EUROPÉEN
C'était au lendemain de Versailles. La propagande pacifiste commençait à s'exercer
contre le principe même de l'équilibre européen, qu'elle prétendait retrouver à l'origine
de la Grande Guerre. En septembre 1920, pour la première fois après la tourmente, les
sociétés de philosophie d'Angleterre et de France se réunirent à Oxford. Elie Halévy,
en qui l'historien corrigeait le philosophe sans lui faire tort, eut alors l'audace, non
pas de plaider pour le passé, mais de se refuser à le condamner en bloc. Il y a vingt
ans bientôt que son argumentation fut articulée. En son temps, elle parut réfléter la
nostalgie d'une ère révolue, quand elle n'était qu'une pertinente mise en garde contre
les représailles infaillibles des lois historiques :
« La paix, c'est la justice, et la justice, c'est l'équilibre. Il y a état de droit
et paix durable quand des forces nationales contraires, au lieu de se heurter et de tendre
réciproquement à s'anéantir, se limitent et se balancent. Or cet équilibre suppose
réalisées deux conditions. Il faut, en outre, qu'elles soient, dans la mesure du
possible, égales entre elles. Tous les systèmes pacifistes, depuis le droit des gens de
Grotius jusqu'à la Société des Nations du Président Wilson, reposent sur cette fiction
de l'égalité des nations. Ne faut-il pas, pour que ces systèmes soient viables, que la
distance ne soit pas trop grande entre cette fiction et la réalité ?
« Brobdingnag est un Etat de cent millions d'habitants ; il est flanqué, à droite,
par la petite monarchie lilliputienne, avec cinq cent mille habitants ; à gauche, par les
vastes prairies des Houyhnhnms, avec un million d'habitants. Un peu plus loin, l'île
volante de Laputa compte vingt millions d'àmes. Supposons que l'Etat de Brobdingnag soit
pris de velléités conquérantes : que pèseront dans la balance l'intelligence des
Lilliputiens, la sagesse des Houyhnhnms, et tous les plans de paix perpétuelle qui
s'élaborent dans l'île de Laputa ?
« Le cas est hypothétique assurément : la réalité est-elle si loin
cependant de ressembler à notre fable ? Au centre de l'Europe, une vaste Allemagne qui
comptera quatre-vingt millions d'habitants si les Allemands d'Autriche demandent à s'unir
aux Allemands du Grand Reich. Entre cette Allemagne et les mers Noire et Méditerranée,
une série d'Etats sans passé politique, sans frontières naturelles : que d'occasions à
de victorieuses incursions ! Et que pèseront contre cette masse les nations occidentales
même appuyées par la Grande-Bretagne ?... Les pacifistes reconnaîtront alors que la
philosophie de l'équilibre européen s'est justifiée par un siècle de paix, tel que
l'Europe n'en avait jamais connu. Puissions-nous trouver, dans le chaos actuel, les
formules d'un nouvel équilibre ! Ce que nous contestons, c'est que l'on puisse, comme
paraissent le croire les écrivains pacifistes, se désintéresser de cette recherche.
« La Société des Nations repose, non pas sur un principe simple, mais sur une
pluralité de principes qui doivent se compléter l'un par l'autre. »
Cette leçon d'humilité porte aujourd'hui ses fruits amers.
Comment désormais rétablir l'équilibre, ce moindre mal qu'on méprisait jadis au
bénéfice du souverain bien ? C'est la question primordiale posée par l'acte de Munich,
et dont les hommes d'Etat des puissances naguère victorieuses s'efforcent vainement
d'éluder la solution.
Au lendemain de la rencontre des Quatre, son penchant naturel porta le premier Ministre
de Grande-Bretagne à rechercher, selon l'expression d'un observateur perspicace, « l'équilibre
par saturation ».
La réponse lui vint, non seulement des faits, mais des hommes. Le 26 novembre, la
Wilhelmstrasse, par le truchement de la
Frankfurter Zeitung, écrivait en substance : l'accord
de Munich est une capitulation des démocraties occidentales devant la prépondérance
militaire des dictatures coalisées ; sa double conséquence doit être, d'une part l'hégémonie
du Reich hitlérien en Europe centrale et orientale, d'autre part l'hégémonie de
l'Italie en Méditerranée. C'est donc au moment même où le Reich croit avoir acquis la
prépondérance, que « le messager volant de la paix » se propose, pour rétablir un
équilibre tant soit peu durable, d'accroître la force relative du système
germano-italien, quitte ensuite à le désarticuler.
On dit souvent que M. Chamberlain et les partisans de sa politique ont une conscience
ou une âme de vaincus. C'est exactement le contraire qui est vrai. Une conscience de
vainqueurs se manifeste
chez eux par une survivance naturelle, tandis que, chez les dictateurs, la même
conscience se manifeste par anticipation. C'est de sentir leur défaite qu'ils ont le plus
urgent besoin.
La doctrine occidentale, plus ou moins clairement formulée, n'est pas autre chose que
l'expression française de cette résignation tacite au déséquilibre européen. Erreur
cyclique, dont les conséquences furent toujours également déplorables. Au XVII
e
siècle, c'est Louis XIII qui laisse l'Empereur Ferdinand II écraser les Bohémiens à la
Montagne-Blanche, sous prétexte que la Bohême est « le centre d'une conjuration des
républicains et des démocrates protestants ». Au XIX
e siècle, c'est
La Liberté —
celle d'Emile de Girardin — qui se félicite des succès de la Prusse, « si loin
qu'elle puisse porter sa ligne de frontière », et ne s'en prend — au lendemain de
Sadowa — qu' « aux barbares moscovites ».
Faut-il rappeler que la Montagne-Blanche, comme Sadowa, étaient à l'intérieur de ce
bastion tchécoslovaque, démantelé vingt ans, presque jour pour jour, après la dure
victoire qui l'avait érigé ?
L'histoire d'un lointain passé s'ajoute à la plus récente pour nous connvaincre que,
si la France et la Grande-Bretagne ne retrouvent pas à l'est de l'Europe un point de
résistance et un point d'appui, leur bon vouloir et leur habileté ne compenseront point
leur faiblesse, et le nouveau Sadowa sera suivi d'un nouveau Sedan.
A moins que la France n'accepte, comme on l'y convie, de « tourner le dos à l'Europe » ? Mais alors, c'est peut-être la fin de l'Europe, et c'est sûrement la fin de la France.